‹ Charme dangereuxChapitre 5 sur 11 · TV · texte numérisé non relu

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de fleurs... Ainsi, Thérésinette, prépare tes atours et fais-toi belle... Je veux qu'on te remarque et qu'pn te couvre de bouquets !

Au jour annoncé pour cette première fête, l'après-midi était froid,- mais bleu et limpide. Quand Jacques et Thérèse arrivèrent sur la promenade des Anglais, les tribunes adossées à la mer/pavoisées de flammes tricolores et' drapées d'étoffe rouge, étaient déjà envahies par les indigènes et les étrangers. Us s'installèrent à grand'pçine à leurs places,, entre une famille de Nîmois au fort accent méridional et un grand Anglais roux en complet jaune. Les. Nîmois étaient venus en train de plaisir et contaient tout haut leurs impressions de voyage. Toute la famille était là, y compris « oncle et tannte Lacassagne, » chargés * de chaperonner lés jeunes filles. Le père s'était pris de bçc avec les paysannes qui vendaient des fleurs aux gens des tribunes et l'empêchaient de bien voir. Celles-ci, coiffées de bonnets de soie bleue portant en lettres d'or : « Carnaval de Nice, » lui chantaient pouille en leur patois et continuaient d'assiéger les spectateurs en criant: «Bouquets! bouquets!» Chacun marchandait et installait sa provision de fleurs. L'Anglais en • complet jaune en achetait des panerées et manifestait, en montrant ses longues dents, l'intention de beaucoup s'amiouser!» Cette circulation continuelle de^ canastres fleuries répandait une gaieté

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et un parfum de fête dans F air. Une flambée de soleil courant obliquement sur la piste encore vide mettait en lumière les hôtels et les villas aux fenêtres garnies de curieux, et laissait les tribunes dans une ombre bleuâtre. A deux heures un coup de canon partit des hauteurs du château et un frémissement courut parmi la foule étagée sur l'estrade, penchée aux balcons, suspendue aux terrasses, entassée au long des trottoirs. Le défilé commençait.

D'abord, et comme lever de rideau, s'égrenèrent lentement des voitures de louage, remplies de Niçois ou de touristes aux toilettes fripées, venus plutôt pour voir que pour être vus; ils avaient près d'eux un maigre tas de fleurs et les lançaient chichement aux tribunes qui ripostaient sans entrain. Puis, peu à peu, se montraient des équipages ingénieusement décorés, remplis de jolies personnes moins avares de leurs projectiles, et la bataille s'engageait plus sérieusement. Dans un char capitonné de mimosas et de violettes, une jeune Américaine, charmante, aux cheveux noirs, aux yeux noirs rieurs, était mitraillée de bouquets qu'elle rendait sans compter; un landau garni d'œiilets blancs et rouges lui succédait, puis un autre pareil à une mouvante jonchée de roses : les roues, les chevaux, le cocher, tout cela disparaissait sous les roses. — Les bouquets volaient en l'air avec des fusées d'éclats de

rire. Au soleil, ce va-et-vient de voitures enguirlandées, pleines de jeunes femmes aux coiffures printanières, aux claires toilettes, égayées aussi par des enfants aux regards luisants de plaisir, produisait un » papillotage de couleurs tendres, blanches, jaunes, rosées, violettes, tout à fait Téjouissant et harmonieux à l'œil. On se battait avec acharnement; chacun s'escrimait avec une exubérante bonne humeur. Des orchestres campés de distance en distance mêlaient des bouffées de musique à cette joie diffuse dans l'air. Les vendeurs de corbeilles se précipitaient tumultueusement sous les pieds des chevaux pour ramasser les fleurs tombées, puis accouraient vers les tribunes, tendant leurs canastres de nouveau garnies et criant avec leur bel aplomb méridional : <c Bouquets ! bouquets tout frais ! » L'Anglais au complet jaune, peu scrupuleux sur le choix des projectiles, achetait cette marchandise défraîchie et la renvoyait aux voitures avec de larges éclats de rire britanniques. Comme il l'avait annoncé hautement, il s'amiousait beaucoup.

Jacques lui-même avait fini par se passionner en lançant et en recevant des bouquets qu'il attrapait.au vol avec une prestesse juvénile, et, tout en se démenant, il songeait de temps à autre que M me Liebling devait se trouver certainement dans le défilé. Il s'étonnait de ne point l'avoir

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encore remarquée j il inspectait plus attentive- * ment les landaus et les chars où des jeunes femmes en toilette pimpante se tenaient debout près des corbeilles entassées sur les coussins. Jacques les regardait l'une après l'autre, tandis qu'avec un signe de tête, un sourire espiègle, un geste gracieux, elles lançaient leurs bouquets à l'adresse dé quelque ami logé dans les tribunes, puis se rejetaient en arrière, protégeant d'un large éventail leur visage contre la grêle fleurie qui les assaillait. Nulle part il n'apercevait de figures connues, Tout à coup des applaudisse* «ments éclatèrent et des volées de bouquets se croisèrent au-dessus de la chaussée.

Dans la piste, du côté des tribunes, s'avançait

lentement un char attelé à la russe, conduit par

des moujicks en costume petit-russieii, tapissé

d'une foison >de gerbes de blé, de bleuets, de

. marguerites et de géraniums rouges. Au centre,

s'agitaient des piçrrettes et des dominos de satin

blanc, qui versaient des pluies de fleurs sur la

foijle. La famille nîmoise poussait des-'ocBou

Diou!» et des «Quèsaco?» d'ébahissement;

l'Anglais criait : « Hurrah ! » et vidait d'un seul

coup le contenu d'une pleine .corbeille. Quel-

, qu'un derrière Jacques murmura : — C'est le

char de la princesse Koloubine...

. Au même moment, lé peintre reçut en pleine

poitrine un bouquet de jonquilles et dç violettes

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qui resta fixé dans l'échancrure de son gilet. Après quelques' secondes d'ébahissement, il chercha à voir la personne qui lui avait envoyé ce projectile, mais le char des épis de blé était déjà passé et, dans le groupe blanc des pierrettes et des dominos, il ne put distinguer que la figure gamine de Sonia Nakwaska. Il craignit que Thérèse n'eût eu de meilleurs yeux que lui et il se retourna vers elle avec vivacité; mais, très affairée elle-même avec les occupants , d'un landau qui l'avaient prise pour cible, elle n'avait pas remarqué la rapide scène du bouquet. Jacques dissimula discrètement les jonquilles et les violettes sous son veston qu'il boutonna, puis attendit avec une certaine anxiété le retour du char Koloubine. Mania Liebling faisait partie du cercle intime de la princesse et il n'y aVait pas de bonne fête sans elle. Elle figurait donc vraisemblablement parmi les personnes travesties qui se trouvaient dans le' char et, en ce cas, il n'était pas douteux que les violettes ne vinssent d'elle. En dépit de ses sages résolutions, Jacques éprouvait une satisfaction secrète à penser que ces fleurs lui avaient été jetées avec préméditation par la blonde Viennoise. Et, comme il suffit du glisse- . ment d'un caillou pour déterminer un éboulement, cette gratuite supposition remuait en lui toutes les émotions troublantes qu'il devait déjà à Mania : la blanche apparition de M me Liebling

dans la loge de la princesse, la promenade sur les terrasses de la villa Endymion, la daïno luthuanienne résonnant dans la baie de Saint- Jean ainsi qu'une incantation au clair de lune. — Ces ressouvenances le troublaient de nouveau et le distrayaient de la bataille qui se continuait très bruyante autour de lui. Une recrudescence d'applaudissements le rappela à la réalité. Ces bravos plus nourris annonçaient la réapparition du char petit-russien.

Cette fois il ne longeait plus les tribunes, dont il était séparé par une file de voitures marchant en sens inverse. Jacques, bien qu'il concentrât toute son attention sur le groupe des dominos et des pierrettes, ne les apercevait que confusément. Néanmoins il put entrevoir un domino qui, penché parmi les gerbes de blé, visait la travée des tribunes où il se trouvait. Une nouvelle volée de jonquilles passant par-dessus les combattants de la contre-file vint s'éparpiller aux pieds du peintre, et, comme l'assaillante se rejetait en arrière après avoir jeté sa poignée de fleurs, Jacques reconnut cette fois, sous l'encadrement du capuchon, l'originale tête blonde de Mania. Cela dura à peine une minute; le char avec son groupe de blancs travestissements disparut dans un poudroiement de soleil. Il était près de cinq heures, les files s'éclaircissaient, les provisions de bouquets étaient épuisées et la fête tirait à sa fin.

— ^ Ah ! dit gaiement Thérèse* je me suis amiou* sée presque autant que l'Anglais mon voisin; aussi mon bras est engourdi et j'ai un commencernent de migraine... Si nous nous en allions?...

Il était évident que le char petit-russien ne reviendrait plus. Jacques se leva et ils quittèrent les tribunes.

Le soleil, qui se couchait derrière l'Estérel, répandait sur la mer bleue une vermeille illumination couleur de vin. Parmi la chaussée où le flot des spectateurs bourdonnait, on marchait sur des gerbes éparses, sur des jonchées de roses fanées, et une mourante odeur de printemps montait encore de ces débris mutilés.

Du fond de sa poitrine, Jacques sentait aussi monter l'odeur étouffée des jonquilles et des violettes. — Oui, il n'y avait pas à en douter, ce bouquet venait de Mania. Il était bien l'emblème de l'originale créature : il en avait le parfum mystérieux et capiteux, sensuel et suave, un parfum d'amour qui imprégnait la chair, s'infusait subtilement dans les veines et brûlait le cœur.

a Mes chers enfants,

ien des mercis pour les belles fleurs que vous m'ayez envoyées et qui nous sont .arrivées aussi fraîches que si on venait de les* cueillir. En ouvrant la boîte, il m'a semblé que je retrouvais un peu de vous-mêmes. Des larmes me sont montées aux yeux; j'ai pris les fleurs, je me suis enfermée dans ma chambre et je les ai baisées vingt fois... Je les aurais volontiers mangées!... Ah! mes bien chers, avec quelle impatience j'attends vos lettres et comme je suis heureuse de les lire! Je suis si contente de savoir que vous vous plaisez, toujours à Nice et que le soleil continue à maintenir Jacques en bonne santé! il me faut ces bonnes nouvelles, je vous assure, pour m'aider à vivre loin de ceux

que j'aime et loin de mon chez-moi. A Rochetaillée, le temps me dure moins après vous, parce que là-bas je vous vois mieux, et puis j'ai mon ménage, mes bêtes et mon jardin à soigner.

Mais, dans votre Paris et dans ces chambres que vous avez quittées, je me trouve si seule et si étrangère à tout! Vos amis sont pourtant bien aimables et ne nous abandonnent pas. J'ai eu souvent- la visite de M. Lechafttre, du docteur Langlois et de plusieurs camarades de Jacques. Tous ces messieurs s'informent de vous et cherchent, à me distraire, mais je n'ai de goût et de curiosité à rien. Je ne sors guère que pour aller à la messe, et le reste du temps, je demeure comme un hibou dans ma chambre, à tricoter, à me tracasser et à compter les jours.

« Vous me direz que je ne suis pas seule, puisque j'ai Christine avec moi; mais vous la connaissez assez pour comprendre que sa compagnie n'est pas très égayante. Cette fille s'ennuie encore plus que moi à Paris. Quand elle n'a pas le nez dans ses livres de dévotion, elle passe des heures à geindre et à me faire endêver du matin au soir. Elle voit les choses bien plus en noir que moi et me met à chaque instant la tablature en tête. L'autre nuit, ne m'a-t-elle pas réveillée pour me conter qu'elle venait de rêver que le feu avait pris à notre maison de Rochetaillée; de. sorte que, dès le fin matin, j'ai écrit

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dare-dare au grand Mammès pour le prier de me rassurer. C'était bête comme tout, mais Christine avait fini par me donner ses inquiétudes et je n'ai été tranquille que lorsque j'ai eu une réponse. Dieu merci, de ce côté-là tout va bien et la maison est en ordre. Notre vache Zénobie a vêlé et on compte vendre le veau à la foire de Saint-Aubin. Le fermier du Prieuré s'apprête pour les marsages et il me charge de vous mander qu'on en a terminé avec la réparation des engrangements. Toutes nos connaissances se portent à merveille, sauf M. le curé qui est repris de ses rhumatismes.

« Christine ne cesse de me répéter que puisque vous vous plaisez tant à Nice, vous y prolongerez peut-être votre séjour jusqu'en été; moi, je soutiens que vous n'en ferez rien et que, vous tiendrez votre promesse de revenir à Paris pour Pâques; mais elle hoche la tête comme un oiseau de mau-. vais augure, et, à. force d'entendre ses jérémiades, j'arrive à les prendre au sérieux et à me tourmenter moi*même. Je sais bien, mon Jacques, que ça n'est pas raisonnable et qu'il ne faut pas crier au loup avant de l'avoir vu. N'importe, tout cela me met en tristesse; je réfléchis que je deviens vieille et que ce temps passé à Nice, si loin de. nous, est autant de pris sur les jours qui me restent à vivre auprès de toi. Si tu savais, mon garçon, comme alors je te trouve à dire et comme

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je donnerais tout au monde pour t'avoir à mon côté et pour une bonne soirée de causerie avec toi! Des fois il me prend des envies folles de te voir, de t'embrasser, et je me mets à regretter qu'au lieu d'être un grand peintre, tu ne sois pas demeuré tout bonnement chez nous, à cultiver nos champs... Pardonne-moi ces mauvaises pensées, j'en ai honte moi-même et je me reproche d'être trop personnelle... Mais quoi! je ressemble, je crois, à toutes les mères et vous verrez, quand vous aurez des enfants, comme ils vous tiendront par une chaîne enroulée autour du cœur et comme ça vous grèvera d'être loin d'eux!...

« Puisque je suis en train de vous dire tout ce que je pense, il faut que je vous confesse également une idée qui m'est venue et que, comme Christine, vous traiterez peut-être de folie. Une fois qu'elle s'est logée dans mon cerveau je n'ai pu y tenir, et je suis allée rue Notre-Dame-des- Champs pour consulter là-dessus M. Lechantre. Je n'ai pas eu de chance: il venait justement de quitter Paris pour entreprendre un voyage d'agrément avec un monsieur de ses amis. Je vais tout de même vous la confier, mon idée ; si elle vous paraît folle, prenez-la comme la lubie d'une vieille maman qui ne peut s'accoutumer à se passer de vous... Voici la chose. Il me semble que si je pouvais voir, ne serait-ce que quelques jours, le pays où vous êtes, la maison où vous

logez, et si je pouvais vous embrasser un bon coup, ça me redonnerait des forces pour le restant de l'hiver et ça me ferait patienter. Avec les chemins de fer on voyage si vite, et d'ici à-Nice il ne faut guère que vingt-quatre heures... Tout en trir cotant ma laine, je me suis pensé que, si vous y consentiez, j*aurais bonne enyie d'aller passer làbas une quinzaine avec vous...

« J'en ai parlé à Christine, qui a jeté les hauts cris: « Un si long voyage... Deux femmes seules ce qui n'entendent rien à rien..., ça n'avait pas de ce bon sens!... » Et puis elle a parlé des mauvaises rencontres, des accidents de chemin de fer, et elle a juré que, pour son compte, elle ne se résignerait jamais à faire un pareil trajet pour rester quelques jours dans une ville où elle serait encore plus dépaysée qu'à Paris. J'avais un peu espéré que M. Lechantre, qui est si obligeant et qui avait le projet de vous rendre visite, voudrait bien nous servir de compagnon^ mais le voilà absent de Paris et on ne sait quand i], reviendra. Quant à votre sœur, entêtée comme elle est, il n'y a guère apparence qu'elle change d'avis. Me voilà toute désappointée... J'avais tellement tourné et. retourné mon idée dans ma. cervelle que je finissais par la trouver, très exécutable et, malgré les observations de cette peureuse, qui me sont tombées sur le coeur comme un seau d'eau froide, je garde encore un périt brin d'es-

poir... S'il ne s'agissait que de moi, je me sentirais peut-être assez gaillarde et courageuse pour exécuter ce voyage, mais Christine se fait des fantômes de tout; elle se croirait perdue, et quant à la laisser seule à Paris, il n'y a pas à y songer... Et pourtant,' ce serait si bon de vous revoir et de bien vous embrasser!... Ça couperait en deux ce long hiver. Il me semble qu'en cette saison, des quantités de gens doivent chaque jour partir de Paris pour Nice, et si, dans le nombre, il y avait quelqu'un de votre connaissance, ne pourriezvous le charger de noijs prendre toutes deux dans son compartiment?...

«Vous le voyez, mes chers miens, je suis aussi entêtée que Christine, mais d'une autre façon, et il m'en coûte de me résigner. Causez de mon projet entre vous et examinez s'il n'y aurait pas moyen d'arranger les choses au contentement de tous. Le cœur me saute rien qu'à la pensée qu'en vingt-quatre heures je pourrais être auprès de vous. Enfin, voyez... Ce que vous ferez sera bien fait et j'accepterai votre décision quelle qu'elle soit. Christine vous. envoie ses compliments; quant à moi, je vous serre tous deux en pensée contre ma poitrine et vous embrasse, mes en- . fants;comme je Vous aime, c'est-à-dire tout plein.

« Votre mère dévouée,

<c Claudçtte Moret. »

Cette lettre de la petite mère était arrivée le soir même de la bataille des fleurs, et, à mesure qu'il la lisait à voix haute à Thérèse, Jacques se sentait baigné par une rafraîchissante source de tendresse, dont le jaillissement noyait les trop capiteux souvenirs de l'après-midi. ïl se trouvait brusquement transporté loin de Nice et des fêtes du carnaval, au fond de l'atelier de la rue Ampère. Il y voyait M me Moret tricotant sa laine devant le poêle de la salle à manger; il se la représentait esseulée dans l'appartement désert, attristée à la fois par l'absence de ses enfants et par les mines revêches de Christine; il la devinait plus tourmentée encore qu'elle n'osait l'avouer, et son cœur se serrait...

— Qu'en penses-tu? demanda-t-il à Thérèse.

— Pauvre petite mère! soupira celle-ci, je pense qu'il faut qu'elle soit grandement en peine de nous pour avoir songé à faire ce long voyage.

— Oui, elle se chagrine encore plus qu'elle ne l'avoue, et j'ai peur qu'elle ne tombe malade... C'est moi qui l'ai arrachée à ses habitudes pour la transplanter à Paris pendant notre absence, et je m'en voudrais mortellement si, par ma faute, il lui arrivait du mal... Puisqu'elle s'ennuie de nous, il faut lui donner la satisfaction qu'elle désire. Demain, je prendrai le rapide de midi, j'irai la chercher, et je te la ramènerai dans deux jours...

En cédant à ce mouvement d'affection filiale, Jacques obéissait aussi presque inconsciemment à des impulsions plus complexes. Il lui semblait qu'en procurant à sa mère ce léger plaisir si ardemment souhaité, il rachèterait du même coup le péché qu'il commettait en repensant trop complaisamment à Mania. Quand on a une faute sur la conscience, on est naturellement disposé aux menus sacrifices qui peuvent, sinon l'effacer, du moins l'atténuer. C'est ce superstitieux besoin de compensation qui pousse les pécheurs les moins dévots à s'imposer de secrètes pénitences. Ce soudain voyage, qui allait mettre des centaines de lieues entre M me Liebling et lui, apparaissait à Jacques comme une louable expiation.

— Oui, poursuivit-il, c'est décidé, je partirai demain.

— Mon ami, répliqua Thérèse touchée, en lui serrant les mains, tu as là une bonne pensée, et je suis absolument de ton avis... Seulement, ce n'est pas toi qui feras le voyage, c'est moi.

— Toi, Thérésinette ?... Ah ! non, par exemple !

— Ce sera moi... En partant en plein hiver, tu t'exposerais à perdre tout le bénéfice de ton séjour dans le Midi, et, de plus, cette brusque transition d'un climat chaud à un climat froid pourrait pe rendre sérieusement malade... Je ne te laisserai pas commettre une pareille imprudence, et d'ailleurs, bien mieux que toi, je serai

une auxiliaire utile à la petite mère et à Christine.

— Mais, objecta Jacques, songe que tu voyageras seule pendant vingt-deux heures..., et puis, ces inconvénients, ces fatigues dont tu parles, seront les mêmes pour toi que pour moi.

— Pas le moins du monde... D'abord je suis bien portante et moins sensible que toi aux soudains changements de température... Quant à ce qui est de faire seule le trajet,' tu sais que je suis vaillante, et que ma précoce solitude au Prieuré m'a rendue très débrouillarde... Rassufe-toi donc, je saurai parfaitement me tirer d'affaire... C'est demain vendredi, nou? allons télégraphier à la maman de se tenir prête avec armes et bagages; j'arriverai samedi à neuf heures du matin, nous repartirons le plus vite possible, et si tout va bien, comme je l'espère, nous serons toutes trois ici vers mardi, dans la matinée... De cette façon, ta mère jouira encore du dernier jour du carnaval, et le spectacle des fêtes de Nice mettra peutêtre un peu de gaieté sur la figure de Christine... Ainsi, c'est convenu, cours au télégraphe, pendant que je préparerai ma valise.

Tandis que Thérèse, avec là promptitude de

• décision qui la caractérisait, détaillait son plan

. de voyage, Jacques se disposait de nouveau à

protester contre un pareil projet et se répétait à

part lui qu'il ne pouvait en permettre la mise à

exécution. Les objections lui venaient en masse : — il n'était pas convenable de laisser une jeune femme inexpérimentée s'aventurer seule pendant près de vingt-quatre heures dans un compartiment où elle risquait de se trouver en assez mauvaise compagnie. Durant la saison du carnaval la société qui encombre les trains du P.-L.-M. est souvent très mêlée; on peut s'y rencontrer avec des créatures d'une moralité suspecte, avec des joueurs, retour de Monte-Carlo, ou des viveurs aux conversations peu édifiantes, aux attentions gênantes.:. Non, Jacques ne devait pas exposer sa femme aux hasards de pareilles promiscuités. Et cependant, quand il formula tout haut ces prudentes considérations, il ne mit pas à son argumentation toute la chaleur qu'il aurait fallu. On eût dit qu'une fée maligne affaiblissait les objections dès qu'elles passaient sur ses lèvres, et qu'il les émettait avec un vague désir de les voir rejetées.

Thérèse les repoussa en effet et persista plus fermement dans ses résolutions. Jacques se rendit au télégraphe pour prévenir la petite mère, et . la jeune femme commença ses préparatifs de voyage!

Le lendemain, £près un rapide déjeuner, ils partirent ensemble pour la' gare et le peintre ins- ' talla sa- femme dans un compartiment déjà occupé par une famille anglaise, dont les respecta-

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bles physionomies lui paraissaient donner toutes les garanties désirables. Il s'était assuré préalablement que cette famille allait jusqu'à Paris et, ayant la conscience en repos de ce côté, il ne s'occupait plus qu'à atténuer l'impression pénible des dernières minutes qui précèdent un départ. Debout sur le marchepied, il adressait à Thérèse de douces et minutieuses recommandations. Au moment de voir s'éloigner celle qu'il regardait comme un adorable ange gardien, il se sentait repris pour elle de la chaude affection des premiers jours. Une émotion faite de tendresse, d'inquiétude et de vague repentir, le serrait à la gorge. — A de certains instants de la vie, le cœur reçoit de mystérieux avertissements salutaires auxquels nous donnons leLiiom de pressentiments. — Tout en s'appuyant à l'embrasure de la portière, la main dans la main de Thérèse, Jacques eut la sensation qu'un fil se rompait dans la chaîne si dorée de leur intimité conjugale, et ce coin de la gare, avec la nef vitrée encadrant de sa grande arche le délicieux profil des collines de Carabacel, lui apparut soudain comme si quelque chose d'irrémissible allait s'y passer; les moindres détails du milieu où il éprouvait cette angoisse se gravèrent dans sa mémoire avec une cruelle précision : — l'indifférente nonchalance de la bibliothécaire assise devant son échoppe encombrée de plans, de journaux, de volumes à

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couverture jaune; les cris des facteurs, le halètement de la locomotive, l'ahurissement des voyageurs cherchant leur place, tout cela prit pour lui une importance et un relief inoubliables. Des larmes lui mouillèrent les yeux.

— Tu embrasseras la petite mère pour nous deux, murmura-t-il; sois patiente avec Christine... Surtout envoie-moi un télégramme dès ton arrivée.

— Sois tranquille, répondait la jeune femme, et ne prends pas cet air lamentable... On dirait que je pars pour ne plus revenir... Je serai ici très probablement mardi matin; ton veuvage durera donc, au plus, quatre jours. Soigne-toi bien et pense à moi... Au revoir, mon chéri!

On fermait les portières, la cloche tintait; Jacques se jeta au cou de Thérèse, l'embrassa violemment, puis descendit du marchepied. Une minute après le train filait vers Sainte-Hélène, et, immobile sur le trottoir, le peintre regardait encore un mouchoir blanc s'agiter dans le soleil, à la portière d'un compartiment.

Il sortit de la gare, la tête et le cœur tout embrumés par la mélancolie des adieux. Au dehors, un vent .léger faisait frissonner le feuillage des eucalyptus baignés de lumière; les omnibus descendaient lestement la rampe de la station avec leur chargement de voyageurs; les marchands de violettes s'empressaient autour des promeneurs

en laissant derrière eux comme une traînée d'odeurs printanières. L'avenue de la Gare, avec ses mâts pavoises de flammes tricolores, ses guirlandes de lanternes courant d'arbre en arbre, ses maisons décorées de draperies aux couleurs crues, fourmillait de flâneurs. Cette animation, cet air de fête, eurent peu à peu raison de l'impression de tristesse que Jacques emportait du chemin de fer. Son âme, comme celle de la plupart des artistes, subissait vivement l'influence des phénomènes extérieurs et changeait: d'état avec une mobilité d'hirondelle. Bientôt le peintre respira avec plus de facilité, marcha d'un pas plus allègre et prêta une attention plus indulgente au spectacle de la rue. Sans se rendre nettement compte de ce qui se passait en lui, il semblait délivré d'une secrète contrainte. Il s'opérait en toute sa personne une sorte de détente, une sourde réaction joyeuse, quelque chose de ce qu'éprouve un écolier à son premier jour de vacance. En même temps, de ce trouble arrièrefond qui forme le limon de l'âme humaine, de confuses pensées s'élevaient pareilles à ces globules de gaz qui se dégagent d'une eau vaseuse et montent légèrement à la surface, « Thérèse était partie; il était seul à Nice, seul et libre, avec tout le loisir de retrouver Mania Liebling pendant les fêtes et de déchiffrer ce qu'il y avait dans le cœur de cette étrange sirène. »

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Le bouquet de jonquilles et de violettes lancé à son adresse avait de nouveau troublé sa quiétude. « Quelle mystérieuse intention se cachait derrière cette manifestation, visiblement préméditée? Était-ce simplement une espièglerie sans conséquence, ou devait-il y voir une invitation à renouer des relations trop brusquement interrompues ? » Tout en écartant l'idée d'une infidélité possible, Jacques pensait à Mania. Depuis leur rencontre à Beàulieu, imperceptiblement, M^ e Liebling prenait possession d'une plus large part de lui-même. Cette main-mise partielle s'était effectuée lentement, mais d'une façon victorieuse. D'abord, l'artiste seul avait été séduit, puis le pouvoir de la Galicienne s'était exercé sur cette portion du cœur restée neuve chez les hommes qui n'ont connu et aimé qu'une femme; elle avait éveillé chez Jacques une sourde voluptuosité latente, et maintenant elle surexcitait en lui cette sensuelle curiosité qui nous pousse aux aventures périlleuses, à la convoitise du fruit défendu. Elle pénétrait en des régions de son être où dormaient des désirs inassouvis; elle occupait les vides secrets que la pure affection, de Thérèse n'avait pas remplis. Troublé par cette graduelle, intoxication, Jacques, en descendant l'avenue de la Gare, s'avouait qu'il était malhabile à se défendre contre les entraînements de cette enchanteresse, que la société de Mania lui devenait de

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plus en plus indispensable, et qu'il ne retrouverait un sérieux repos d'esprit que lorsqu'il aurait pénétré à son tour dans le cœur de M me Liebling...

En arrivant près du boulevard Dubouchage, l'idée de rentrer dans son appartement désert opéra un revirement dans son esprit, et sa pensée se reporta vers celle qu'il venait de quitter à la gare. A cette heure, Thérèse devait déjà être à Antibes et certainement elle aussi pensait à lui, tandis que le train fuyait vers Paris; mais il la connaissait trop pour ne pas être sûr qu'au rebours de la sienne, l'âme de Thérèse n'était distraite de sa tristesse par aucune diversion du dehors. « Je vaux moins qu'elle, songea-t-il, et je suis décidément pétri d'une pâte plus grossière! 7>

De loin en loin, nous avons ainsi de ces éclaircies soudaines qui nous permettent de voir nettement le fond mauvais qui est en nous; mais cette mise à nu de notre âme est si désolante, et nous aimons tant à nous en faire accroire, que nous ne sommes pas longtemps capables de supporter la vue de notre perversité crûment étalée; nous nous hâtons de jeter sur cette répugnante nudité un voile d'hypocrites correctifs et de sophistiques illusions. — Tout en se reprochant la coupable satisfaction que lui causait l'idée de sa solitude et de sa liberté, Jacques se disait:

« Après tout, en puis-je mais, si j'ai une nature facilement excitable ?... Je ne serais pas artiste, si je ne subissais avec cette vive sensibilité les impressions du dehors, »

Au moment où il allait tourner l'angle de la rue Pastorelli, il se heurta contre un promeneur à barbe grise, qui le prit dans ses bras brusquement et s'écria en lui donnant l'accolade :

*— Bonjour, mon fils!... J'allais justement chez toi.

-r- Monsieur Lechantre! s'exclama Jacques ébaubi, par quel heureux hasard êtes-vous à Nice ?

— Ne t'avais-je pas prévenu que je viendrais te surprendre un jour ou l'autre? répondit le peintre de sa bonne voix cordiale... J'ai un ami fort riche, le baron Herder, qui possède un yacht et qui m'a offert une place à son bord. Comme il comptait faire escale ici pendant le carnaval, j'ai accepté... Nous avons quitté Ajaccio hier soir, et ce matin ÏHébé jetait l'ancre dans le port Lympia... Un brin de toilette, le déjeuner, et me voici... Comment se porte Thérèse?

— Très bien, je viens de la mettre en wagon... Elle est allée à Paris, chercher la petite mère et Christine, qui passeront une quinzaine avec nous.

— Alors fournée complète?... Tant mieux!...

Je suis ici pour quelques semaines et j'espère bien que nous ne nous quitterons guère,.. Ah ça!

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d'abord, regarde-moi... Tu as bonne mine, l'œil clair, les joues pleines, le teint reposé, bravo!... Tu ne te ressens plus de ton indisposition ?

— Je me porte comme un charme, cher maître... Nice m'a retrempé.

— A la bonne heure! Du reste, ça devait être, ce pays-ci est une fontaine de Jouvence... Tiens, moi qui te parle, rien qu'après un premier bain de soleil, je me sens tout gaillard, et il me semble que j'ai vingt ans de moins sur le corps.

En effet, Francis Lechantre, bien à l'aise en son complet de drap gris, la barbe en éventail, le teint rose, le regard épanoui, paraissait plus jeune, plus dispos et plus en train que jamais. Sa boutonnière était fleurie d'une touffe d'œillets, son feutre rejeté en arrière découvrait son front bombé, ses limpides yeux bleus rieurs, et il redressait juvénilement sa haute taille.

— Tu sais, continua-t-il en exécutant un moulinet avec sa canne, je suis venu ici avec l'intention de m'àmuser, et, puisque te voilà veuf pour quelques jours, je compte sur toi pour me tenir compagnie... Le baron Hçrder a la goutte, et, en sa qualité d'archi-millionnaire, il est blasé sur tous les plaisirs..., mais non pas moi, morbleu!... Il y a encore de jolies pommes dans le jardin de la vie et j'ai de bonnes dents pour y mordre... D'abord, je veux voir le carnaval et y jouer ma partie comme un jeune homme...

Je veux m* en fourrer, fourrer jusque-là /. . .

comme chantait ce pauvre Hyacinthe dans la Vie parisienne... Nous nous déguiserons, nous lancerons des confetti,' nous irons au vegliàne et nous intriguerons les Niçoises... Mon cher enfant, plus je grisonne et plus je suis d'avis qu'il faut se hâter de jouir des douceurs que la Providence nous a mises en réserve. Donc, vive la joie!... Tu vas me conduire chez un costumier où je me commanderai un domino. Puis nous irons prendre un sorbet à la ^naissance en écoutant les mandolinistes... Il y a dix ans que je ne suis venu ici, et je crois que c'était hier... Je n'y reviendrai peut-être plus, et, ma foi, je veux boire encore un coup de soleil et de plaisir avant de quitter cette aimable existence terrienne!... As-tu un cigare ?... Bon, merci, et maintenant aniiamol

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e dimanche gras, premier jour des confetti, les masques affluaient dès une heure vers la place Masséna, où ils attendaient avec impatience le traditionnel coup de canon, signal de la bataille et du défilé des chars. Dans les rues avoisinantes, il y avait un fourmillement de gens costumés. Nice prenait l'originale physionomie qui caractérisait jadis le carnaval italien, et qu'on ne retrouve plus guère dans toute sa gaie spontanéité que sur ce point du littoral. Là seulement, en effet, la population ne se borne pas à assister passivement à des réjouissances quasi officielles; elle veut s'amuser pour son propre compte, elle se mêle à la fête, et y ajoute un entrain, un imprévu, une exubérante fantaisie, qui font du carnaval niçois un spec-

tacle unique. Le jour des confetti, les conditions sociales sont confondues, et la ville entière se déguise : ouvrières dès vieux quartiers, bourgeoises ou patriciennes de la colonie étrangère, il n'est pas une femme qui ne revête le domino de lustrine ou de satin, et ne circule librement par les rues. Dans cette tapageuse mêlée de toutes les classes de la société, l'explosion de la joie populaire est rarement grossière; partout régnent une bonne humeur, une aménité qui augmentent encore le charme de ces folles journées.

Les trottoirs étaient encombrés de camelots offrant aux passants des sacs de ces minuscules dragées de plâtre, qui se sont substituées aux véritables confetti de sucre blanc ou rose, et qui servent de projectiles pour la bataille. Chaque logis versait sur la chaussée le contingent de ses hôtes costumés : dominos multicolores, pierrots enfarinés, moines blancs et rouges. Tous portaient le bonnet à grelots et le masque de toile métallique, destinés à préserver la nuque et la figure contre la grêle des confetti; tous s'empressaient de faire remplir de ce bonbons » de plâtre la gibecière de coutil placée en bandoulière. Sur les voies où devaient défiler les chars, les fenêtres, drapées de blanc et de rouge, étaient garnies de curieux. Dans la rue et jusqu'au faîte des maisons bruissait une sourde allégresse, coupée par les cris aigus des camelots, par le fausset flûte

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des masques et par les cuivres des fanfares lointaines. Un ciel plafonné de nuages blanchâtres, troués çà et là de taches bleues, éclairait d'une lumière assoupie le grouillement de la foule bariolée.

— Vôis-tu, disait Francis Lechantre ù Jacques, l'air de cette diablesse de ville vous tape sur la tête comme du Champagne... Depuis que j'ai endossé mon costume, il me monte de$ bouffées de gaillardise, et je me sens en verve comme lorsque j'étais rapin à l'atelier du père Drolling.

Masqués, affublés d'amples robes de moine, les deux artistes cheminaient bras dessus bras dessous dans la direction du Cours.

— Cher maître, répondit Jacques, vous êtes toujours, jeune, vous, et ça se voit bien à votre façon de peindre.

— Jeune?... Vil flatteur !... Il y a des moments où je voudrais me le persuader, et, quand je ne suis pas en face de mon miroir, il me prend des revenez-y de jeunesse; je ressemble à ces vieux pommiers qui ont parfois des repousses de fleurs à i'arrière-saison. Lorsque les jolies femmes me regardent, je m'aperçois trop bien que je ne suis qu'un barbon, mais quand je les regarde, . moi, j'ai toujours vingt ans.

— Vous avez dû être souvent amoureux, monsieur Lechantre? demanda brusquement Jacques,

1 — Oui et non... Ça dépend du sens que tu « attaches au mof. Si par là tu entends d'agréables passades avec des Femmes peu sévères, oui, j'ai été souvent amoureux;' mais* s'il s'agit de passion...

- — Naturellement, c'est de cela que je parle.

— Oh ! alors, mon fils, je puis te répondre . carrément que non.., La passion, £a dérange trop

une vie d'artiste.., • J'ai toujours eu une peur bleue de m'acoquiner à un modèle, comme beaucoup de nos camarades, ou de m'éprerîdre d'une femme du monde qui m'aurait mené en laisse et condamné à faire çle mauvaise peinture... Non, je m'en suis tenu .aux intermèdes, aux grisettes qui entrent par la porte dé l'atelier et en sortent vivement par la fenêtre, comme des hirondelles... Au fond, vois-tu, c'est ce qu'il y a de. mieux, ça ne laisse ni regrets ni remords... Mais je dois te scandaliser, toi qui, es un mari modèle, un amoureux pour le bon motif!

- *— Cher maître, repartit Jacques avec un léger frisson dans la voix, vous avez trop bonne opinion de moi... Je ne suis pas plus un saint que les autres...

— Allons donc! ne pose pas pour la modes-^ rie.;.. On sait bien que tu adores ta femme...

Ils étaient arrivés à l'un des escaliers de Tarn- . phithéâtre élevé devant la préfecture, en vue de la mer, et formé de nombreux ; gradins, donc

toutes les travées étaient déjà garnies cPun entassement de spectateurs costumés. Dans le bas, autour d'une rotonde où était établi un orchestre, s'arrondissait une large piste destinée au défilé des chars et des masques. Au moment où ils s'asseyaient dans l'une des travées, l'orchestre entama le refrain du Tère la Victoire, des fanfares éclatèrent au loin, annonçant l'approche du premier char, le canon tonna, et instantanément l'air fut obscurci par une grêle de confetti pleuvant de partout : des fenêtres, des tribunes, des terrasses, du Cours. Les projectiles lancés à poignées se croisaient au milieu des éclats de rire et rebondissaient avec un tintement sec sur les planches. Un immense char aux couleurs tapageuses, représentant les personnages du "Petit Faust, s'avançait lentement au son des cuivres. Devant les chevaux, la foule des piétons masqués s'égaillait un moment, puis s'épaississait de nouveau à l'arrière. Les couples formaient des quadrilles ou dansaient deux à deux en se trémoussant follement, et en répétant en chœur les refrains de l'orchestre. A les voir de haut se grouper par larges masses ou s'égrener en grappes éparses, on eût dit un éparpillement d'énormes papillotes bleues, blanches, roses, vert clair, qu'un fantastique confiseur aurait vidées à tas sur la voie publique. Et toujours la grêle légère des confetti lancés à toute volée tintait, accompagnant les

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cris des masques, les sonorités de l'orchestre, les bravos des tribunes.

Indifférent à la bataille, Jacques parcourait du regard les baies des fenêtres, les gradins de l'amphithéâtre; il cherchait à y découvrir sous le domino la taille souple et l'originale figure de Mania; mais tous les visages étaient masqués, et tous les dominos se ressemblaient. Pendant ce temps, Francis, debout contre la barrière, gesticulait, riait et bataillait avec ses voisins. Toutefois, au bout d'une heure, il se lassa d'être emprisonné dans une tribune.

— C'est joli de couleur, dit-il, mais c'est toujours un peu la même chose... J'ai des fourmis dans les jambes, et je ne serais pas façhé de me les dégourdir en me mêlant à la bacchanale d'en bas... Descendons, veux-tu?...

Ils quittèrent leurs places et gagnèrent le Cours à travers une cohue de masques qui se répandaient comme l'eau d'une écluse sur le passage des chars. Là, vraiment, la fête était dans tout son éclat. Les gens de la chaussée lançaient des projectiles aux gens des fenêtres, qui, à leur tour, en répandaient des pelletées sur le dos des passants; de brèves intrigues se nouaient et se dénouaient des trottoirs aux fenêtres, où des masques s'inter^ pellaient en patois niçois. De l'extrémité du Cours à l'entrée delà rue Saint-François-de-Paule, on ne distinguait qu'un double courant houleux de

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