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quiète guère du paysage, quand oh se promène en si charmante compagnie...
— Voilà bien les Français! interrompit Mania en riant, impossible d'exposer devant eux une théorie, purement spéculative, sans qu'ils songent immédiatement à en faire une application personnelle... Je ne connais pas une nation plus imprégnée de fatuité que la vôtre!
Et comme Jacques protestait :
— Voyez plutôt, poursuivit-elle, j'ai eu le malheur de prononcer devant vous le mot amour; aussitôt vous prenez feu, vous vous mettez à me débiter des compliments, et vous vous imaginez sans doute que je suis une incorrigibles/Vf... Eh bien, détrompez vous, je ne suis nullement coquette..'. J'ai horreur surtout de cette galanterie du bout des lèvres, qui est particulière à vos concitoyens, et où il n'entre pas un atome de véritable amour.
L'artiste, de plus en plus étonné, l'examinait à la dérobée. Avec de souples mouvements qui faisaient onduler les plis de sa robe de soie très collante sur les hanches, elle marchait à côté de lui, arrachant brin à brin des roses-thé aux buissons et les glissant dans la ceinture de son corsage, après les avoir respirées lin moment. Sous h voûte jbraiée par des lauriers et des néfliers du Japon, sa tête blonde, coiffée d'une capote mi-,
nuscule, restait complètement da,ns l'ombre, où seuls luisaient ses longs yeux verts. Et Jacques se disait, un peu désorienté :
oc Quelle singulière femme!... Serait-elle effectivement plus sérieuse qu'elle n'en a l'air?... Elle esjt certainement plus compliquée que je ne pensais et elle a un tour d'esprit intéressant... Cherche-t-elle à me faire poser?... En tout cas, elle perdra son temps et je ne me gênerai pas pour lui rendre la pareille. »
— Ainsi, dit-il plaisamment, dans votre opinion, nous autres Français nous n'entendons rien à l'amouri.. Permettez-moi, à mon tour, de vous demander comment vous le comprenez, vous autres Slaves?
— Comme un sentiment très naturel et très simple..., une passion qui s'épanouit, spontanément, franchement, à laquelle on s'abandonne sans arrière-pensée, corps et âme... Les Français, avec leur manie d'analyse, leur vanité et leur positivisme, raisonnent trop pour être sincèrement amoureux.
— Je crois, répliqua-t-il, que vous nous jugez mal, parce que vous nous jugez d'après quelques échantillons rencontrés dans une société trop rat finée pour éprouver de fortes émotions... Mais il y a chez nous, je vous l'assure, madame, des cœurs simples et naïfs, très capables de sentir aussi vivement que partout ailleurs...
— Vraiment? murmura-t-elie en tournant vers lui ses prunelles scintillantes. Vous m'é tonnez!...
Leurs regards se rencontrèrent un instant, se fondirent silencieusement .l'un dans l'autre, et Jacques fut quasi fasciné par la magnétique lueur des yeux verts lentement fixés sur les siens. Il y avait dans ce regard une caresse inconsciemment* voluptueuse qui le troublait. Était-ce l'effet produit par la douceur veloutée de l'air, était-ce une influence due à ce pays créé à souhait, comme le prétendait M me Liebling, pour inspirer d'amoureux désirs?... En se rendant à l'invitation de la princesse, il avait obéi uniquement à un mouvement de curiosité et de vanité. Il savait, il est vraij qu'il rencontrerait Mania à la villa Endymion, mais pas un instant il lie lui était venu à l'esprit qu'il pourrait profiter de cette rencontre pour essayer de faire la cour à la jeune femme; Bien qu'il ne se crût point impeccable, il aimait fortement Thérèse, et le bonheur qu'il trouvait en cet amçur légitime le rendait indifférent aux tentations du dehors. On l'aurait vivement choqué, le matin même, en lui prédisant qu'avant le coucher du soleil il commettrait, sinon en action, du moins en pensées,' le péché d'infidélité. Et déjà cependant il glissait sur la pente des galanteries défendues. Dans ces* jardins où jeunes et vieux fleuretaient le long des allées épanouies, il succombait à là contagion de l'exemple... Peu à peu
la tête lui tournait, comme lorsqu'on respire un parfum trop capiteux. Il se sentait tout autre qu'au moment où sa voiture s'était arrêtée au seuil de la villa Koloubine. Le souvenir, des événements antérieurs à son .arrivée chez la princesse semblait se dissoudre et fuir comme une vapeur. Paris, l'atelier de la rue Ampère, le nid dé la rue Carabàcel où il avait laissé Thérèse, lui parais? saient reculer dans un enfoncement très lointain, à des centaines de lieues. Use faisait L'effet d'un homme touché par la baguette . d'une étrange Circé, qui perdrait conscience de son ancienne personnalité et serait tout entier possédé par des sensations nouvelles. — Il y a des mots qui gri* sent comme des liqueurs fortes; tout en dissertant de l'amour et dé son essence, dans ce milieu si suggestif» en tête-à-tête avec cette séduisante jeune femme, il devenait lui-même très tendre et gagné par une amoureuse fièvre. La mélodie lithuanienne chantée par M me Liebling lui bourdonnait aux oreilles et Mania lui apparaissait maintenant comme l'incarnadon de cette poésie slave. Elle ne ressemblait à aucune des femmes qu'il avait jusque-là rencontrées. Son regard à la fois grave et provocant, son sourire moqueur et ingénu, la beauté souple de son corps, la vivacité de son esprit, appartenaient visiblement à une autre race. Tous ces éléments captivants et contraires constituaient une personnalité originale,
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vers laquelle il se sentait attiré par la curiosité; par le désir et aussi par une indéfinissable affinité. ■ — Je vous jure, s'écria-t-il en la regardant plus hardiment, que, même en France, vous n'auriez pas à chercher longtemps ni bien loin pour rencontrer un de ces cœurs simples et passionnés...
— Vous imaginez -vous, par hasard, in terrompit-elle avec hauteur, que j'aie envie dé mç livrer à de pareilles perquisitions?...
Elle sourit dédaigneusement.
— Non, Dieu merci, je ne parle de ces choses-là que théoriquement... D'ailleurs, le type que je rêve et qui me ferait passer de la théorie à la pratique est heureusement introuvable.
— Peut-on savoir quel est ce type idéal ?demanda-t-il en raillant à son tour. .
Mania lui jeta un regard sévère et secoua la tête.
— Vous êtes trop curieux! répondit-elle sèchement.
Il y eut un moment de silence pendant lequel ils continuèrent de cheminer côte à côte, sous les néfliers du Japon, entre deux plates-bandes où toutes les variétés de pensées couvraient le sol de leurs larges fleurs multicolores. Au bout de cette allée, fermée par un mur tapissé de fougères, un mascaron aux lèvres hilares lançait un jet d'eau dans une vasque de pierre que des touffes de capil* laires décoraient de leur dentelle verdoyante. Des
' lauriers entrecroisaient au-dessus leurs ramures ver- * nissées et, de chaque côté, sur des fûts de colonne, se dressaient deux statues de faunes Auteurs, qui semblaient accompagner d'ulle mélodie mystérieuse le susurrement de l'eau jaillissante. Des mousses noires tachaient le marbre de ces statues, et sans v dôute ; depuis tant 'd'années qu'elles se tenaient là immobiles, elles avaient vu plus d'un couple s'asseoir à leurs pieds, entendu plus d'une . galante conversation. C'était peut-être l'inanité ou , la fausseté des serments d'amour échangés près de cette fontaine qui avait donné une expression si ironique aux traits des deux joueurs de flûte. Leurs yeux bridés et leurs joues gonflées avaient l'air de se gausser sans cesse de la vanité des passions humaines*
— Je vois que j'ai été indiscret, murmura, Jacques piqué, je vous en demande humblement pardon.
— Oh ! ôh ! vous avez mauvais caractère ! ré ■* . pliqua Mania en le regardant en dessous.
Elle avait ôté l'un* de ses gants et, plongeait sa main dahs la vasque, elle envoyait irrévérencieusement des gouttelettes au nez de l'un des Auteurs. Tout d'un coup elle éclata de rire et reprit d'un ton demi-indulgent, demi-railleur:
— Tene?, tout ce que je puis faire pour vous, c'est de vous édifier sur mon propre caractère... D'après cela, si vous ayez de l'imagination, vous
arriverez peut-être à démêler ce que devrait être le type rêvé;..
— Eh bien ! madame, quel est vôtre caractère ?
— Détestable..., j'aime mieux vous l'avouer tout de suite... D'abord j'ai un diabolique orgueil et une volonté de fer... Les obstacles m'irritent et il suffit qu'on veuille me convaincre de quoi que ce soit pbur que j'aie immédiatement envie de me révolter.
— De pareils défauts passent pour des qualités . . aux yeux de bien des gens,
— r Vous, trouvez?... Oui, mais, avec cela, je ^n'estime que ceux qui me tiennent tête ; j'ai jm profond mépris pour les pusillanimes et les résignés.
— Ça, remarqqa plaisamment Jacques, c'est la logique féminine.
-1- Il ne faudrait pourtant pas croire, continuât-elle avec pUis d'animation, que je suis dure et sèche... J'ai Je cœur très sensible quand on sait le toucher au bon endroit; mais le sentiment seul a le don de me remuer: les plus beaux raisonnements du monde.,me laissent froide.
— - Est-ce tout? •
— r Non, pas encore... Je suis cruellement ex- * clusive... Une affection qu'il faut partager n'a plus de prix pour moi... Tout ou rien, c'est ma devise... Vous voyez qu'on aurait fort à faire pour me contenter et que je risque d'attendre longtemps l'apparition dû type rêvé.
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— N'importe, répondit Jacques, en la regardant avec admiration marcher près de. lui, fière; souriante, balançant légèrement son beau corps baigné d'un dernier rayon de soleil, celui qui aura chance de réaliser le rêve pourra se vanter d'être un homme heureux ! .
Elle haussa les épaules :
— Voilà que vous retombez dans votre incorrigible défaut national... Dé trompez- vous, monsieur le complimenteur, le type rêvé serait fort à plaindre et je le rendrais très malheureux... La mauvaise fée qui a présidé à ma naissance m'a octroyé un don funeste : celui de faire souffrir lés gens que j'aime le mieux.
La physionomie de la jeune femme était devenue grave, presque triste, et ses yeux luisants s'étaient subitement assombris. Comme sa figure, le paysage se rembrunissait peu à peu. Le soleil venait de disparaître derrière la pointe d'Antibes et le crépuscule veloutait d'ombre les collines,- Dans le soudain silence qui avait succédé aux confidences demi-sincères et demi-railleuses de M me Liebling, on entendait sur le gravier des avenues le roulement des voitures qui emmenaient quelques-uns des hôtes de la princesse Kolôubine.
— On commence à s'en retourner,, dit Mania, et il est temps d'aller prendre congé de la princesse*
— Déjà! s'exclama Jacques; quoi ! vous songez à partir, madame ?
— Mais oui, monsieur, et vous aussi, je suppose?... La princesse a des habitudes inflexibles et elle renvoie impitoyablement ses hôtes au coucher du soleil... Très heureuse, cher maître, d'avoir passé quelques moments en votre compagnie!
En même temps elle ébauchait une sorte de révérence moqueuse, qui paraissait lui être fami* lière.
— Ces moments m'ont paru trop courts, mur* mura Jacques.
— Il ne tiendra qu'à vous de renouveler un plaisir qui a été réciproque... Vous êtes sûr de me rencontrer tous les jeudis chez la princesse* qui sera ravie de vous compter parmi ses habitués... Et maintenant, voulez-vous avoir la bonté de me reconduire jusqu'à ma voiture ?
L'artiste s'inclina et lui offrit son bras. Sans presque se parler, ils retraversèrent les salons qui se dépeuplaient déjà et où Mania Liebling s'arrêta pour embrasser M mc Koloubine. Dans l'antichambre, un valet de pied apporta à la jeune femme une pelisse de chèvre du Thibet dans laquelle elle s'enroula frileusement. Sa fine tête blonde sortait souriante de la fourrure blanche. Un chasseur appela la voiture de M me Liebling et, quand le landau fermé arriva devant les mar-
du vestibule, Mania s'élança légèrement dans rieur après avoir tendu la main à son cavalier. - A bientôt! lui dit-elle, portière se referma. A travers la glace rele regard obstiné de Jacques distinguait re la blanche figure emmitouflée qui lui enit un léger signe de tête. Puis le landau :ndit rapidement l'avenue bordée de magnoet le peintre demeura un instant immobile :s marches du perron.
indis que le bruit des roues sur le sable allait >urdissant, le crépuscule avait complètement •uni les collines. La nuit descendait très vite :eignait brutalement la féerie du paysage, nés résolut de s'en revenir à pied. Contraîre- : à son habitude, il n'avait nullement hâte trouver son logis de la rue Carabacel. Il sonqu'une fois là-bas, il faudrait rentrer dans dite, congédier le séduisant fantôme qui le lit, et, au sortir de la villa Endymion, il ra- : le pas.
: vent presque glacé, qui se lève à Nice ausaprès le soleil couché, soufflait sur la route jre, mais le peintre ne s'apercevait ni des res du froid, ni de l'assombris sèment du ciel, dt encore devant les yeux le radieux paysage villa et l'attirante beauté de M me Liebling. voyait les lignes onduleuses de ce corps
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souple, emprisonné dans la robe de soie collante, les élégantes inflexions du cou, le sourire caressant des lèvres et des yeux. Par instants il restait confus d'avoir si vite subi le charme de cette fête mondaine. Puis, scrutant plus rigoureusement sa conscience, il se demandait si c'était bien la fête qui l'avait charmé et si l'entier attrait de la gardenparty ne se résumait pas dans l'unique figure de Mania? De tout ce qu'il avait vu chez la princesse Koloubine, il ne retenait que l'éblouissement du paysage qui avait servi de cadre à la belle M me Liebling, le somptueux décor du salon où Mania avait chanté la daïno lithuanienne. Chez cet artiste dont l'œil exercé saisissait si exactement d'ordinaire le relief des choses, les principaux éléments de la réunion : jeux, toilettes, physionomies des invités, ne se représentaient que comme une masse confuse et indistincte. Sur ce fond brumeux et fuyant la personne de Mania se détachait seule avec une précision, une intensité telles qu'il croyait, ainsi que dans une hallucination, la voir marcher à ses côtés. Il se souvenait des moindres détails : des fleurs roses brochées sur l'étoffe soyeuse de la robe; des deux plis qui, partant de la taille, drapaient les contours des hanches; de la blancheur laiteuse de la gorge entrevue dans i'entre-bâillement du corsage aux revers croisés; il entendait les notes chaudes de sa voix mordante, l'éclat argentin de son rire mo-
queur; il croyait sentir la fine odeur des roses- thé qu'elle glissait dans sa ceinture, tout en cheminant le long des allées...
Cette quasi-hallucination dura jusqu'au moment où il franchit le seuil du logis de la rue Carabacel et où, la porte une fois ouverte par la servante niçoise, il vit Thérèse, qui lisait près de la lampe, se retourner en lui disant de sa voix limpide :
— Comme tu reviens tard!... T'es-tu amusé, au moins, chez ta princesse ?
uand un homme naturellement d et sincère manque, même légèremi à ses habitudes de loyauté, il en sur-le-champ puni par un humiliant malaise mo Forcément condamné à la duplicité, il est g comme un élégant qui serait obligé d'entrer d d'ignobles vêtements achetés chez un fripier. P qui ne sait pas mentir, la nécessité de biaiser peser ses paroles, de dissimuler une partie de actes, est un répugnant supplice.
Jacques connut ce tourment dès le soir d gardenrparty. Sitôt qu'il eut changé de costu Thérèse le: pria de lui conter par le menu les i: dents de la fête, les magnificences de la \ Endymion, les toilettes des dames, les diverti ments que la princesse avait prodigués à ses hô
Le peintre n'était guère en situation ni en humeur de répondre d'une façon précise.
— C'était très beau, dit-il sqmmairemënt.
— Et la princesse, qu'elle toilette avait-elle?
— Une robe de velours noir, je crois.
— Comment! tu crois?... s'écria Thérèse en* . riant, toi qui vois si bien d'ordinaire, tu ne l'as
pas mieux regardée?
— Il y avait tant de monde!-.
— Beaucoup de belles dames?
— Assez... Beaucoup de daçies mûres surtout.
— La princesse t'a-t-elle présenté à ses amis ?
— Oh ! à des tas de gens dont je ne sais même, plus les noms.
— Dans le nombre, y en a-t-il que tu aies remarqué plus particulièrement?
-r- Mon Dieu, non... Tu sais, toutes ces figures d'étrangers se brouillent un peu dans ma tête.
— Le fait est que tu ne parais guère en veine de conter, ce soir... Il faut t'artacher les paroles... Qu'a-t-bn fait toute l'après-midi ?
— Beaucoup de musiquçi
— De bonne musique ?
— Excellente...
Et il ajouta évasivement, comme pour se débarrasser d'un scrupule de conscience :
— - Il y avait une jeune dame viennoise qui a chanté supérieurement une chanson de son pays.
— Ah!... Était-elle jolie, cette chanteuse?
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— " Oui..., une remarquable artiste.
— Comment l'appelle-t-on ?
— Elle a un nom autrichien assez difficile à retenir, répondit Jacques hypocritement, et il se hâta dé dire : — La chaleur était étouffante dans les salons et je n'y suis pas resté.,. J'ai passé presque tout le temps dans les jardins.
— Sont-ils aussi beaux que la princesse le prétend?
• — Admirables...'
Pour ne plus s'exposer au reproche de laconisme adressé par Thérèse, Jacques commença une description très colorée de la villa Endymiôn. Il vanta l'étonnante végétation du parc, les eaux jaillissantes qui rafraîchissaient les massifs, le bois d'oliviers avec ses blanches statues, la féerique vue de mer et de montagnes dont on jouissait du haut des terrasses. Et, tandis qu'il retrouvait sa vçrve pour dépeindre l'enchantement du paysage, il voyait repasser devant ses yeux l'image de Mania longeant les balustrades des terre-pleins et arrachant des roses aux buissons...
Il devait désormais retrouver plus d'une fois dans ses rêves l'attrayante figure de M mc Liebiing. A dater du soir de la garden-party, le souvenir de la Viennoise aux longs yeux verts se glissa traîtreusement entre Thérèse et lui, dans l'intimité du nid de Ja rue Carabacel. Pendant le jour, les
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moindres incidents: un parfum de violettes respiré au passage, l'air de Santa Lucia joué par les mandolinistes du café de la Renaissance, suffisaient pour évoquer l'inoubliable apparition. La nuit même, dans les ténèbres silencieuses de la chambre conjugale, lorsque Thérèse s'endormait déjà, un .doigt posé sur ses lèvres, Jacques encore éveillé s'abandonnait au périlleux plaisir de cette évocation. Il se complaisait à se rappeler le son de voix, le sourire moqueur, la démarche onduleuse, les gestes familiers de Mania, jusqu'à ce qu'un soupir étouffé de la dormeuse lui redonnât soudain la conscience de la réalité. Honteux alors de cet égarement et sa vieille loyauté se réveillant dans son cœur, il se reprochait l'espèce d'infidélité mentale dont il se rendait cour pable envers Thérèse.
« C'est canaille, se disait-il, c'est une sorte d'adultère moral que je commets en interposant l'image d'une étrangère entre moi et la femme que j'ai choisie, que j'aime et que je serais désolé de tromper... Où veux-je en venir? Suis-je amoureux de M me Liebling?... Non, le cœur n'y est pour rien. Cette étrange figure féminine agit tout bonnement sur mon imagination ; elle pique ma curiosité ; peut-être aussi remue-t-elle en moi ce ferment de sensualité qui est au fond de chaque homme, si honnête qu'il soit... Diantre, prenons garde; si je me délecte trop en pensant à cette
Mania que je n'ai fait qu'entrevoir, je me coupais..., cela tournera à l'obsession et, une fois sérieusement pris, je m'empêtrerai en d'inextricables broussailles d'où je sortirai meurtri. Si elle m'envoie promener, ce qui est probable, je souffrirai, et si par hasard elle me fait bon accueil, c'est Thérèse qui souffrira cruellement, le jour où elle s'apercevra que je l'ai trompée... »
Une fois lancé sur cette hypothèse, surexcité par le grossissement que la nuit produit sur nos sensations et nos réflexions, il se peignait sous les plus noires couleurs la légitime indignation de Thérèse, le désarroi de leur ménage si uni, la désolation de la petite mère, et instinctivement il se rapprochait de l'épouse endormie, comme pour chercher un refuge contre les tentations; il la serrait dans ses bras et l'effleurait d'un baiser qu'elle lui rendait, à demi ensommeillée...
Mais, avec le jour, son appréhension et ses scrupules s'atténuaient. La gaie lumière de Nice, le tapage de la rue, la promenade des Anglais peuplée de jolies femmes et chatoyante de toilettes; l'odeur de galanterie qui traînait dans l'air avec le parfum des fleurs; toutes ces séductions lui faisaient envisager les choses à un point de yue moins pessimiste. « A quel propos s'effarouchait-il de la sorte? Il n'avait, en somme, nulle envie de trahir Thérèse qu'il chérissait; son admiration pour Mania était purement intellectuelle
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et absolument détachée de toute idée de possession. Il sentait près d'elle l'émotion que donne à un peintre la contemplation d'un beau modèle; rien de moins coupable et de plus naturel. En supposant même que cette admiration allât jusqu'à se transformer en une innocente fantaisie amoureuse, le jeu n'était pas bien dangereux et les artistes, au demeurant, ne pouvaient être jugés d'après le Code étroit de la morale bourgeoise. » Jacques se remémorait les aventures de certains de ses camarades qui avaient plus d'une prouesse galante sur la conscience et qui n'en passaient pas moins, avec raison, pour d'excellents maris. Alors il cédait avec plus d'indulgence à la tentation de repenser à M me Liebling. Il laissait de nouveau errer autour d'elle son imagination inoccupée; il ressuscitait par le souvenir les voluptueuses sensations qu'il avait éprouvées à côté d'elle et, à mesure que Mania absente devenait plus fréquemment l'objet de ses préoccupations, il était saisi (d'un plus vif désir de la revoir.
Il avait d'abord espéré la rencontrer soit au bord de la mer, soit au marché aux fleurs ou devant les étalages des magasins du quaiMasséna. Plus d'une . fois, le matin, il était sorti de chez lui en se disant : ce Ce sera pour aujourd'hui, » et en se demandant commç elle l'accueillerait. Il se voyait déjà l'accompagnant sur la chaussée de la promenade et
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causant familièrement avec elle, tandis que la mer bleue pousserait ses vagues argentées sur les galets; mais il eut beau flâner dans les allées du marché, fouiller des yeux les boutiques des fleuristes, arpenter la promenade depuis le Jardin public jusqu'à Sainte-Hélène, M me Uebling demeura invisible. En désespoir de cause, il imagina de passer à différentes heures de la journée par la rue où il savait qu'elle demeurait. La rue de la Paix mérite son nom. C'est un quartier silencieux, peu commerçant et peu fréquenté. La plupart des habitations, villas ou hôtels particuliers, sont séparées les unes des autres par de spacieux jardins. On y vit presque comme à la campagne, et, comme à la campagne, on y connaît ses voisins. Jacques n'eut pas de peine à trouver la maison de Mania; le premier concierge auquel il s'adressa s'empressa de la lui indiquer. Ainsi que l'avait dit Ossola, c'était un petit hôtel à demi enfoui sous des rosiers grimpants; ils atteignaient la hauteur du premier étage et retombaient en guirlandes jusque sur les murs qu'ils décoraient ça et là d'une touffe de fleurs rouges ou crème. Le peintre éprouva d'abord une enfantine satisfaction à regarder du trottoir d'en face la demeure de la damç de ses pensées; puis il comprit le ridicule de ce manège de collégien et se sentit humilié d'errer comme un pauvre devant la porte close de M mc Liebling. Il ne pouvait,
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en effet, décemment se présenter chez elle, puisqu'elle ne lui avait indiqué ni son adresse ni son jour de réception ; sa seule ressource était de retourner chez la princesse Koloubine, où il était à peu près sûr de la retrouver...
— Tu sais, dit-il à Thérèse, que nous devons une visite à la princesse?... Tu n'as pas, il est vrai, accepté son invitation, mais elle est venue te voir la première et nous sommes tenus de lui rendre sa politesse... C'est demain jeudi... Si tu veux, nous irons à la villa Endymion?
Il connaissait la farouche humeur de Thérèse. Il comptait que, persistant dans son refus primitif, elle le prierait d'aller seul à la villa et de l'excuser près de la princesse. Il n'en fut rien. La jeune M me Moret s'était déjà reproché sans doute l'accès de sauvagerie qui l'avait retenue à la maison et il lui était venu des scrupules ; elle craignait de nuire à l'avenir de son mari en ne s'associant pas à ses efforts pour se créer ces relations mondaines si nécessaires aux peintres, et elle s'était juré de devenir plus raisonnable.
— Oui, répondit-elle, ce sera plus correct, en effet, et plus sage... J'ai eu tort de ne pas Raccompagner à la garden-party et je me suis promis, dorénavant, de partager les corvées que ta situation t'impose... Il n'est pas mauvais que, dans le monde où tu es obligé d'aller, on sache que ta femme est bonne à montrer*
Le lendemain, Thérèse revêtit sa robe de soie grise, coiffa son chapeau le plus seyant et, vers trois heures, ils montèrent dans un coupé qui les conduisit à Saint-Philippe. Chemin faisant, Jacques ne cessait de vanter à sa femme les merveilles du parc de la villa Endymion. Malheureusement le temps ne se mit pas de la partie et la première impression de Thérèse fut beaucoup moins agréable que celle qu'avait reçue son mari. Le ciel s'était couvert, un vent aigre soulevait des flots de poussière sur la route et, avant qu'on fût arrivé à la grille, la pluie commençait à tomber. Quand la voiture roula sur les allées sablées, le parc n'apparut aux visiteurs que derrière un voile de brume. L'aspect des horizons brouillés, des feuillées ruisselantes, des fleurs noyées, n'était pas de nature à encourager Thérèse, qui se sentait redevenir timide à mesure que le coupé se rapprochait de la maison d'habitation. Lorsqu'ils s'arrêtèrent sous la marquise, et qu'à travers la pluie battante la jeune femme entrevit une file d'équipages stationnant au long de la colonnade, elle perdit tout à fait le peu d'aplomb qu'elle possédait et, frissonnante de crainte autant que de froid, elle se laissa entraîner par Jacques dans l'antichambre. Un grand laquais poussa les deux battants d'une porte et annonça :
— Mi et M me Jacques Moret!
A l'extrémité d'un premier sstfon vide où une dame de compagnie surveillait les apprêts du thé, on distinguait un bourdonnement de voix dans la pièce contiguë. ♦
La princesse, trop occupée de ses hôtes, n'avait pas entendu sans doute annoncer les noy veaux arrivants, de sorte que Jacques et Thérèse durent s'avancer seuls jusqu'au seuil du second salon, ce qui ne contribua pas à réconforter la jeune Femme. M me Koloubine les aperçut enfin et vint» au-devant d'eux, en s'excusant :
Quelle charmante surprise! s'écria- t-elle; je
suis ravie de vous voir, tous deux... Venez, chère enfant, que je vous fasse faire connaissance avec nos amis. i.
Alors les présentations commencèrent :
— Ma sœur, M me Nakwaska... Ma nièce, Sonia... M. Ossola que vous avez déjà vu à l'Opéra,... La baronne Pepper, une des plus jolies femmes de notre colonie russe... Le docteur Jacobsen... La comtesse Acquasola... M me Rromberg, femme de notre vice-consul..,. .
Thérèse rougissait, saluait, et s'asseyait dans un fauteuil, effarée en s'apercevant qu'elle était se-, parée de Jacques par des groupes qui l'isolaient complètement. Les dames auxquelles on l'avait présentée la dévisagèrent un moment, les hommes la lorgnèrent, puis les conversations interrom-, pues bourdonnèrent de nouveau.
La sœur de la princesse, — une petite femme ratatinée et remuante, — se remit à discourir dune voix nasillarde avec Flaminius Ossola, plein d'une obséquieuse déférence :
— Oui, mon cher, c'est dégoûtant... Figurezvous que j'arrive à Monte-Carlo... Je m'installe à ma place favorite, vous savez, dans la première salle, table de gauche..., et je jette un louis sur le zéro... Le zéro sort!... Bon, je ramasse mon argent, et je m'aperçois qu'il me manque vingt francs, que je réclame au croupier... — « Pardon, me dit cet animal, je croyais que vous laissiez votre misé au même endroit! » Je me fâche et je lui crie : — « Mais non, placez mon louis sur 22 en plein!» Au même moment, la bille s'arrête, et devinez ce qui sort?... Le zéro, une seconde fois, mon cher!... Eh bien, cette fausse manœuvre m'a porté la guigne le restant de la soirée, et je suis revenue avec cent louis de moins dans ma poche...
— Mais vous, Anna Egorowna, s'exclama la comtesse Acquasola, — grosse, rebondie et mûre, coiffée d'une perruque blonde, et s'exprimant d'une voix gémissante et flûtée, — vous aviez eu du moins la prudence de garder quelques louis... Moi, j'ai été totalement rincée... Si on prêtait sur les faux cheveux, j'aurais mis mon chignon en gage... J'ai été obligée d'emprunter cinq francs au café pour rentrer à Nice.
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On la plaignait ironiquement, et les quolibets pleuvaient.
— La comtesse est incorrigible! dit la princesse... Jouez-vous, chère madame? demanda* t-elle à Thérèse, qui ouvrait de grands yeux.
— Moi, madame?... Je ne sais même pas ce que c'est que la roulette.
— Tant mieux! J'espère que vous empêcherez M. Jacques Moret de fréquenter ce mauvais lieu de Monte-Carlo... A mon avis, un artiste qui peut faire jaillir de son cerveau une source si pure d'idéales jouissances, est impardonnable de rechercher les grossières émotions du jeu... Vous vous souvenez, Anna, soupira la princesse, des transes que notre ami Catenacci, le célèbre compositeur, donnait l'an dernier à sa jeune femme?... Figurez-vous, chère madame, qu'il s'était marié par amour à la fille du banquier Marcus, une enfant jolie comme un cœur... La pauvre petite adorait son mari, et elle était prise d'un tremblement nerveux quand arrivait l'heure où il rentrait du jeu... Un jour, croyez-vous, il lui a mis tous ses bijoux au Mont-de-Piété, puis il est allé perdre vingt-cinq mille francs au trente-etquarante et, le soir, comme consolation, il a apporté à sa femme un collier de cailloux du Rhin... Je souhaite que Nice ne vous réserve pas de pareilles surprises...
— A propos de Catenacci, interrompit le doc-
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teur Jacobsën, en cessant un moment de fleureter avec la petite baronne Pepper, savez-vous, princesse, que le banquier Marcus n'a jamais pardonné à sa fille de s'être jetée à la tête de votre musicien?... Il a juré de ne pas lui laisser un schelling, et il se venge d'une façon très originale pour un juif.'.. Il dépense tout son argent en dotations pieuses. L'autre hiver, il a distribué dix mille francs aux pauvres de San-Remo, et il donne, cette année, cinquante mille francs à la paroisse de Menton pour la fondation d'un orphelinat.
— Ce monsieur charitable donne-t-il aussi aux gens qui ont perdu à Monte-Carlo? demanda la comtesse Acquasola avec un accent si comiquement plaintif que tous les assistants rirent aux éclats.
— A la place de Meta Catenacci, moi jç divorcerais ! s'écria la nièce de la princesse, Sonia Nakwaska, une jeune demoiselle qui portait les cheveux coupés comme un garçon, et avait une pâle frimousse de gamin vicieux; — parlez-moi de Stasia Zaleska, voilà une débrouillarde qui a su tirer son épingle du jeu!.,. Elle avait épousé un homme insupportable, et elle a si bien mar nœuvré, qu'elle a obtenu du pape l'annulation de son mariage... Le Saint-Siège a déclaré que l'union était entachée de nullité, parce que... comment dirai- je ?... Aidez-moi,» Ossola ?
— Parce que le mari n'avait jamais pu remplir dus essentielle et la plus agréable obligation mariage... Est-ce cela, mademoiselle?
— •Parfaitement..'. Maintenant Stasia est libre ime l'air et elle se contente d'avoir un bon
— On prétend même qu'elle en a plusieurs, nua Ossola.
— Au moins, questionna malignement Jaisen, remplissent-ils leurs devoirs d'amis' plus ictuellemenc que le mari ne s'acquittait de ses oirs conjugaux?
— Fitdocteurt minauda la baronne Pepperen ;ouvrant le bas de la figure de son éventail, dis qu'un pétillement de plaisir érincelair.
is ses yeux de chèvre, voulez-vous bien vous e..i Vous faites rougir M me Acquasola!
— Moi! protesta naïvement la grosse maie; ah ! ma chère, ces bagatelles-là me laissent n tranquille!... Je ne rougis plus que de isir... quand je gagne à la roulette... Et malireusèment, ça ne m'arrive pas tous les jours! — * Mesdames, reprit Jacobsen de son air de ce-sans-rire, je vais vous apprendre un secret... dame Acquasola, ne me faites pas signe de me e... t c'est inutile, la vérité m'est plus chère que lirié... Eh bien, mesdames, si la comtesse ne git point, c'est qu'elle a gardé... un cœur pur 'irginal... La comtesse est une mascotte.
— Une mascotte!... se récria M me Nakwaska, en roulant une cigarette; en ce cas, ma chère, je vous permets de vous asseoir près de moi quand je jouerai..., ça me portera chance!...
Si M me Acquasolane rougissait pas, en revanche Thérèse deve/iait pourpre et perdait con- , tenance. Elle écoutait avec stupeur cette cônyer T sation pimentée de propos risqués. Jamais on ne s'était exprimé devant elle avec ce laisser-aller, cette liberté débridée. Tout ce qu'elle voyait et entendait renversait les idées qu'elle s'était faites de la société aristocratique. Dans ce monde de princesses et de comtesses on parlait des choses les plus sérieuses avec un scepticisme choquant, et, par contre, on avait pour la galanterie et l'amour irrégulier une indulgence absolue. Cette grande dame qui risquait deux mille francs au jeu chaque soir et n'ouvrait la bouche que pour raconter ses prouesses à la roulette; cette fille précoce qui traitait le mariage avec une légèreté inconvenante; ce Jacobsen au rire cynique, qui flëuretait ouvertement avec la baronne Pepper et lui murmurait à l'oreille d'égrillardes plaisanteries, était-ce donc là la haute société cosmopolite?,.. Sous la politesse raffinée et la superficielle correction de ce, monde étrange, Thérèse devinait un fond de corruption qui lui répugnait. Elle se sentait mal à l'aise et cherchait des yeux Jacques
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pour lui donner le signal du départ; mais l'artiste était accaparé par la femme du vice-consul, maigre et plate comme une vierge byzantine, qui dissertait sur l'esthétisme et l'impressionnisme, et il ne songeait nullement à prendre congé. On eût dit au contraire qu'il cherchait à traîner l'entretien en longueur. Il évitait de regarder du côté de Thérèse et tournait distraitement la tête vers la baie qui communiquait avec le salon contigu, comme s'il eût attendu là venue de quelqu'un.
Thérèse impatientée s'était levée et se dirigeait vers lui, quand elle fut arrêtée par la princesse.
— Eh quoi! déjà? dit cette dernière avec un.
ton de reproche câlin. Non, chère enfant, vous ne partirez pas sans prendre une tasse de thé... D'ailleurs, je sais un moyen de vous retenir en confisquant votre mari.
Elle s'empara du bras de Jacques, pria Ossola d'offrir le sien à M me Moret, et se retournant vers les personnes qui causaient au fond du salon:
— Mesdames, ajouta-t-elle, le thé est servi!
• On passa dans la pièce voisine où Sonia Nakwaska offrait à la ronde des tasses et du sucre, avec des gestes de gamine. Au moment où Jacques portait sa tasse à ses lèvres, la porte de l'antichambre s'ouvrit, le laquais en livrée annonça :
— M me la baronne Liebling !
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Et Mania, encore emmitouflée dans ses fourrures blanches, entra comme un tourbillon nei j geux.
— Vous êtes en retard, chérie! dit la princesse en saisissant les mains de la nouvelle venue et en l'embrassant... Nous désespérions de vous voir.
— Mille pardons, princesse! Figurez-vous qu'après mon déjeuner je suis tombée sur un article qui m'a intéressée et je me suis oubliée à le lire au coin du feu...
A l'arrivée de Mania, Jacques avait replacé sa tasse sur la table et hasardait quelques pas dans la direction de la jeune femme. Elle l'aperçut et l'appela :
— Venez, monsieur More t!... Vous êtes précisément la cause involontaire de mon retard, car l'article qui m'a retenue était une étude sur vos œuvres...
Près de M me Koloubine, Thérèse regardait avec un visible étonnement cette étrangère qui interpellait si familièrement son mari. Ce mouvement de surprise n'échappa point à l'observation de la princesse, et, comme elle se piquait de remplir très minutieusement ses devoirs de maîtresse de maison, elle s'empressa de rompre la glace :
— Vous ne connaissez pas mon amie M me Liebling? dit-elle tout haut à Thérèse, il faut que je
vous présente l'une à l'autre... Mania chérie, • M me Jacques Moret !
Les deux jeunes femmes se dévisagèrent et se saluèrent froidement. Thérèse effleura du bout des doigts la main que lui offrait M me Liebling.
— Enchantée, madame!... murmura distraitement cette dernière.
Puis elle se retourna vers Jacques, qui souriait d'un air gêné : ■ '
— Cher monsieur, reprit-elle, voulez-vous avoir l'obligeance de me donner une tasse de thé?... La pluie m'a morfondue et j'ai besoin de toniques... Deux morceaux de sucre seulement et une tranche de citron... Très bien.,., merci!-
Elle avait ôté l'un de ses gants et, portant la tasse à ses lèvres, buvait.le thé à petites gorgées, tout en continuant de s'adresser au peintre:
— - Oui, cet article de revue m'a tout à fait empoignée... Non. pas que je sois toujours de l'avis de l'auteur... Ses lamentations sur la décadence de la peinture d'histoire me touchent peu ; mais ce monsieur a un grand-mérite : il décrit vos tableaux de façon à les faire voir... Il me semble maintenant que je connais votre 'Rçniréè des avoines et le pays où vous avez placé vos personnages... Ce ciel d'automne, cette plaine grise et brune, encadrée de lisières de bois, je croyais y être ou plutôt cela me redonnait l'impression de
nos plaines galiciennes... Car il ne faut pas vous y méprendre, j'ai un fonds très campagnard- et j'aime la. nature...
Peu à peu, elle avait amené Jacques à l'écart, et, très rapprochée de lui, elle parlait avec animation, sans s'occuper de l'entourage et comme s'ils eussent été seuls dans le salon.
— J'ai été élevée à la campagne, poursuivitelle, dans un château perdu au miljeu de nos forêts de sapins. L'hiver y est très long, mais le printemps, qui arrive tard, est d'une fécondité prodigieuse; la végétation se développe chez nous avec une exubérance fougueuse, avec la violence passionnée de ce qui ne doit pas durer longtefhps..i C'est là, dans ces plaines vertes qui
' ondulent' à perte de vue, la nuit, sous un ciel •
fourmillant d'étoiles, qu'on comprend la poésie
■ de nos mélodies, populaires, quand les paysans reviennent à la brune et chantent en chœur... Il vous faudrait entendre cela !...
Jacques était de nouveau sous le charme, l'expression enthousiaste de la physionomie de M rae Liebling l'avait reconquis.
— J*ai cru l'entendre,, l'autre jeudi, répliquât-il en baissant la voix, quand vous chantiez...
— Oh! je ne vous ^ai donné qu'un simple échantillon de notre musique... Je possède tout un répertoire de dainos lithuaniennes et de chansons tsiganes... Si vous me venez voir un de ces ,
jours, je vous en ferai connaître d'autres qui sont des merveilles!
— Je serai trop heureux... Mais, madame, à quelles heures aurai-je chance de vous rencontrer ?
— On me trouve chez moi tous les soirs, de cinq à sept heures... Je reçois peu de monde, quelques intimes seulement, au nombre desquels je serai ravie de vous compter.
Ils étaient maintenant isolés dans un angle du salon. De temps en temps, de nouveaux visiteurs arrivaient, et la princesse quittait Thérèse pour les accueillir. Cette dernière était restée près de la table à thé, en compagnie de Flaminius Ossola qui se battait les flancs pour entretenir la conversation, et de M me Acquasola qui se bourrait de sandwichs. La jeune femme répondait à peine à ses interlocuteurs; elle avait les yeux fixés sur le groupe formé par Jacques et Mania Liebling, et se sentait le cœur serré, a Par quel hasard son mari était-il si familier avec cette dame?... Ils s'étaient sans doute déjà vus àlagarden-party?... Mais alors comment Jacques ne lui avait-il point parlé de M me Liebling ?... Assurément il n'y avait rien d'extraordinaire à ce qu'il subît l'admiration ou la curiosité des amies de la princesse. Tout artiste un peu célèbre est exposé à ces démonstrations plus ou moins sincères, et jusque-là Thérèse ne s'en était nullement émue. Elle avait
vu à Paris de belles dames accaparer plus d'une fois l'attention de Jacques, et cela ne l'avait pas offusquée... Pourquoi donc, aujourd'hui, se sentait-elle piquée par une pointe de jalousie ? C'est qu'auparavant Jacques ne lui faisait nullement mystère des engouements féminins dont il était l'objet; il lui racontait au contraire plaisamment ces brèves bonnes fortunes mondaines, et ils en riaient ensemble. Mais, cette fois, il avait passé sous silence la présence de cette étrangère à la garden-party, et cependant il ne l'avait point jugée insignifiante, puisqu'il paraissait heureux de renouer connaissance avec elle et qu'ils causaient là-bas comme des amis intimes... »
Thérèse examinait avecune minutieuse défiance cette suspecte M me Liebling.
Insignifiante, non, certes, elle ne l'était pas. Elle s'habillait avec une élégance, une simplicité raffinée qui indiquait une femme bien née et une femme de goût. Toute prévenue qu'elle était, Thérèse ne pouvait s'empêcher de lui reconnaître de la distinction, de la dignité, des façons bien supérieures à celles des autres femmes qui encombraient le salon. Sa figure ne manquait ni d'agrément ni de séduction. Elle devait avoir de l'esprit; cela se devinait à la vivacité de son regard, à l'expressive mobilité de ses traits. Tout cela, joint à une piquante étrangeté exotique, constituait un attrait redoutable. A la vérité,
Thérèse se croyait sûre de Jacques; elle le savait loyal, généreux, incapable d'une basse trahison; mais si droit que soit un cœur, est-il à l'abri d'un caprice? Ne peut-il pas être brusquement emporté à la dérive par un coup de passion ?... Les yeux voilés et brillants de l'inconnue causaient à Thérèse un indéfinissable effroi, et elle tremblait' pour son bonheur, tout en; se reprochant de soupçonner son mari sur d'aussi légers indices, sur d'aussi vagues présomptions. L'entretien prolongé de Jacques et de M me Liebling l'angoissait; elle avait besoin de toute sa force de caractère pour dissimuler son agitation et répondre avec sang-froid aux banalités débitées par Flaminius Ossola.
Enfin Jacques prit congé de Mania Liebling avec un serrement de main et se dirigea vers sa femme.
— Je crois, lui dit-il avec une nuance d'embarras, qu'il serait temps de nous retirer.
- — Oui, murmura-t-elle, je me sens un peu fatiguée*.
Ils allèrent saluer la princesse et se mirent en quête de leur voitufre. Le temps s'était tout à fait gâté, et le paysage disparaissait «sous les ruissellements de l'averse. Quand ils furent installés dans le coupé, Thérèse, dont le cœur battait violemment, demanda avec une indifférence affectée:
— Qu'est-ce que cette M me Liebling avec làquelle tu causais ?
Jacques, qui se sentait rougir, se pencha vers la portière «afin de dissimuler, sa figure, et parut très affairé à relever la ç;lace.
i — £'esr, répliqua-.t-il, une baronne autrichienne..., une grandeamie de la princesse.
' — Oui, je sais... Tu la connaissais donc déjà?
— Je l'avais rencontrée à la ganten-party, et nous avions causé peinture pendant quelques instants.
— Ah!...
Il avait repris peu à peu son aplomb et se gourmandait intérieurement : « C'est idiot de se troubler de la sorte... J'ai l'air d'un écolier qui craint d'être mis en pénitence. »
— Elle a une conversation intéressante, poursuivit-il bravement. Comment la trouves-tu ?
— Fort bien..., avec quelque chose pourtant qui ne m'est pas sympathique. Tu ne m'avais point parlé d'elle ?
— Si fait, je me rappelle t'avoir dit, au contraire, qu'elle possédait une voix remarquable.
— Tu m'as cité, une Viennoise qui chantait des airs de son pays... C'était donc cette dame?
— Parfaitement.
— Pardon, tu l'avais mentionnée si légèrement, sans même me donner son nom!... Je ne pouvais supposer que cette chanteuse était la même personne que la belle dame avec laquelle tu causais tout à l'heure d'une façon si intime.
— Oh! intime..., balbutia-t-il avec un rire contraint, tu exagères..,
— Dame, repartit Thérèse d'un ton mécontent, elle te serrait la main et t'adressait la parole comme si vous étiez de vieilles connaissances !
— Toutes ces étrangères sont peu formalistes... EUçs ont des manières plus libres que nous autres.
— Des manières fort déplaisantes, en tout cas.
— Voyons, Thérésinette, serais-tu jalouse, par hasard ?
— Jalouse! protesta Thérèse en se violentant pour dissimuler son état d'esprit, oh! Dieu, non, il n'y aurait vraiment pas de quoi!... Seulement, j'ai été peinée en m'apercevant que ta confiance en moi diminuait et que tu ne me disais plus tout ce qui t'arrive..., comme autrefois.
Jacques se sentait dans son tort et ne trouvait rien à répondre. Il se borna à hausser les épaules et à murmurer :
— Vraiment, c'est de l'enfantillage!...
Il voulut prendre la main de sa femme, mais elle la lui rerira doucement et, d'un air boudeur, se tourna vers la portière comme pour chercher à regarder au dehors malgré l'averse qui brouillait la glace fermée. Jacques jugea plus sage de ne point prolonger une conversation dont le sujet était trop scabreux. Comme Thérèse, il garda le silence et se renfonça dans son coin. Seulement,
de temps à autre, il se soulevait et avançait sournoisement la tête pour essayer de distinguer le profil de sa femme et pour épier si elle était sérieusement fâchée. Au moment où le coupé passait sous le pont du chemin de fer, Thérèse se retourna involontairement, et, malgré l'obscurité de la voûte, Jacques entrevit, à la lueur trouble des becs de gaz, des larmes qui scintillaient dans ses yeux.
La vue de ces larmes que Thérèse s'efforçait de cacher lui retourna le cœur. C'était, depuis leur mariage, le premier chagrin sérieux qu'il lui causait, et il en subit douloureusement le contre* coup. Au sentiment pénible qu'il éprouva, — sentiment de honte, de regret et de dépit contre lui-même, — il comprit quels liens solides l'attachaient à elle, combien il avait besoin de son affection et de son estime. Il se trouva stupide de s'exposer à perdre tout cela, en cédant égoïstement à ce désir de sensations nouvelles qui pousse l'homme à conquérir une femme dont le principal mérite consiste à être une inconnue. Quand la voiture s'arrêta devant la maison de la rue Carabacel, il aida silencieusement et tendrement Thérèse à descendre, et lorsque l'heure du dîner les réunit tous deux dans la salle à manger, il eut une mine sincèrement contrite qui désarma M me Moret. Pendant le repas, ils s'entretinrent de choses indifférentes, mais dès que la dômes-
tique euç desservi et qu'ils se retrouvèrent seuls devant une pétillante flambée de pommes de pin et de ramilles d'olivier, Jacques s'approcha gentiment du canapé où Thérèse s'était installée pour travailler à une broderie russe, et il passa le bras autour de la taille de sa femme :
— Thérésinette, chuchota-t-il en attirant à lui la blanche figure encadrée de bandeaux noirs, je t'ai fait pleurer ce tantôt et j'en suis navré... Si je t'ai blessée sans le vouloir, pardonne-moi, je te promets que je ne pécherai plus.
— Mon ami, répondit Thérèse en lui rendant ses caresses, je te pardonne d'autant plus volontiers que je me reproche de m'être montrée trop susceptible... Mais je me sens si heureuse de t'avoir tout entier à moi, que je suis comme les gens qui cachent un trésor et s'effraient au moindre bruit... Je m'inquiète et je tremble à propos de tout.
— Chérie, je t'aime... De quoi peux- tu avoir peur ?
— J'ai peur de devenir jalouse, avoua-t-elle en cachant sa tête dans la poitrine de Jacques, et, vois-tu, si une fois la jalousie me prenait, ce serait pour notre malheur à tous deux!
près cette brève alerte, le nid de la rue Carabacel avait retrouvé sa pacifique sécurité. Les jours se levaient aussi radieux que les clartés du matin à travers les eucalyptus du jardinet, aussi bleus que le ciel qui s'arrondissait sur les montagnes de Nice. Thérèse s'abstenait de toute allusion à l'incident de la villa Koloubine, et Jacques s'interdisait de penser à M me Liebling. Il s'opérait en lui une réaction comparable à celle qui se produit chez les nouveaux convertis : non seulement il évitait la moindre occasion de rechute, mais il en arrivait à détester les causes de son péché. Il était humilié de sa faiblesse et de son peu de résistance aux séductions niçoises. Lui qui, devant ses camarades, se vantait volontiers de sa rude carapace,
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invulnérable aux attaques des Dalilas parisiennes; lui qui répétait à tout venant : ce Les griffes féminines n'entament pas mon cuir de paysan, je suis blindé!... » il avait justement été pris comme un collégien aux premières coquetteries d'une enjôleuse. Il ne se pardonnait pas cette rapide défaite, et, après s'être irrité contre sa veulerie, il tournait sa colère contre la femme qui avait remporté cette facile victoire- Il prenait M me Liebling en aversion et s'ingéniait à lui découvrir d'invraisemblables défauts, sans songer que cette excessive rancune prouvait encore mieux à quel point il était possédé par le souvenir de Mania.
Comme on cherche toujours des excuses à ses défaillances, Jacques s'imagina que, s'il avait succombé si vite, il le devait surtout au désœuvrement de son nouveau genre de vie. Deux mois de repos absolu avaient complètement dissipé les malaises dont il se plaignait. Il eut la nostalgie de son métier, résolut d'occuper son esprit et de se retremper dans le travail. Il ne songeait pas encore à commencer ce une grande machine, » mais il voulait profiter de son séjour sur le littoral pour en rapporter quelques aquarelles. Le pays y prêtait; cette fin de janvier était exceptionnellement belle, et février et mars pouvaient ne pas se montrer aussi cléments. Il fallait donc ne pas manquer le coche, et consacrer ces limpides journées à étudier. Jacques, d'ailleurs,
trouvait aux excursions projetées un autre avantage : elles l'éloignaient de Nice et le mettaient à l'abri d'une rencontre possible avec M me Liebling et la société intime des Koloubine.
Il y eut alors pour le jeune couple une succession de jours dorés et paisibles où tous deux goûtèrent une joie profonde. Le matin, réveillés par une flambée de soleil qui illuminait leurs fenêtres et par le gazouillement des mésanges qui s'ébattaient dans les grenadiers, ils prenaient le thé sur le perron enguirlandé de roses, tandis que le voisinage s'animait, et que le cri sonore des vendeuses de sardines montait dans la rue. Côte à côte, ils tournaient lentement autour des allées du jardin, épiant l'éclosion. des narcisses qu'ils avaient plantés, cueillant les citrons déjà mûrs, s'émerveillant de la pousse précoce des boutons d'orangers, respirant avec délectation l'odeur des mimosas et se répétant complaisamment : « Comme on est bien ici! » A dix heures, un orgue ambulant venait avec ponctualité moudre ses polkas et ses valses devant la grille, et cette musique sautillante mettait un surcroît de gaîté dans l'air léger. Thérèse distribuait des sous au joueur d'orgue, puis on déjeunait en hâte, et une Victoria venait les attendre à midi, devant la porte.
Tantôt ils gagnaient Villefranche par la route de Montboron. La voiture filait au trot le long
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de cette corniche d'où l'œil embrasse un si large 'espacé de mer et de montagnes. Les villas adossées à la colline se succédaient, coquettes et souriantes. Au-dessus des hauts murs de soutène-. ment, des roses, dès trochées d'héliotropes, des entrelacements de jasmins et de géraniums, dé-
* bordaient parmi les pilastres des terrasses et formaient pendant une demi-lieue une guirlande embaumée et multicolore. Derrière soi, on apèr- . xevait l'amphithéâtre des collines boisées, les lignes orieritales du Mont Gros, la pyramide lilas du Mont Chauve, et tout au loin les Alpes neigeuses. A droite, par-dessus la végétation opulente des jardins, on dominait le port de Lympia aux mâtures serrées cômipe les arbres d'une forêt; puis, au delà des rochers verdoyants du château, la longue courbe lumineuse de la baie
• des Anges apparaissait, ourlée d'une écume d'argent. En avant, c'était encore la Méditerranée bleue et scintillante, un moment coupée par la mince presqu'île du cap Ferrât, puis 's'étalent de nouveau plus azurée, plus éblouissante, jusqu'à
. la pointe ensoleillée où les maisons blanches.de Bordighera se laissaient apercevoir dans- des vapeurs roses. On descendait vers la rade de Villefranche, où, solitaire, un bâtiment italien se balançait à l'ancre et mirait sa coque noire dans la mer. Là, après une courte halte à l'auberge, on louait une barque, on allait s'embosser au milieu
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de la baie et, tandis que Thérèse lisait, Jacques lavait vivement une aquarelle. Il s'acharnait à , . •*]
rendre le charme clair des maisons de Villefranche, rosées ou jaune pâle sous' les toits bruns étages, l'ombre humide des rues voûtées serpentant en escalier, les notes éclatantes des fleurs rouges et des huilons pendus aux fenêtres; tout »
cela enveloppé dans une atmosphère transparente et se reflétant dans le calme miroir de l'eau verte. La barque lés berçait, une exquise fraîcheur saline montait du fond de la mer; le vent de la côte apportait par bouffées l'odeur des citronniers; des mouettes grises s'envolaient au large, viraient prestement dans le soleil, puis venaient un motpent se poser sur la frange d'une vague en poussant d'aigus cris d'appel. Jacques interrompait son travail pour mieux «savourer cette * joie qui émanait de partout : de la terre, de l'air et de l'eau, et un soupir de volupté, gonflait sa poitrine.
Tantôt ils franchissaient le Var, s'arrêtaient à Cagnes et escaladaient à pied ce curieux village . bâti adx flancs d'une colline en pain de sucre.. Là, l'effet était tout autre, mais non moins attrayant : — les maisons d'un blanc crème ou d'un rose très tendre s'entassaient en spinale, les ujies • au-dessus des autres, jusqu'au sommet couronné par le campanile de l'église et les mâchicoulis rougeâtres d'un ailcien château fort. — Les deux
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promeneurs tombaient en pleine fête patronale. Sur la plate-forme, à l'abri des murs du château devenu une demeure bourgeoise, une foule bariolée faisait cercle autour d'un orphéon. Les chanteurs, coiffés d'un béret, alternaient avec les musiciens d'une fanfare. Dans l'intervalle des morceaux, des matrones parées de leur toilette cossue du dimanche, des jeunes filles se tenant à trois ou quatre par le bras, tournaient processionnellement autour des exécutants, tandis que les garçons, assis sur un mur à hauteur d'appui, reluquaient les chatos au passage. La plate-forme surplombait une gorge tapissée de citronniers : çà et là, aux talus rocailleux s'accrochaient des aloès, des pêchers et des amandiers en fleurs; en face, s'arrondissait un cirque de collines zébrées de sentiers de chèvre courant parmi des oliviers et menant à de lointains villages brûlés du soleil; puis, au-dessus, des montagnes gris argent, estompées de vapeurs d'un bleu sombre, allongeaient leurs crêtes nues et, par plans successifs, se reliaient aux glaciers étincelants des hautes Alpes. — Les cuivres de la fanfare redoublaient dé sonorité ; les filles, grisées par cette musique vibrante, coulaient de plus luisants regards vers les garçons appuyés au mur, et, dans le tournoiement des fleurs d'amandier, de chaudes œillades s'échangeaient sous l'œil indulgent des matrones. Une joie bonne enfant, une rustique
sensualité, la béate paresse d'un jour de fête, s'exhalaient de ce coin de terre ensoleillé. Cela sentait le printemps, la jeunesse, la vie facile d'un peuple que les scrupules de l'âme ne tourmentent pas, qui semble se nourrir comme les cigales, de musique et de lumière, auquel suflisent pour être heureux le gros vin de ses vignobles et les caresses peu bégueules de ses belles filles. Thérèse, avec sa délicatesse de femme du Nord, trouvait cette gaieté un peu trop libre et exubérante; mais Jacques, très sensible au charme de la couleur et de la forme, se sentait sympathiquement. remué par cette joie populaire éclatant franchement sous le ciel du Midi.
Contre son attente, il travaillait peu et ne rapportait que des pochades inachevées. L'éblouissement de l'œil, la nouveauté des sites et des figures, produisaient en lui un sursaut qui nuisait à la sûreté, à la sincérité de l'exécution. Il lui fallait un certain temps pour s'habituer à ce mi- ' lieu méridional. Trop incomplète encore pour lui laisser le recueillement nécessaire à un travail sérieux, l'assimilation s'opérait par de sourdes infiltrations. Goutte à goutte, bouffée par bouffée, il absorbait, comme une troublante intoxication, les effluves de ce pays encore à demi païen. Les excursions qu'il avait organisées pour fuir Nice et ses "tentations l'y ramenaient à la
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fois surexcité et amolli. Il en revenait avec d'autres façons de voir et de sentir. La douceur caressante du climat, le luxe des villas éparses sur la route, les yeux brillants et hardis des jeunes paysannes, suscitaient en lui le désir d'une vie toute différente de celle qu'il avait menée jusqu'alors. La crise qu'il avait subie en arrivant à Nice se reproduisait, mais aggravée par le souvenir des sensations rapidement éprou-
f; vées dans les jardins de la villa Koloubine. Il
avait voulu se dérober à l'enchantement de Ma-
jip nia, et il devenait la proie d'un ensorcellement
bien plus redoutable, parce qu'il était plus vague, plus mystérieux et comme répandu dans l'air qu'on respirait.
Maintenant le soir, après dîner, tandis que Thérèse fatiguée de sa course à travers champs procédait lentement à sa toilette de nuit, il prenait l'habitude de sortir pour fumer. Il se mêlait aux promeneurs qui encombraient l'avenue de la gare; il s'arrêtait aux terrasses des cafés, où des musiciens, perchés sur une estrade, jouaient des valses et des airs d'opéras italiens ; il flânait nonchalamment aux alentours du théâtre où, devant le péristyle, des jeunes gens empressés tendaient la main à des femmes enveloppées de fourrures, qui se précipitaient sous le vestibule, en exhalant au passage un parfum de fleurs fraîches, et Jacques se reculait, frissonnant à la fois du désir
et de la crainte de reconnaître Mania dans Tune de ces apparitions. IL se replongeait dans la foule : partout, quelle que fût la condition sociale des promeneurs, , il se heurtait aux mêmes préoccupations sensuelles, aux mêmes amoureuses poursuites. Des filles aux toilettes voyantes et au provocant regard coudoyaient les buveurs assis devant les cafés ; des bouquetières circulaient sous les arcades en portant à plat sur la main leur canastre jonchée de roses et de violettes; des matelots du port, des ouvriers du vieux Nice, traversaient le quai, la chanson aux lèvres, en serrant d'un bras robuste la taille de gaillardes créatures aux yeux noirs et aux cheveux crépus. Les fenêtres de London-house. flambaient d'une lumière blanche et, à travers les stores baissés, on. entendait tinter de féminins éclats de rire. — Esseulé au milieu de cette course au plaisir, Jacques était repris par la curiosité de cette vie de dissipation et par l'insidieux regret d'avoir laissé passer une bonne partie de sa jeunesse sans goûter à des jouissances qu'il était maintenant condamné à ignorer.
A vingt ans, il n'avait eu ni le loisir ni les moyens de <c faire la fête. » Puis, une fois libre des soucis du pain quotidien et placé dans une situation, indépendante, il s'était hâté de se marier. Il ne connaissait que les plaisirs paisibles qu'on trouve dans un mariage heureusement
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assorti et jusque-là il ne s'était nullement soucié d'en expérimenter d'autres. Mais, depuis son arrivée à Nice, il découvrait en lui un arrière-fond de sensualisme qui, sourdement, /ermentait. Il était aiguillonné par des convoitises jusque-là insoupçonnées, éperonné par la tentation de pousser cette porte entre-bâiîlée sur une existence de luxe dont il ne savait rien que par ouï dire. Le monde où l'on s'amuse lui apparaissait comme un jardin fermé, montrant par-dessus de hauts murs une mystérieuse floraison dont les parfums envolés l'enivraient. Peu à peu, une voix perfidement insinuante, une voix pareille à celle que l'antique serpent devait avoir pour parler à Eve, lui murmurait : « Pourquoi n'as-tu pas eu plus de patience? pourquoi t'es-tu marié si vite?... Francis Lechantre avait raison : un artiste ne devrait prendre femme que lorsqu'il est complètement en possession de son art et lorsqu'il a l'expérience de la vie. En se murant en pleine jeunesse dans le cloître matrimonial, il se condamne à ne pas se renouveler, parce qu'il ne peut renouveler ses sensations. Il a toujours sous les yeux le même horizon borné, il goûte toujours les mêmes plaisirs aimables, mais forcément monotones. Songe aux ressources que tu aurais pu tirer de ton séjour à Nice, si tu y étais venu célibataire, libre des devoirs que ta loyauté et ton affection t'imposent?... Tu aurais pénétré dans un
monde étrange, mouvementé et intéressant, dont tu t'es fermé l'accès avec raison, parce que tu ne teux pas chagriner ta femme, mais qui offrait des types originaux à ton observation, qui eût imprimé une secousse énergique à ton imagination en te faisant éprouver des sensations subtiles et rares, en te mettant en relation intime avec des personnalités curieuses comme celle de Mania Liebling... »
Mania! En dépit de ses efforts pour n'y plus penser, l'attirant fantôme sans cesse se représentait à lui. Il la revoyait hautaine et souriante, provocante et chaste, avec ses yeux aux lueurs énigmatiques. Il la retrouvait dans son souvenir, avec le regret que laisse une occasion manquée et qui ne reviendra plus. Il lui semblait qu'à cette heure encore elle le retenait par de magiques fils invisibles, comme ces blonds cheveux dans lesquels Viviane emprisonnait Merlin, oc A quoi bon y repenser? se répondait-il, à quoi bon, puisque j'ai volontairement tourné le dos à cette maison où je pouvais la voir?... » Et une autre voix, une brave voix un peu rude, celle du bon sens, lui criait aussitôt : oc Tout ce que tu te répétais tout à l'heure à propos des exigences de ton art et de la nécessité de renouveler tes sensations, n'est qu'un ingénieux sophisme à l'aide duquel tu cherches à te tromper toi-même. L'art n'a rien à démêler avec les préoccupations égoïstes qui
t'agitent Tu sais parfaitement qu'on observe mal quand on est trop ému, et m ne yeux aller dans ce monde exotique que pour y éprouver des émotions violentes. Ce n'est pas dans ces mi 7 lïeux-là qu'on trouve l'inspiration, parce que l'inspiration n'est autre chose que l'effort réitéré chaque jour, la ténacité et la suite dans le travail. Ne te paye pas de mots creux et de faux sem?
blants. Ce que tu rêves avant tout, c'est de revoir cette Mania; ce que tu désires, c'est de tâter du fruit défendu et de contenter une confuse sensualité qui se remue en toi, parce que tu ne l'as pas suffisamment satisfaite quand tu avais vingt ans. Tu éprouves les mêmes fougueuses convoitises qu'un jouvenceau au sortir de l'école, et tu devrais en rougir, toi, un garçon sérieux, marié à la plus adorable, à la meilleure des femmes. » .
Mécontent de lui, honteux de se sentir si peu résistant, si vacillant dans ses résolutions intérieures, il s'en revenait d'un pas lourd vers la rue Carabacel, et, une fois rentré auprès de Thérèse, il s'efforçait de racheter par de vives démonstrations, d'effacer par des caresses repentantes, les péchés qu'il avait mentalement commis contre elle. Près de sa femme, il redevenait l'amoureux ému qu'il avait été jadis, au temps où il suivait en palpitant le chemin du Prieuré. Thérèse, avec son grave regard attendri, son calme sourire, avait la vertu d'exorciser les désirs coupables qui
démons de l'Évangile. Dès qu'elle lui serrait les mains, dès qu'elle tournait vers lui ses yeux Hoirs si profonds et si confiants, il ne pensait plus à Mania, et l'irnage de la blanche Galicienne aux yeux pers s'évanouissait comme une fantastique apparition. Jacques constatait chaque jour ce miracle d'apaisement opéré par la présence de sa • femme, et, plein du ferme propos de ne plus se laisser harponner par la tentation, il se promettait de vivre désormais constamment auprès d'elle.
Après quelques jours de pluie qui les retinrent au coin du feu, le ciel bleuit de nouveau; Dans son état d'esprit, Jacques supportait difficilement une existence casanière, et néanmoins il redoutait de sortir seul. Il proposa à Thérèse de reprendre leurs jpromenades au dehors, et de profiter de l'embellie pour aller à Saint- Jean, où il projetait de travailler sérieusement à une série d'études. Un matin, par un temps clair, ils descendirent à Beaulieu. Là, une barque traversant l'étroite baie qui se creuse au pied de la pointe Saint-Hospice les conduisit jusqu'au petit port, où ils comptaient déjeuner.
Saint- Jean est un village de pêcheurs, composé d'une trentaine de maisons qui dévalent du rocher, forment un demi-cercle autour de l'anse que coupe une courte jetée, puis remontent
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s'éparpiller sous des olivettes. C'est le rendezvous des amateurs de bouillabaisse, et c'est un coin aimé des peintres. Le port minuscule adossé aux talus verdoyants de la presqu'île a un caractère de tranquillité, de rusticité intime, qui vous prend le cœur. La mer, presque toujours ensommeillée, s'y étale, glauque et transparente, sans une ride. Des canots et des barques de pêche s'y bercent mollement à l'abri de la jetée; des filets sèchent au soleil sur des buissons de lentisques ; assises dans l'ombre des porches, des femmes tricotent en échangeant leurs commérages familiers dans le dialecte niçois; un bois d'oliviers fait silence entre le village et les flots du large, qui se brisent contre les roches de Saint-Hospice. Une auberge très modeste, décorée du nom pompeux d'Hôrel Victoria, élève son unique étage en face du port. Jacques et Thérèse s'y arrêtèrent pour déjeuner. Ils étaient ce jour-là les seuls occupants de la salle à manger, plus longue que large, dont les fenêtres s'ouvraient sur la baie. L'hôtesse, à la figure délurée et rieuse, très alerte malgré sa corpulence, installa une table devant l'une des croisées et leur servit la bouillabaisse traditionnelle, arrosée d'un vin rouge du Var, qu'ils dégustèrent gaiement en admirant le merveilleux paysage offert à leurs regards.
Au-dessous d'eux, sur la nappe d'eau somnolente et lisse, des barques se mouvaient dans
l'ombre fraîche du port, puis, sortant de la jetée, gonflaient au soleil leurs voiles éblouissantes. On les voyait glisser avec un doux balancement jusqu'à l'ouverture de la baie, où Beaulieu allongeait ses jardins, ses villas, ses vergers d'oliviers et de citronniers. Au-dessus de cette bande de végétation africaine, des roches rougeâtres se relevaient à pic, et, dans un bain de lumière, les montagnes profilaient sur l'azur foncé du ciel leurs cônes, leurs dentelures ou leurs môles arrondis. De larges pans d'ombre bleue projetés par les reliefs dé leurs arêtes tachaient de loin en loin la clarté argentée du fond, et, dans ces coins ombreux, des villages juchés sur un pain de sucre ou suspendus en corniche — Eza, la Turbie, Lavina — laissaient entrevoir des îlots de bâtisses calcinées. Parcourant comme au vol ces lointaines perspectives, que la limpidité de l'air faisait paraître plus proches, les yeux se rafraîchissaient à l'obscure tranquillité du petit port, s'éblouissaient aux scintillements de la mer, se reposaient sur les verdures de Beaulieu, puis se dilataient délicieusement à la lumière à la fois veloutée et radieuse du ciel et des montagnes.
— On voudrait regarder cela toute la journée! s'écriait Jacques enthousiasmé; il y a là toute la gamme des tons qui enchantent l'œil... Si tu veux, Thérésinette, nous irons piocher le motif après déjeuner, et nous reviendrons dîner
ici... Ce soir, il y aura de la lune, et ce sera une chose à voir que la baie illuminée à la nuit close.
Thérèse n'avait garde de refuser, Saint- Jean lui plaisait justement à cause de sa calme physionomie et de son bon air campagnard. On s'y serait cru à cent lieues de Nice; on y respirait à l'aise, loin du tapage des voitures, de la cohue des rastaquouères et de la luxueuse banalité des magasins. L'atmosphère y avait des effluves plus sains; les maisons de pêcheurs, une mine plus honnête. Elle savait gré à son mari d'éprouver le même enthousiasme qu'elle pour ce coin silencieux et elle accueillit avec joie la proposition de ne rentrer à Nice qu'à la nuit serrée. Ils décidèrent qu'ils dîneraient à l'hôtel Victoria après le soleil couché, puis regagneraient pédestrement la station de Beaulieu, où ils prendraient un des trains de nuit revenant de Monte-Carlo.
Jacques alla s'installer à l'extrémité de la jetée pour dessiner un morceau du petit port avec les maisons groupées à la corne du bois d'oliviers. Soit qu'il fût plus en train que d'ordinaire, soit quç la beauté du site l'inspirât, il enleva rapidement son aquarelle et l'apporta triomphalement à Thérèse qui la déclara très réussie. Comme le soleil était encore assez haut sur l'horizon, ils se reposèrent dans un clos de citronniers, qui paraissait abandonné et où des champs de ju-
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. tiennes blanches exhalaient une fine odeur de girofle. ,
— Qu'on est bien ici! répéta Jacques en s'allongeant paresseusement au pied d'un arbre; jamais, depuis longtemps, je ne m'étais senti si pleinement heureux, et c'est à toi que je le dois, ma mignonne Thérèse !
. — A moi, un peu..., répliqua-t-elle en souriant, mais beaucoup aussi au contentement que tu éprouves d'avoir réussi ton aquarelle.
. — Le fait est que l'endroit m'a inspiré... Je «j
. regrette que nous a'y soyons pas venus plus tôt ensemble.
— Nous y reviendrons, mon ami... Pendant que tu travaillais tçut à l'heure, sais-tu à quoi je pensais?..... Il me semblait me retrouver dans ma solitude du Prieuré, au temps où nous étions si tranquilles et où nous nous aimions si fort.
— (Aimions ? se récria Jacques, pourquoi parles-tu au passé? Est-ce que notre amour n'a pas toujours la même force?
— Le mien, oui, mais le tien, Jacques?...
avoue qu'il a un peu tiédi depuis Nice.
— Quelle idée! murmura le peintre en rougissant,
— Ne rougis pas et sois franc, maintenant que tu es guéri... Tu t'es laissé éblouir un moment par les beaux yeux de cette M me Liebling que tu as rencontrée à la villa Endymion ?
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— Allons donc! protesta-t-il en détournant la tête, ça n'est pas sérieux î
— Non, ça na pas été sérieux, mais ça n'en a pas moins existé... Je suis plus observatrice que tu ne crois et, à ta contenance, à ton regard quand tu causais avec cette femme, j'ai bien deviné qu'il y avait quelque chose... Oh! je sais que tu es incapable de me tromper, ajouta Thérèse, comme pour arrêter une nouvelle protestation, et la preuve que tu as reconnu toi-même le danger, c'est que tu t'es abstenu de retourner chez les Koloubine.
— Dans tous les cas, dit-il tendrement, je t'assure, Thérèse, que je ne t'ai jamais mieux aimée qu'aujourd'hui !
— Je le crois, maintenant que ta... Comment appelez-vous cela, vous autres?... que ta toquade est heureusement passée; mais, je t'en prie, ne recommence plus, car mes trésors d'indulgence ne sont pas inépuisables»
— Comment! Thérésinette, repartit-il en essayant de tourner la chose en plaisanterie, tu serais implacable?
— Oui, je le serais, reprit-elle en devenant sérieuse; tu ne me connais pas bien encore... J'ai un tel besoin d'affection que j'ouvre mon cœur tout grand à ceux que j'aime et que je le leur ferme difficilement; je suis très naïve, très confiante, mais quand je m'aperçois qu'on a
voulu me prendre pour dupe, c'est fini... Je suis vindicative et je ne pardonne plus.
— Eh bien, je ne mettrai jamais ton implacabilité à l'épreuve, car je sens que je t'aimerai toujours comme je t'aime en ce moment... Je suis si heureux quand je t'ai près de moi, tout contre mon cœur, Thérèse!... Alors je suis péné* tré d'un calme délicieux, un calme lumineux et réconfortant, comme celui de ce petit coin de terre... Je me sens mieux préparé, mieux excité au travail, plus solidement installé dans la vie... Oh! Thérèse, ne me quitte jamais, je ne pour* rais pas vivre sans toi!
— Bien sûr? soupira-t-elle touchée.
— Bien sûr! répéta-t-il en lui baisant les mains.
Malgré ses emportements et ses brusqueries, restes de sa première éducation paysanne, il était très démonstratif, très câlin. Il enveloppa Thérèse de délicates caresses, d'autant plus attendries et suavement amoureuses qu'il était plus repentant et plus persuadé de la solidité de son affection conjugale. Cette fin d'après-midi s'écoula exquisement, sous l'ombre odorante des citronniers, en face du petit port qui devenait plus pacifique et plus intime, à mesure que le soleil s'abaissait derrière les pins du cap Ferrât. Ils revinrent, bras dessus bras dessous, à la brune, vers l'auberge dont les fenêtres s'allumaient dans
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l'obscurité et où l'hôtesse, enchantée de la ponctualité de ses clients, avait cuisiné avec amour un frugal dîner.
L'air de la mer et le contentement les avaient mis en appétit. Ils s'attablèrent et mangèrent en riant, comme deux enfants, des moindres incidents de la soirée : de la casquette de loutre de Thôte et de l'orgueil culinaire de l'hôtesse parlant avec une pitié dédaigneuse des bouillabaisses fricassées à Marseille, à Cannes et même à la %éserve de Nice. <a II n'était de vraie bouillabaisse qu'à Saint-Jean. » Jacques fit apporter une bouteille de vin d'Asti et ils burent à la longue durée de leur tendresse. Quand ils sortirent de table, il était plus de huit heures et il fallait songer au retour.
— Vous savez, leur dit l'hôtesse, vous pouvez gagner Beauiieu par un joli chemin qui court au long de la mer... De la sorte, vous arriverez à la station dans trois petits quarts d'heure. La lune va se lever, vous verrez clair comme en plein jour et vous ne pourrez pas vous tromper... Mon mari, d'ailleurs, va vous conduire jusqu'à l'entrée du sentier.
Ainsi que l'avait annoncé la patronne, dès qu'ils furent dans le chemin qui contournait la petite anse, la lune émergea au-dessus des montagnes, et sur la mer courut un long ruissellement d'or pâle, qui permit de voir tous les reliefs
de la côte. Le vent était tombé et l'air était exceptionnellement doux. Ils apercevaient en face d'eux les maisons de Beaulieu dont les lumières étoilaient la verdure sombre des oliviers. . Immédiatement au-dessus de la plage, les fenêtres du restaurant de la Réserve, vivement éclairées, jetaient sur l'eau le reflet de leur illumination, et l'atmosphère était . si calme qu'on entendait les éclats de voix et les rires de la joyeuse compagnie qui s'était attardée sous la véranda de ce cabaret à la mode. De faibles haleines, passant par-dessus les jardins de la presqu'île, apportaient des odeurs de roses mêlées à la senteur résineuse des pins. Jacquçs serrait amoureusement le bras de .Thérèse et celle-ci, alajiguie par la tiédeur de cette nuit printanière, s'arrêtait pour s'appuyer contre la poitrine de son mari et savourer les baisers que leurs lèvres échangeaient.
, — Par moment, soupirait-elle, quand je ferme les yeux, il me semble que nous sommes à Rochetaillée et que nous rentrons par le chemin qui côtoyé l'Aujon...
— Conviens pourtant, reprenait Jacques, que le mois de janvier est plus clément ici que dans la montagne langroise, et que notre vallée de l'Aujon n'a pas la splendeur de cette mer endormie sous la clarté de la lune!
— Je t'accorde ce que tu voudras, mais je
n'en donnerais pas moins tout lé charme de Nice pour entendre la voix du 2^zr d'eau rappelant ses bêtes dans le pâtis... Cet air est trop doux, cette mer est trop calme ; on voudrait dans ce silence une chanson de pâtre ou de pêcheur... — Comme dans Hernani, déclama Jacques en riant,
...Un oiseau qui chanterait aux champs, Un rossignol chantant dans V ombre et dans la mousse, Ou quelque flûte au loin...
Eh bien, je crois que tu vas être servie à souhait!
En effet, la société qui festoyait à la agence venait de s'éparpiller sur la plage. La sonorité de l'air et de l'eau apportait aux deux promeneurs le tintement des rires et le cliquetis de la chaîne d'une barque qu'on détachait. Des lanternes vénitiennes s'allumaient et balançaient autour du mât leurs ballons rouges et verts ; des ombres sautaient dans la barque et, au bruit cadencé des rames qui s'éloignaient du bord, se joignaient les roulades d'une voix féminine qui s'essaie. Tout à coup, dans le silence de la nuit, une mélodie sauvage et plaintive à la fois s'envola, et Jacques reconnut la chanson lithuanienne qu'il avait applaudie à la villa Endymion.
Il éprouva d'abord un désagréable agacement en entendant cet air qui semblait le poursuivre
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comme une obsession et qui venait détruire le charme de cette journée de recueillement et d'amour, passée en tête-à-tête avec Thérèse.
— La voix est belle, dit celle-ci, mais le chant est bizarre.*. Il détonne avec la sérénité du paysage...
Jacques restait silencieux. — Oui, cette voix de contralto était belle et il aurait voulu se boucher les oreilles, car elle ressuscitait pour lui les émotions ressenties dans le salon de la princesse. Il ne pouvait s'empêcher de l'écouter avec anxiété. Mordante, emportée et caressante, cette voix passionnée ressemblait trop à celle de Mania pour qu'il pût se méprendre sur l'identité de la chanteuse.' Par quel hasard se trouvait-elle là, juste à l'heure où il cherchait à l'oublier et où il se croyait complètement guéri de sa folie ? Il voyait dans cette coïncidence une sorte de fatalité s'opiniâtrant à renouer la chaîne qu'il s'imaginait avoir brisée. Pris d'un frisson superstitieux, il suivait d'un œil jaloux cette barque aux lanternes colorées, qui évoluait lentement au milieu de la baie. En quelle compagnie était Mania et pîour qui chantait-elle, ce soir, sa mélodie favorite? On eût dit qu'elle y mettait, comme à dessein, encore plus de passion, plus de tristesse poignante, plus de voluptueuse tendresse...
La voix de la chanteuse exhala comme une plainte inachevée les dernières notes à peine
perceptibles de la daïno lithuanienne, puis des applaudissements éclatèrent et la barque, virant de bord, revint dans la direction de la véranda illuminée.
— C'est fini, murmura Thérèse.
— Tant mieux ! répondit nerveusement Jacques. Pressons le pas, Thérèse, sinon nous manquerons le train !
Il entraîna sa femme dans là direction de Beaulieu. Il semblait impatient de s'arracher au spectacle de cette baie où l'air vibrait encore des dernières notes de la mélodie slave. Sa joie de tout à l'heure s'était dissipée; il cheminait silencieusement, mélancoliquement, et il n'aurait pu dire lui-même si sa tristesse provenait de l'agacement produit par cette chanson malencontreuse ou du regret jaloux de ne point faire partie de. la société joyeuse où figurait Mania. Le chemin, qui suivait exactement les courbes capricieuses de la côte, était plus long que Jacques et Thérèse ne l'avaient cru, et à chaque nouveau détour l'impatience dû peintre croissait. Enfin ils débouchèrent sur la route de Beaulieu.
Un instant ils s'étaient arrêtés indécis au milieu de la chaussée, et cherchaient à retrouver la direction du chemin de fer. Un tintement de grelots résonna soudain dans l'obscurité, et, au coin d'un massif d'oliviers, apparut brusquement un break découvert, lancé au grand trot.
— Gare ! cria le cocher.
Thérèse et Jacques se hâtaient de se ranger contre la haie fleurie de géraniums, que la lune éclairait en plein. Le break passa, tout retentis- ' sant de chansons et d'éclats de rire. Au moment où il frôlait la haie, une forme féminine se pencha du côté de Jacques et, dans la clarté lunaire, ce dernier vit distinctement Mania Liebling, qui elle-même sembla le reconnaître, car elle se pencha de nouveau avec plus d'insistance.
Thérèse, effarée par les grelots et le tintamarre des chevaux, était trop occupée à se garer contre ' les buissons pour s'apercevoir de rien. Seulement, quand l'équipage eut disparu au tournant de la route, elle, dit:
— Voilà sans doute les gens de la barque... Ils ont l'air d'avoir bien dîné et sont aussi lancés que leurs chevaux...
Cette innocente réflexion eut le don d'accroître la méchante humeur de Jacques.
— Leur maudite voiture nous a retardés !
grommetla-t-il; dépêchons* Thérèse ! J'entends le, train à la station d'Eza et nous n'avons plus une minute à perdre...
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ania Liebling avait attendu la visite de Jacques, dès le lendemain du jour où ils avaient pris le thé ensemble à la villa Endymion. Elle était trop perspicace pour ne point voir que le peintre se sentait attiré vers elle et, bien qu'elle fût habituée à entraîner dans son sillage les jeunes gens et les hommes mûrs qui fréquentaient chez la princesse, la conquête de ce nouveau venu chatouillait tout particulièrement sa vanité. D'abord Jacques Moret était un artiste, et sa peinture avait du succès; il est toujours agréable pour une femme à la mode de recevoir les hommages d'un adorateur dont elle retrouve, le matin, le nom et l'éloge dans son journal; puis il avait le mérite de ne ressembler en rien au
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banal troupeau des messieurs jeunes ou rassis qui papillonnaient autour d'elle. Il était quelqu'un, son esprit et ses opinions lui appartenaient en propre, et il offrait à une femme avide d'émotions non encore goûtées l'attrait des découvertes à faire en pays inconnu. Mania n'était pas fâchée d'explorer le cœur d'un homme dont le talent était coté et admiré, de savoir comment il sentait, comment il aimait et jusqu'à quel degré de passion on pouvait le conduire sans lui accorder de trop grandes libertés. Comme on a pu déjà le deviner, M me Liebling avait à la fois l'imagination inflammable et l'esprit sceptique; elle s'emballait vite, mais ses premières impulsions étaient suivies d'un second mouvement tout de méfiance et de suspicion. Ce mélange singulier de passion et de froideur était le produit de la double éducation qu'elle avait reçue. Après une enfance solitaire, rêveuse et gâtée, elle avait été mariée de bonne heure et jetée dans un monde de gens de finance et d'hommes politiques, monde aux apparences poliment correctes, mais aux dessous égoïstes, positifs et dépravés. Elle s'était heurtée à des intrigues, à des perfidies et à des corruptions qui lui avaient endurci le cœur. Trop délicate pour prendre les mœurs de ce milieu raffiné et cruel, trop altière et orgueilleuse pour y endurer un rôle de victime, elle avait beaucoup souffert et, comme elle le disait, beau-
coup fait souffrir les autres, son mari tout le pre- , mier.' Le baron Lieblifig, caractère sans énergie et sans élévation, avait été pris, à travers de nom-* breusës défaillances, d'un amour intermittent pour sa femme, mais Mania, qui détestait les âmes faibles et basses, l'avait accablé de si durs mépris qu'une rupture était devenue nécessaire. M me Liebling était arrivée à Nice après l'éclat .de cette séparation, y apportant un cœur désabusé et tourmenté, plein de désirs comprimés et de méfiances dédaigneuses. De là, cette réputation de coquetterie et d'insensibilité dont elle jouissait dans le cercle de la princesse Koloubine.
Parmi les habitués de ce salon cosmopolite, Jacques était le premier qui eût sérieusement piqué sa curiosité. Indépendamment des raisons énumérées plus haut, elle était poussée à s'occuper de lui par un motif peu charitable,- mais bien féminin : on le lui avait représenté comme un mari très amoureux de sa femme, avec laquelle il vivait aussi tendrement qu'aux premiers jours de la lune de miel, et cette rare fidélité conjugale avait éveillé l'esprit de contradiction de Mania, en jetant une sorte de défi à son scepticisme. Elle vçulait expérimenter si ce vertueîux amour résisterait longtemps aux séductions dont elle se savait pourvue, et, après avoir observé certains symptômes qui ne trompent guère, elle se flattait déjà d'avoir entamé le cœur de ce mari modèle.
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Elle ne* doutait donc point de l'empressement qu'il mettrait à lui rendre visite.
A son grand étonnement, Jacques ne se présenta chez elle ni le lendemain, ni les jours suivants. Une èemaine se, passa et Mania, un peu déconcertée, accourut chez la princesse, comptant bien y rencontrer le peintre et doubler la dose d'attirante coquetterie, à laide de laquelle elle était sûre de triompher définitivement. jWais Jacques ne vint pas chez les Koloubine. Une nouvelle semaine s'écoûia et il ne se montra pas plus rué de la Paix qu'à la villa Endymion. Décidément c'était un parti pris et l'artiste se dérobait. Mania ressentit plus , vivement qu'elle ne l'aurait cru cette marque d'indifférence. Pour la première fois elle se trouvait en présence d'un sujet rebelle à l'influence charmeresse qu'elle croyait irrésistible. Le seul homme pour qui elle s'était mise extraordinairement en frais d'amabilité demeurait invulnérable. Elle était forcée de reconnaître que Jacques Moret avait un caractère mieux trempé que le commun des martyrs. En même temps qu'elle en éprouvait un secret dépit, elle ne pouvait s'empêcher de le tenir en plus haute estime et il occupait plus fortement son imagination. Elle se reprochait de l'avoir trop superficiellement jugé, elle cherchait à se former une idée plus exacte de la personnalité de l'artiste et, pendant ce travail d'induction et de
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reconstitution, elle voyait à chaque instant Jacques passer devant ses yeux. Ce petit homme souple, énergique et râblé, avec ses cheveux noirs coupés droit sur le front, ses regards fouilleurs, son nez à l'expression narquoise et son rire bon enfant, hantait plus que de raison sa mémoire. Elle était étonnée, un peu émue même, de constater que l'image du peintre y restait profondément gravée. Le cerveau et le cœur d'une femme sont en intime relation; les phénomènes qui se produisent dans le premier de ces organes trouvent immédiatement un écho dans le second.
L'émotion d'abord purement cérébrale de M™ Liebling se transforma peu à peu en une sorte de fièvre passionnelle. Tout en se moquant elle-même de ces agitations insolites, Mania se complaisait à les provoquer. Elle éprouvait une jouissance âpre et neuve à observer chez elle ces mouvements du cœur qu'elle n'avait pas sentis jusque-là et qu'elle avait niés chez les autres* Ce nouvel état d'âme la déterminait à des actes, qu'elle eût jadis traités d'enfantillages. Ainsi, plusieurs fois, elle s'était laissée aller à donner l'ordre à son cocher de passer par la rue Carabacel pour rentrer rue de la Paix. Enfoncée dans son coupé, elle regardait sans se montrer la grille du jardinet et un frisson la prenait en apercevant à travers les orangers les portes-fenêtres ouvertes sur le perron. Elle recherchait plus avi-:
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dément toutes les réunions mondaines et quasi officielles donc les journaux du crû rendaient compte : — les bals des cercles, les dîners de gala chez les consuls, les pique-niques très sélect à Menton et à Beaulieu, — dans l'espoir que l'éclat deces fêtes du high life, l'animation qu'ellemême y jetait, l'élégance rare des toilettes qu'elle y portait, seraient racontés dans quelque feuille locale où Jacques en lirait le détail. Le dépit causé par l'étrange indifférence du peintre la pourchassait partout. Dans chacune de ses actions elle était inconsciemment déterminée par la préoccupation de ce qu'il dirait, de ce qu'il sentirait s'il était présent, et c'était ce qui l'avait induite, le soir de la promenade en barque, à chanter cet air lithuanien qui s'associait dans son esprit à sa première entrevue avec Jacques chez les Koloubine. Cette sauvage mélodie lui était maintenant particulièrement chère, et elle lui était venue naturellement aux lèvres, quand ses amis l'avaient priée de chanter. Ainsi insensiblement s'opérait en elle le travail de cristallisation observé par Stendhal, et ce qui n'avait été au début qu'un caprice d'amour-propre tournait à une obsession maladive qui ressemblait fort à de l'amour.
Aussi, quand du haut du break qui la ramenait à Nice Mania avait aperçu au clair de lune Jacques Moret tenant la main de sa femme et se
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garant contre la haie fleurie de géraniums, le coup de surprise avait-il été douloureusement aigu. En un clin d'œil elle avait dévisagé là physionomie inquiète du peintre et le pur profil de la jeune M me Mofet, et, tandis que le break fuyait sous les oliviers, elle avait ressenti une émotion dont elle se croyait incapable. Son cœur se serrait, ses tempes battaient, ses mains se glaçaient. En même temps une colère jalouse lui montait au cerveau. Elle était prise d'une féroce rancune contre cette jeune femme a la figure virginale, aux yeux modestes, aux manières réservées, qui tenait Jacques en son pouvoir et l'accaparait. C'était elle, certainement, qui l'avait empêché devenir rue de la Paix et de retourner à la villa Endymiôn. «Sur-le-champ Mania traita Thérèse 'en rivale et la détesta. Pendant qu'autour d'elle Sonia, la baronne Pepper, Jacobsen et deux pu trois gommeux riaient bruyamment, sans se douter du trouble de M me Liebiing, celle-ci se laissait emporter par son tempérament violent/ « Ah ! songeait-elle, cette petite sainte de village prétend le garder comme dans une châsse, eh bien, nous verrons qui de nous deux sera la plus forte! Elle veut la guerre, elle l'aura. Je saurai bien trouver un moyen de ramener à moi celui qu'elle croit si complètement posséder. Il m'évite, donc il me craint, et c'est Je commencement de' l'amour, cela. Il est trop artiste pour demeurer.
CHARME DANGEREUX l6t
longtemps impeccable, et si je voulais m'ep donner la peine, je le ferais sauter à pieds joints par-dessus la clôture de son béguinage conjugal!... i
Les instincts dominateurs de sa nature slave s'exaspéraient vite, et, dans ces moments de surexcitation, aucune considération de décorum ou de respect humain ne l'empêchait d'aller jusqu'au bout de sa volonté. Quelque obstination que Jacques^ mît à la fuir, elle se jurait de l'obliger à se retrouver face à face avec elle. Quand le break l'eut déposée devant la grille du petit hôtel de l'a rue de la Paix, et qu'elle rentra dans sa chaipbre tendue de satin bleu, éclairée par le globe dépoli d'une lampe à haut piédestal, elle rejeta la.peÙsse qui l'enveloppait et se regarda dans la grande glace à trois pans qui y occupait une maîtresse place. Le profond miroir lui renvoya une blanche figure drapée dans la robe collante de crêpe de Chine, une tête blonde aux sourcils noirs froncés, aux yeux phosphorescents, aux lèvres moqueuses.
Cette contemplation apaisa momentanément son irritation. Elle se sentait mieux que belle — • ensorcelante — et elle se disait qu'avec ce genre de beauté, elle devait avoir raison de sa rivale, la femme au profil de madone. Oui, elle saurait rencontrer Jacques Moret et le captiver de nouveau; puis, quand elle l'aurait rendu follement épris, elle l'abandonnerait à ses vertueux remords, et le
renverrait miséricordieusement à son colombier... Elle se coucha très agitée, et, pendant une bonne partie de la nuit, se creusa le cerveau pour inventer quelque ingénieuse combinaison qui lui permît de ressaisir cet amoureux qui se dérobait...
Le ^lendemain, après le rafraîchissement d'un sommeil tardif et d'un bain matinal, elle sourit en réfléchissant que l'occasion tant cherchée se présentait tout naturellement, à portée de la main. Le carnaval allait s'ouvrir; au milieu de ces divertissements auxquels toute la ville prend part et qui font l'orgueil de Nice, il semblait impossible à Mania qu'elle ne parvînt pas à joindre Jacques Moret. En sa qualité de peintre, il voudrait voir de près les réjouissances carnavalesques, il se mêlerait à la foule des masques, il assisterait aux redoutes et aux veglioni, et dans ces folles journées, où toutes les conditions sociales se trouvent confondues sous le domino, rien ne serait plus facile que de l'aborder.
Déjà on commençait les préparatifs de ces fêtes dont la réputation justifiée amène à Nice, de tous les coins de l'Europe, des flots de touristes et de gens de plaisir. Les trains arrivaient bondés, les hôtels refusaient des voyageurs. On voyait les nouveaux venus errer par groupes compacts dans l'avenue de la Gare ou sous les arcades de la place Masséna. Toutes les provinces de France, toutes les nationalités, étaient représentées. De-
vant les cafés, pris d'assaut, on entendait le plus « babélique » mélange d'accents et d'idiomes; on se heurtait à des figures exotiques curieusement variées : Anglais trimbalés par l'agence Cook, le voile blanc enroulé autour du chapeau et la lorgnette en sautoir; Allemands décorés de lunettes bleues, regardant d'un œil à la fois allumé et hypocritement pudibond les a immorales »
réjouissances de cette ville de perdition; Américains du Sud, auxquels la proximité de Monte- Carlo mettait déjà l'eau à la bouche; paisibles familles de province, un peu ahuries et dépaysées par le tapage du Midi, mais contentes néanmoins de prendre leur café en plein air, en songeant que leurs compatriotes de Pont-à-Mousson ou de Charleville grelottaient en ce moment dans la neige. — A chaque coin de rue, des magasins étalaient des dominos de toutes les couleurs, des costumes de toutes les époques; les marchands en plein vent offraient aux passants l'attirail nécessaire pour les batailles de confetti : pelles de fer-blanc, gibecières de coutil, masques de toile métallique. Sous les arcades, des gamins, coiffés de bonnets de folie, se bousculaient en criant le programme des fêtes : ce l'entrée de Carnaval dans sa bonne ville de Nice ! »
Deux jours après, en effet, par une soirée
. étoilée et douce, Carnaval effectuait son entrée
annoncée par des salves de coups de canon.
Monté sur une gigantesque bicyclette, portant le costume d'un vélocipédiste, il parcourait les avenues et les boulevards aux sons d'une musiquebruyante, suivi d'un omnibus chargé d'invraisemblables bagages et escorté de pierrots gambadant autour de lui. .Vêtu d'un complet de drap gris, un parapluie vert en sautoir, les jambes emprisonnées dans des bas écossais, l'énorme, mannequin, dont la tête dépassait les fenêtres du premier étage, saluait d'un air bonhomme les curieux entassés aux croisées, puis fatigué de sa* laborieuse promenade, allait se reposer sous un dais, en face du casino, où il devait trôner pendant toute la durée des fêtes.
— A partir de ce soir, nous sommes dans le royaume de Folie, dit Jacques à sa femme, après avoir assisté derrière les grilles du jardin au défilé du cortège; il faudra pourtant bien que nous prenions aussi notre part des plaisirs carnavalesques...
Le peintre s'était remis de la nouvelle alerte causée par la rencontre de Mania à Beaulieu, mais il n'avait plus parlé de retourner, à Saint- Jean et, depuis leur dernière excursion, les deux époux vivaient en reclus dans leur rez-de-çhaussée. .
— Nous ne pouvons pas, continua Moret, demeurer calfeutrés chez nous pendant que toute la population va s'ébaudir en plein air, et j'ai pris des places d'estrade pour la première bataille