‹ Charme dangereuxChapitre 6 sur 11 · AT · texte numérisé non relu

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têtes encapuchonnées, de bras nerveusement agités; un tumultueux remous de costumes qui se fondaient et chatoyaient sous une brève flambée de soleil. Le sol était jonché de confetti, et on marchait littéralement sur une épaisse neige grise.

— À la bonne heure! s'écriait Lechantre, nous allons seulement commencer à nous amuser! Il s'interrompit et porta sa main à son masque : — •* Touché! fit-il, mazette! voilà une mitraillade en règle... J'en suis tout éberlué...

Ils longeaient la terrasse du libraire Visconti. Le balcon de pierre était garni de dominos très élégants. Postés sur le mur d'appui, ayant à côté d'eux de gros sacs de confetti, ils en bombardaient sans pitié les promeneurs. Jacques, qui avait soulevé son masque pour respirer, leva les yeux en l'air. Au moment où il présentait son visage à découvert, un domino de satin blanc avec des nœuds roses aux épaules se pencha audessus du balcon et lui envoya une grêle de projectiles en pleine figure.

— Attrape, Jacques! s'exclama Francis; décidément, ce domino aux nœuds roses nous en veut... Attends, beau masque, attends!

Il ramassa dans le fond de sa gibecière une poignée de confetti et riposta, vigoureusement. Le domino blanc et rose avait adroitement baissé la tête, et riait d'un rire clair et retentissant; en

même temps il puisait à même dans son sac et mitraillait de nouveau les deux amis.

— Les dernières cartouches! cria Lechantre en vidant le fond de sa gibecière. A toi, gamin!... Tiens bon, pendant que je vaia me ravitailler...

Il s'éloigna dans la direction d'une échoppe où l'on vendait des confetti et disparut dans là foule. '

Cependant Jacques, qui avait encore sa provision presque intacte, rajustait son masque et bataillait avec le domino de la terrasse. Il visait mal, recevait plus de confetti qu'il n'en rendait,

.mais il s'acharnait et devenait nerveux. Le rire

moqueur de l'inconnue le déconcertait et l'agaçait. Le timbre musical de ce rire à la fois aigu et caressant réveillait en lui de vagues sensations déjà éprouvées. Il observait le geste espiègle, la taille flexible, la grâce de son adversaire, et un soupçon lui traversait l'esprit : a Si c'était Mania ? » Cette conjecture le troublait si fort qu'il ne sut pas se garer d'une nouvelle grêle envoyée à son • adresse. Il la reçut dans les yeux, et, quasi aveuglé, riposta maladroitement,

— Raté! dit au-dessus de lui la voix railleuse du domino aux nœuds roses; pour un peintre, tu n'as pas le coup d'œil juste!

Cette fois, è il n'y avait plus de doute : c'était bien la voix de Mania. Le peintre bondit sur le trottonyépoussetala poudre grise qui l'offusquait, mais quand il put distinguer les objets, et relever

les yeux sur la terrasse, le domina de satin blanc s'était éclipsé. Les coudoiements des passants rejetèrent Jacques dans la cohue, et il se résigna à se mettre en quête de Francis Lechantre. Seulement, au milieu de cette foule grouillante, il était difficile de retrouver quelqu'un. Francis, probablement, s'était fourvoyé en cherchant Jacques de son côté. Après avoir vainement battu les rues avoisinantes, ce dernier prit le parti de remonter la pente qui débouche sur le boulevard du Pont- Neuf. Arrivé là, il fut de nouveau arrêté par la cohue qui refluait pour faire place aux chars. Comme il regardait à droite et à gauche s'il ne distinguerait pas la haute taille de son ami, il se sentit effleuré par quelques grains de confetti, semés plutôt que lancés sur son épaule, et, se retournant, il reconnut à cinq ou six pas le domino blanc aux nœuds roses. L'inconnue, avec une prestesse de couleuvre, se faufilait adroitement entre les groupes, puis tournait la tête du côté du peintre et se remettait en marche. Jacques, éperonné par le désir d'atteindre Mania Liebling, essayait de jouer des coudes et de se frayer à son tour un chemin à travers la foule, mais, empêtré dans sa robe de moine, et moins leste que la fuyante apparition, il restait de beaucoup en arrière, et, la chaussée étant occupée à ce moment par Fénorme char du "Petit Faust, il perdit tout à fait la trace de celle qu'il poursuivait.

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Au bout d'un quart d'heure, il arriva tout essoufflé sur la place Masséna, illuminée par la vermeille lueur du soleil couchant. La foule était moins dense sur ce large espace. Il fit halte sur l'un des terre-pleins qui s'étendent en avant du Casino. Des masques s'y pourchassaient à coups de confetti, en échangeant d'une voix flûtée de gaillardes plaisanteries. Hors d'haleine et désappointé, Jacques avait de nouveau enlevé son masque ; ses regards erraient d'un groupe à l'autre, en quête de Lechantre, et aussi du domino blanc et rose.

. — Ohé! Jacques!...

Il mit sa main en abat-jour sur ses yeux et aperçut enfin Francis démesurément agrandi par un effet de la lumière du couchant.

— Je t'ai faussé compagnie, reprit Lechantre gaiement; figure^toi qu'il m'est arrivé une aventure... J'ai été intrigué, oui, mon cher, intrigué par une jolie fille, une Niçoise pur sang avec des yeux couleur de bigarreaux noirs, et un accent local qui sent le poivre et le mimosa... Une fringante créature, faite au tour, souple de taille et rebondie du corsage; la langue bien pendue pardessus le marché et la repartie amusante... Nous sommes au mieux et, si ce n'eût été par respect pour ton état d'homme marié, je l'aurais emmenée dîner avec nous, mais nous nous retrouverons... Je lui ai donné rendez-vous à la redoute, et je

dois la reconnaître à un gros bouquet d'œillets rouges qu'elle portera au corsage.

— Vous irez donc à la redoute? demanda distraitement Jacques,

— Parbleu ! et toi aussi, naturellement,

— Moi?

— Pourquoi pas? s'écria Francis. As-tu peur de te compromettre?

— Cet homme vertueux a peur de tout, murmura derrière eux une voix moqueuse; n'y va pas, mon cher, tu y ferais de méchantes rencontres!...

Us se retournèrent et virent le domino aux nœuds roses qui pirouettait sur ses talons. A peine Jacques avait-il eu le temps de se remettre, de sa surprise, qu'un.second domino, bleu celui-là avec des nœuds blancs, aborda le premier en s'exclamant en anglais :

— Is h y ou ai last, éMania dear?.:. Let us go away!

— C'est elle ! dit Jacques en entraînant Francis.

— Qui, elle? demanda celui-ci en écarqùillant les yeux... Comment, toi aussi, ganpin?... Inutile de rougir, ne sommes-nous pas en carnaval?... Thérèse n'en saura rien!

Pendant ce temps les deux femmes avaient gagné une voiture de maître qii stationnait près du pont; elles y montèrent et le landau partit au grand trot.

Jacques, la mine déconfite, regardait l'équi-

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page tourner à l'angle de la rue Masséna. Déjà un sentiment de gêne l'envahissait; il craignait que Francis ne devinât l'émotion causée par cette rencontre et il s'efforçait de dissimuler son désappointement. Il savait le paysagiste très observateur et il avait honte de lui laisser deviner l'importance exagérée que ce domino mystérieux/ prenait déjà dans sa vie. Mais, à ce moment^ Lechantre était très porté à l'indulgence. Grisé lui-même par le carnaval, il admettait fort bien qtie son compagnon subît de* son côté les effets de cette griserie momentanée. D'ailleurs, ayant l'habitu'de de regarder la galanterie comme une distraction superficielle et de peu de durée, il imaginait volontiers que l'amour chez les autres avait également la brièveté et l'innocuité d'un feu de paille.

- — Bah! dit-il, console- toi!... Tu la rattraperas!... Les femmes, ça ne se perd jamais... Je parie que tu la retrouveras à la redoute! En attendant, allons nous débarrasser de nos frocs, puis nous dînerons sans nous presser et, ce soir, nous nous replongerons jusqu'au cou dans un bain de plaisir.

Le programme arrêté par Lechantre fut exécuté ponctuellement. Après avoir dîné à la Régence, les deux amis retournèrent chez le costumier endosser leurs robes t de moine, auxquelles ils firent coudre pour la' circonstance quelques nœuds

rouges. Vers dix heures, ils allèrent s'attabler au café, sous les arcades du casino, de façon à assister à l'entrée des masques. Le café était plein. Les tables se prolongeaient très loin, sur deux rangs, jusqu'à la porte du casino, et les masques qui arrivaient à pied étaient obligés de traverser la haie des consommateurs au milieu d'un chassécroisé de quolibets et d'interpellations grotesques. Ceux qui avaient la langue déliée répliquaient, et un assourdissant brouhaha de rires, de huées et de cris d'animaux montait incessamment dans l'air frais de la nuit. Pour se mettre en train et aussi pour émoustiller Jacques, Lechantre avait fait apporter une bouteille de Champagne. Debout contre un pilier, les reins ceints d'une cordelière rouge, les épaules couvertes d'une pèlerine de même couleur, ornée de coquillages, le nez enluminé d'ocre, la barbe poudrée à blanc, il avait la mine truculente ai un pèlerin en goguette. D'une voix grasseyante et goguenarde il haranguait la foule et portait des toasts burlesques aux femmes masquées qui défilaient au bras de leur cavalier.

— Ohé! s'exclamait-il, très chouette, l'Espagnole en mantille!... Femme que j'adore, je baise tes pieds et je bois à tes yeux noirs... Hein!... tu veux savoir d'où j'arrive?... Je n'arrive pas, je pars... Je pars pour un pèlerinage à Cythère... J'y vais chercher des indulgences... Viens- tu avec

moi? tu dois en avoir besoin, toi, là-bas, la Vénitienne aux cheveux roux... Hé! Maria!...

Trois ou quatre femmes se retournaient du même coup et il continuait en arrondissant sa main en porte-voix :

— Tu sais, méfie-toi, ton mari est là!...

Jacques riait du bout des lèvres, en s'émerveil-

lant de cette sève de gaminerie verveuse qui pétillait encore sur les lèvres du vieux maître. Il s'agitait nerveusement sur sa chaise et dévisageait d'un œil anxieux les femmes qui descendaient de voiture. — Mania viendrait-elle à la redoute, et, s'il l'y retrouvait., que lui dirait-il? — A la pensée de cette rencontre possible, son cœur se serrait, un frisson le secouait, il ne tenait plus en place. Onze heures sonnèrent.

— Si nous entrions? murmura-t-il en tirant Francis par la manche.

— Soit, dit Lechantre en s'appuyant sur son bourdon orné d'une gourde, allons prêcher la parole de vie aux gentils!...

Us s'acheminèrent vers le casino. Dès les premiers pas qu'ils firent dans le vestibule, de joyeuses bouffées de musique achevèrent de griser Francis. Tout le jardin d'hiver était illuminé de girandoles alternativement blanches et rouges. Sous les fougères arborescentes et les palmiers en éventail, parmi les buissons de camélias en fleurs, des lumières assourdies brillaient doucement dans

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les verdures foncées; des globes blancs et rouges se reflétaient à ras de terre dans l'eau moirée d'un lac minuscule entouré de gazon. Au centre, sous le kiosque enguirlandé de lanternes aux blancheurs d'jalbâtre ou aux! rougeurs d'aurore," un orchestre jouait des valses.de Waldeufel. Lelo>ng . des allées tournantes, dés groupes de femmes et d'hommes costumés en blanc, avec dés rappels de notes cramoisies, ou en rouge avec des agréments blancs, se croisaient, s'interpellaient et profitaient de Chaque espace vide pour organiser des rondes tourbillonnantes. Le gai chatoiement; des couleurs uniformément blanches, et écarlates*; la musique tantôt assourdie et caressante, tantôt éclatante et cpivrée, dont les timbres semblaient reproduire pour l'oreille les deux tonalités dominantes qui charmaient les regards; le bariolage des travestissements à la fois dissemblables dans la forme et appariés par les couleurs; la bonne humeur et l'entrain de tout cç mondé ■se donnant du plaisir à plein cœur; le mystère des loups de velours blanc ou cramoisi, aux trous desquels les prunelles bleues ou brunes semblait phosphorescentes ; le froufrou soyeux des étoffes, le* voluptueux frolemept.de quelques jeunes femmes montrant hardiment leurs épaules ou . leu'rs bras nus; — toute cette féerie mensuelle était propre à troubler des têtes plus solides que celle de Jacques. — Chaque point sensible de son moi

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était chatouillé à son tour; il était pris parla chair aussi bien que par l'esprit, par ses préoccupations d'art, par le réveil de son animalité paysanne, par la curiosité d'émotions non encore goûtées. Au milieu de cette effervescence de tout son être, quelque chose de poignant et de très doux, de délicieux et d'amer, — l'attente anxieuse de Mania, — éclosait au fond de lui comme une fleur diaprée de blanc et de rouge, au parfum à la fois irritant et suave...

Viendrait-elle?... Fallait-il interpréter comme un défi, une ironie ou une promesse les paroles qu'elle lui avait jetées en fuyant, place Masséna? L'insistance qu'elle avait mise à attirer l'attention de Jacques à la bataille des fleurs et aux confetti était-elle un caprice ou un sérieux désir de le revoir? En tout cas, cette insistance révélait au moins un mystérieux intérêt?... Mania pensaitelle à lui de la même façon qu'il pensait à elle?... . Tandis qu'il se posait cette interrogation, une flambée d'espérance lui montait au cerveau, et, dans les flammes assourdies des girandoles blanches et rouges, il lui semblait voir s'allumer l'aube exquise de l'amour qui commence. Le tourbillon du bal masqué le soulevait de terre; au milieu du brouhaha des danseurs et des vibrations de l'orchestre, la pensée de Thérèse ne se manifestait plus que comme une confuse image dans un enfoncement très lointain.

Oui, quelque chose lui disait que Mania viendrait certainement. Il la cherchait au fond des allées les moins fréquentées, là où des touristes, débarqués du train de plaisir et fagotés en des dominos de lustrine, s'affalaient à demi endormis sur les bancs; ou bien il rôdait autour des tables du restaurant, toutes résonnantes de rires, de tintements de verres, de bruyants appels et de hardies flirtations. Suivi de Francis Lechantre, il pénétra dans la salle du théâtre, où l'on dansait. Là, même musique entraînante, même affluence de masques emplissant les loges ou se trémoussant sur le parquet du bal, même fête de couleurs, même enivrement de plaisir. L'atmosphère y était étouffante, et Mania ne devait pas s'être risquée dans cette tumultueuse cohue. Ils regagnèrent le jardin, où l'on pouvait se promener sans crainte d'être bousculé, et où l'on avait plus de chance de rencontrer ceux qu'on cherchait. Afin de respirer plus à l'aise, ils avaient tous deux enlevé leur loup et se promenaient sans souci de montrer leur visage découvert.

— C'est curieux, murmurait Lechantre, je n'aperçois nulle part le bouquet d'œillets de ma petite Niçoise... M'aurait-elle fait faux bond?...

Comme ils longeaient la rangée des tables du café, installées dans le jardin, ils se trouvèrent non loin d'un groupe de dominos très élégants, assis autour d'un guéridon et occupés à prendre

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