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des glaces. Au même moment, un masque se détacha du groupe et s'avança vers eux. C'était une dame à la tournure très jeune. Une robe de crêpe de Chine blanc drapait sa taille souple et ses hanches, une robe taillée à la grecque, garnie de dentelles d'or et ,semée, sur le devant, de gros pavots rouges. Les manches, très larges, relevées au coude, permettaient de voir la blancheur délicate de deux bras de statue; un mignon bonnet de dentelle d'or garnie de coquelicots était posé sur son épaisse chevelure d'un blond fauve. La dame portait un étroit loup de velours mi-partie cramoisi et blanc, laissant à nu le bas du visage, où éclatait le vermeil sourire d'une bouche moqueuse aux coins retroussés.
Elle s'arrêta devant Jacques et Francis en s'éventant à petits coups, et contempla un instant avec un ironique pli des lèvres la haute taille robuste de Lechantre, auprès duquel Jacques paraissait un enfant.
— Tiens! dit-elle railleusement, monsieur et bébe'L.. Où est donc madame?...
— Nous l'avons oubliée au vestiaire, répliqua plaisamment Francis, mais nous nous contenterons de toi, ma belle, si tu veux bien compléter le trio.
— Merci, mon cher, riposta la dame aux pa^ vots rouges, en toisant impertinemment le paysagiste, je n'aime pas les trios.
— Un duo, alors? reprit Lechantre en arrondissant galamment le bras et en posaftt sa main sur le poignet de L'inconnue.
Celle-ci se recula, et lui appliquant* un coup d'éventail sur les doigts :
— A bas les mains, fit-elle sèchement, tù es trop marqué pour mon goût, respectable vieillard, et je me soucie peu de ta compagnie... Mais si tu veux me prêter bébé, j'ai deux mots à lui dire... Continue ton pèlerinage, brave homme, et viens reprendre ton nourrisson tout à l'heure... Ne crains rien, je te le rendrai intact!
Francis s'inclinait comiquement, et, lâchant le bras de Jacques :
— A vos ordres, duchesse! s'écria-t-il d'une voix gouailleuse. Puis il se retourna vers son ami qui était devenu très pâle : — Tous mes compliments, gamin, tu donnes dans la haute... Tu es tout à fait pschufl
Il posa le bout de ses doigts sur ses lèvres et envoya un baiser à la dame ;
— Au revoir, mes enfants, soyez sages!
Puis il s'éloigna à pas comptés en balançant son bourdon d'un air majestueux et paterne.
Jacques demeurait muet et presque décontenancé près de la dame masquée, dans laquelle il avait parfaitement reconnu Mania, quelque soin Qu'elle prît pour déguiser sa voix. — Ainsi, l'occasion tant désirée était à portée de sa main..
Il se trouvait face à face avec la femme qui de-» puis trois jours exaspérait sa curiosité et troublait son cœur; là liberté du bal masqué permettait tous les épanchements du tête-à-tête, et leur créait une quasi-solitude au milieu de la foule; cepen-» dant il était plus agité que réjoui de cette bonne fortune. Il pressentait que quelque chose de dé* cisif allait résulter de cette ientrevue, quelque chose d'irréparable, peut-être!... Jusqu'à ce moment, la possibilité d'une liaison plus intime avec M mc Liebling était restée pour lui dans le domaine du rêve. Il avait maintenant conôcience qu'après les premiers mots échangés il mettrait le pied dans la. réalité;, qu'après avoir péché en pensée il pécherait en action, et qu'un premier acte téméraire en provoquerait d'autres dont il ne serait plus maître... Et, en même temps, il constatait son impuissance à se. ressaisir, il.se sentait entraîné par une force mystérieuse, fasciné pai* l'aimant de ces deux.yeux qui brillaient à travers les trous du masque et l'attiraient invinciblement... Ces réflexions se succédaient en lui avec une électrique rapidité, pendant que la dame aux pavots rouges le dévisageait, tout- eh secouant l'écran de plumes blanches qui lui servait d'éventail:
— -Tu as la mine mélancolique, maître, dit* elle de son ton railleur; regrettes-tu le coin de feu conjugal ou crains-tu que je ne te compro*
Tu ne me demandes même pas pourdésiré te parler...
i fait, répliqua Jacques, essayant de in air dégagé... Quel caprice ou quelle me vaut cet honneur? ,
le curiosité dont tu ne peux- qu'être e veux que tu me dises le sujet de ton
tableau.
n'ai pas de sujet en tête... Je ne travaille
est grand dommage! Est-ce le soleil de
la vie pot-au-feu que tu mènes qui t'ôte
lu travail?
in..., c'est toi, murmura Jacques en la
t fixement.
ai?... Tu ne m'as jamais vue,! répondit-
quoi bon mentir?... Je t'ai vue au conj étais jeudi à la bataille des fleurs où tu iux gens des bouquets de jonquilles..- ' " entrée et admirée à la villa
i te trompes.
ne me trompe pas.. . Quand on t'a vue une îe t'oublie plus, et lorsqu'on t'a entendue des airs lithuaniens, on garde pour le res- ;es jours la musique de ta voix dans ses et dans son cœur... Tiens-tu à ce que je an nom?
— Inutile! interrompit- elle avec vivacité..., que tu le saches ou non, tais-toi. L'incognito est un des charmes du bal masqué et nous n'en serons que plus à l'aise pour causer... Offre-moi le bras et promenons-nous.
Elle passa son bras sous celui de Jacques et ils tournèrent lentement autour de la pièce d'eau. L'allée était étroite et Mania se serra contre lui. Il sentait sur sa poitrine le frais contact de ce bras nu, le frôlement de ce souple corps de femme, tandis que l'odeur d'une branche de tubéreuse fixée au corsage, lui montait à la tête. Un frisson le prenait, il perdait son sang-froid et sentait les paroles s'arrêter dans sa gorge. Et, tandis qu'ils marchaient, l'orchestre du jardin jouait la valse de YEstudiantina, dont inconsciemment la jeune femme marquait le rythme par un léger balancement du buste. Elle ramena son luisant regard sur celui de son cavalier, er poursuivit :
— . Ainsi, il y a de. par le monde niçois une dame qui lance des bouquets de jonquilles, qui chante des daïnos lithuaniennes et qui a le don de te troubler?... Est-elle jolie?...
— Elle est plus que jolie, elle est adorable; elle a des yeux qui ensorcellent, répondit-il d'une voix étranglée.
— En vérité!... De quelle couleur sont-ils? k
— Ils resssemblent aux vôtres, murmura-t-il en quittant le tutoiement banal du bal masqué.
. Ce soudain changement de ton, qui donnait quelque chose de plus respectueusement passionné à la déclaration de Jacques, sembla chasser Tironie des lèvres de la jeune femme; elle cessa de sourire et regarda son interlocuteur avec une expression plus sérieuse, plus attendrie.
— Oui, balbutia- t-il, c'est ainsi qu'elle regarde, et, comme les vôtres, ses yeux donnent le vertige.
— Ah!... Mais, puisqu'elle est captivante à ce point, demanda-t-elle avec un accent de reproche, expliquez-moi pour quel motif vous avez fui toutes les occasions de la revoir?
— Vous la connaissez donc? s'écria-t-il eiï
souriant.
. — Peut-être... Supposez qu'elle est une de mes plus intimes amies.
— Eh bien ! puisqu'elle est votre amie, diteslui que si je l'évite, c'est que j'ai peur.
— Peur de quoi?
— - Peur de la trop aimer...
— Quand on aime, on n'aime jamais trop.
Et peur aussi de n'être pas aimé..., hasarda-t-il en baissant la voix.
— Pour être aimé, il faut d'abord aimer... Si vous ne lui montrez pas votre amour, comment vpulez-vous qu'elle y réponde? •
— Et si je vous confessais que je l'aime follement? «
"-Vf •
Elle sourit et agita un moment son écran devant ses yeux.
-7- Ce n'est pas à moi qu'il faut vous confesser, c'est à elle..., à la chanteuse de daïnos.
— Elle et vous ne font qu'une même personne, avouez-le donc! s'exclama-t-il en lui serrant le bras avec un emportement passionné.
— Calmez-vous, de grâce! répliqua- t-elle ironiquement.
Puis elle ajouta en reprenant le ton sérieux: — ? Je crois qu'à force de tourner autour de
cette flaque d'eau, nous perdons tous deux la
tête...
Elle lui lâcha le bras, marcha vers un banc
inoccupé et s'y assit.
— Vous êtes fatiguée? interrogea-t-il.
— Non, mais je me sens devenir mélancolique... Je me demande si vous êtes sincère, si ce n'est pas votre tête qui a parlé au lieu de votre cœur, et ce que réellement vous devez penser de moi?
— Je vous aime, répéta-t-il, c'est tout ce que je puis vous dire.
Elle demeurait méditative et le regardait avec une lueur tendre dans les yeux, tandis qu'un sourire sceptique effleurait ses lèvres. Jacques, penché vers elle, fixait son regard sur le sien et se sentait étourdi, comme s'il eût contemplé l'eau profbndeet tournoyante d'un abîme. Il subissait une
^vr
délicieuse fascination : les masques blancs et cramoisis qui dansaient sous la lumière changeante des girandoles, le rythme entraînant de l'orchestre, la lueur diamantée des yeux de la jeune femme et l'énigmatique sourire de ses lèvres empourprées, toutes ces choses formaient pour lui une amoureuse symphonie en blanc et en rouge, dont Mania était le motif dominant. Un voluptueux silence s'était fait entre eux, un silence d'enchantement, pendant leqiielle peintre s'imaginait planer très haut, dans une idéale région toute résonnante de musiques lointaines, toute chatoyante de couleurs lumineuses...
Mania se leva brusquement.
— Adieu, dit-elle, il faut que j'aille retrouver mes amis.
— Adieu ?répéta-t-il, réveillé en sursaut; non..., restez encore.
— Impossible, cher maître; d'ailleurs j'aperçois votre ami le pèlerin qui revient avec un enfant de chœur au bras et je ne me soucie pas de me trouver en aussi dévote compagnie...
Adieu!
— Ne prononcez pas ce triste mot, supplia-t-il en lui saisissant la main, quand vous reverrai-je ?
— Y tenez-vous beaucoup?
— Puis-je maintenant vivre sans vous voir?
— Bah! riposta-t-elle en redevenant railleuse, n'êtes-vous pas resté un long mois sans rendre à
CHARME DANGEREUX 2If
Mania là visite que vous lui aviez promise?... Je ne veux pas vous induire en tentation... Que dirait-on si je vous prenais à ceux qui vous sont chers?
— Ah! c'est déjà fait! balbutia-t-il, complètement affolé.
— Croyez-vous? demanda-t^elle en lui lançant un dernier coup d'œil ensorceleur.
Elle réfléchit un moment :
— Eh bien! reprit-elle, demain, au Corso blanc... Ma voiture sera à neuf heures au coin du boulevard du Midi et de la place des Phocéens... Good by!
Elle ébaucha sa familière et moqueuse févérence* s'éloigna, se retourna encore avec un léger signe de tête, puis se confondit dans la foule des masques.
— Est-ce moi qui ai fait fuir ce bel oiseau blanc? demanda gaiement Francis Lechantre.
Il brandissait victorieusement son bourdon d'une main, et de l'autre il serrait la taille rebondie d'une brunette de vingt ans, costumée en enfant de choeur. La jeune fille avait ôté son masque. Assez jolie, avec des yeux couleur d'encre et un nez retroussé, elle riait en montrant toutes ses dents. Une calotte rouge laissait déborder ses cheveux épais et crépus; une ceinture poncèau ceignait son buste orné d'un bouquet d'œillets rouges et mettait en saillie sa poitrine
bien étoffée. Francis paraissait fier de sa conquête et là caressait paternellement. Comme Jacques, encore tout remué par là brusque disparition de Mania, restait taciturne, Lechantfe continua:
— Mon fils, je te présente M lle Peppina, bouquetière de son métier et enfant de chœur pouf son plaisir. Je l'ai enfin trouvée tout à l'heure aux bras de deux mousquetaires. Je lui ai remontré
, que cette compagnie n'était pas digne d'un jeune clerc et je l'ai ramenée dans le sentier du devoir. Maintenant, pour achever sa conversion, je l'emmène souper... Veux-tu être des nôtres?
— Grand merci, répliqua Jacques, je suis fa- . tiguë et je veux me' coucher.
— Déjà las!... Il n*y a plus de jeunes gens... Au fait, tu me parais un peu battu de l'oiseau. Elle a donc été cruelle, la dame aux pavots rouges ? Voilà ce que c'est que de donner dans le high life! Va faire dodo, mon garçon; le sommeil est le grand guérisseur... Bonne nuit, à demain!
Il entraîna allègrement M lle Peppina, et Jacques, resté immobile à sa place, les regarda s'enfoncer sous la voûte illuminée du vestibule. Une fois seul, il parcourut précipitamment les allées <iu jardin; il inspecta ensuite l'intérieur de la salle ec les loges, espérant toujours revoir Mania, mais elle avait sans doute aussi quitté le bal avec ses amis, car il rie l'aperçut nulle part..
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De guerre lasse, il prit à son tour le parti de sortir du casino et regagna la rue Carabacel, poursuivi par le rythme de Y Estudiantina et par . la musique, encore bruissante à ses oreilles, des dernières paroles de Mania Liebling.
Jacques rentra sans bruit dans son appartement désert. La domestique s'était couchée, et la maison dormait silencieuse. Les impressions reçues à la redoute avaient été si vives et si impré- . vues qu'il avait peine à reprendre pied dans la réalité. Il restait debout au milieu de sa chambre, sans songer à allumer une bougie. L'obscurité lui agréait mieux; elle lui permettait de prolonger en imagination le plaisir des sensations nouvelles qu'il venait d'éprouver. A tâtons, il ouvrit sa croisée, poussa les persiennes et resta accoudé à la barre d'appui, encore envoloppé de cette robe de moine qu'avait frôlée le vêtement de Mania et qui gardait de ce contact un subtil parfum. La nuit, tiède jujsque-là, commençait à fraîchir; à travers les massifs d'orangers qui s'étendaient dû côté de la rue Pastorelli, le vent d'est apportait les dernières musiques de la redoute, et les cris dés masques.au sortir du bal. Parmi ces rumeurs de la fête finissante, la figure de Mania passait constamment devant lui comme une hallucination. Partout, dans l'ombre grise de la rue, dans les ténèbres plus opaques de la chambre, dans le feuillage léger des mimosas, il voyait luire comme
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à travers les trous d'un loup de velours les deux grands yeux verts ensorceleurs, pleins d'ironie et pleins de promesse. Il lui semblait que M me Liebling était encore à son côté, accoudée comme lui à la barre de la fenêtre, et là, tout près, il croyait entendre la voix de l'enchanteresse vibrer avec une sonorité étrange. Il se répétait ses moindres paroles, il les dégustait comme un buveur savoure le bouquet d'un vin de choix, il les soumettait mentalement à une minutieuse analyse pour en extraire tout le suc, pour en pénétrer toute la signification.
Était-il possible qu'elle eût de l'amour pour lui?... Dans le nombre de ses paroles, railleuses ou agressives pour la plupart, il en notait quelques-unes prononcées avec une douceur presque émue, avec une intonation plus attendrie. Celleslà, il les triait précieusement, il les rassemblait ainsi que des fleurs rares et il en respirait complaisamment le parfum. Alors une bouffée d'espoir lui dilatait la poitrine. — Il est des mots, il est des accents qui ne viennent aux lèvres que lorsque le cœur est vraiment touché; ces mots, elle les avait murmurés, ces inflexions de voix, il en retrouvait la musique troublante dans son oreille. D'ailleurs, ne lui avait-elle pas promis de le revoir au Corso blanc? Pourquoi lui aurait-elle assigné ce rendez-vous? Pourquoi serait-elle venue au-devant de lui dans l'allée tournante du
jardin d'hiver? Pourquoi?... si elle n'y avait été déterminée par un désir d'amour? — Ayant conservé un fonds de naïve crédulité, malgré son rapide apprentissage de la vie parisienne, Jacques ne soupçonnait pas la complexité et les illogismes du cœur féminin. Il ne lui venait pas à l'esprit qu'une femme pût exposer sa réputation par bravade, par un caprice de curiosité ou tout simplement pour le plaisir de jouer avec le danger. Cette entrevue d'une heure à la redoute, ce rendez- vous au Corso blanc, lui semblaient des garanties de sincérité, presque des gages solennels d'attachement sérieux... Oh! cette rencontre promise, à la nuit, sous le masque, dans l'intime tête-à-tête de la voiture, son pouls battait avec violence rien qu'à cette perspective. Il s'en peignait d'avance le charme secret, le trouble délicieux, les voluptés voilées. Il aurait voulu que l'heure indiquée ne fût plus distante que de quelques brèves minutes. Il sentait qu'aucun scrupule, aucune considération, ne l'empêcheraient de courir au rendez-vous. Il se félicitait du hasard qui lui assurait pour ce lundi soir une entière liberté, Thérèse et la petite mère ne devant arriver que le lendemain mardi au plus tôt. Déjà, en imagination, il se voyait assis à côté de Mania, les mains dans ses mains, le regard fondu dans son regard... La tête lui tournait, ses paupières s'alourdissaient et le cœur lui sautait jusque
dans la gorge... Il ferma sa fenêtre, jeta son costume sur un fauteuil, pêle-mêle avec ses autres vêtements, et se mit au lit. Le sommeil vint difficilement, un sommeil traversé par le rayonnement de deux yeux verts, illuminés par les girandoles blanches et rouges de la redoute, bercé par de vagues musiques de danse; puis la fatigue l'emporta, et Jacques finit par s'assoupir complètement.
Il dormait serré depuis trois ou quatre heures environ, quand il fut à demi réveillé par des rumeurs confuses. Dans l'état à peine conscient qui succède au sommeil, il eut la perception d'un roulement de. voiture, d'un bruit de portes ouvertes et refermées. Il se frotta machinalement les paupières, écarquilla les yeux et vit, par la fenêtre dont il avait oublié de clore les persiennes, un rayon de soleil tomber sur le tapis. En même temps il crut entendre dans la chambre voisine des pas furtifs, des rires étouffés, des exclamations féminines. Tout à coup, en son cerveau encore embrumé, une réflexion plus nette surgit : « Est-ce que Thérèse serait de retour?... » Et, tandis qu'il faisait péniblement cette supposition, la possibilité de ce retour prématuré le secoua désagréablement et lui rendit toute sa lucidité. Au même moment, la porte de la chambre fut brusquement poussée: .
— C'est nous, s'écria joyeusement Thérèse.
■ — Oh! le paresseux! dît à son tour la petite mère; comment f tu es encore au lit par ce beau soleil !
Tout en parlant, M me Moret s'élançait vers le chevet, prenait la tête de Jacques dans ses mains et la couvrait de baisers.
— Mon cher garçon, murmurait-elle à travers ses caresses, mon enfant!... Comme je suis contente!... Embrasse-moi encore!
Puis, comprenant qu'il fallait laisser à Thérèse sa part, elle attira cette dernière par la main et la jeta dans les bras de Jacques.
— Embrasse aussi Thérèse !... Tu peux te vanter,» mctn fils, d'avoir la plus brave femme et le meilleur cœur de la terre! Si tu savais comme elle a été bonne pour nous! n'est-ce pas, Christine?... Éh bien, où„es-tu donc? ' .
Christine, encore enveloppée dans un long paletot de drap couleur carmélite, se tenait sur le seuil et examinait à I3 dérobée le mobilier de là chambre à coucher; son regard chagrin s'était arrêté sur le fauteuil où la robe de moine à demi couverte de vêtements épars laissait apercevoir un capuchon de laine blanche ainsi qu'une manche ornée de nœuds rouges.
~ Me voici, maman, répondit-elle, sans se ' distraire de sa contemplation.
Jacques, qui s'était tourné vers elle, surprit tout à coup ce regard investigateur, et vit en
même temps qu'il était fixé sur la robe aux nœuds rouges. Un mouvement de dépit et de vexation le secoua dans son lit.
— Eh bien, ma fille, reprenait la maman Moret, est-ce que tu as peur d'embrasser ton frère?
— Pardon, repartit froidement Christine, je croyais convenable de laisser d'abord la place à Thérèse.
Elle s'avança d'un air pudibond entre sa mère et sa belle-sœur, qui s'étaient un peu écartées, et, sans s'approcher trop près du lit, elle tendit ses joues aux baisers de Jacques, puis se rejeta en arrière.
Ce dernier, à la fois ému et nerveux, s'efforçait de racheter sa première impression d'effarement en prodiguant des caresses à M me Moret et en serrant les mains de Thérèse.
— Mes chères miennes, dit-il enfin, pardonnezmoi, je ne vous attendais pas ce matin et je dormais à poings fermés.
— Tu n'as pas reçu mon télégramme? demanda Thérèse.
— Non, murmura-t-il, inquiet; tu m'avais envoyé une dépêche?
— Mais oui, hier, à la gare de Lyon, avant de partir... Tu aurais dû la recevoir vers midi au plus tard... Et, tiens..., la voici encore intacte sur la table.
En même temps elle prenait un télégramme posé près du bougeoir, le décachetait et en lisait à voix haute le contenu : « Arriverons lundi matin. Embrassons. »
— Comment ne l'as-tu point vu en rentrant?
poursuivit Thérèse.
— D'abord, j'ai été absent toute la journée, repartit Jacques en rougissant légèrement... Il raffermit sa voix et ajouta : — Au fait, vous ne savez pas!... M. Lechantre est à Nice; nous avons passé la soirée ensemble... Je suis rentré assez tard, la bonne dormait et je me suis couché sans
* lumière, ne me doutant pas que j'avais votre dépêche auprès de moi... Sans cela, vous pensez bien que j'aurais été vous chercher à la gare!...
Thérèse était devenue pensive; elle semblait distraite par une préoccupation subite et Jacques sq hâta de changer le cours de la conversation.
— Eh bien ! maman, et toi, Christine, reprit-il, comment trouvez-vous Nice?
— Mon enfant, répondit M me Moret, tout ça me danse un peu dans la tête, mais ce que j'ai vu m'a ébaubie... Ces fleurs partout, ces orangers couverts de fruits... C'est comme un paradis terrestre, n'est-ce pas, Christine?
— Moi, vous savez, répliqua dédaigneusement Christine, je n'ai pas trop bonne opinion de votre beau pays... Je me souviens que c'est dans
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lé paradis terrestre qu'Adam a été tenté..., et je me méfie.
Jacques ne put réprimer un geste d'agacement.
— Maman, s'exclama-t-il, Thérèse va. vous montrer votre chambre et vous installer. Pendant* ce temps, je m'habillerai et dans un quart d'heure je serai à vous...
Il fit le mouvement de quelqu'un qui s*apprête à sortir du lit et Christine effarouchée entraîna Thérèse dehors'.
' — Dépêche-toi, Jacques, dit la maman Moret; mais, avant, laisse-moi te baiser encore une fois tout mon saoul...
Derechef, elle l'embrassa avec effusion, puis alla rejoindre sa fille et sa bru.
Quand la porte fut refermée, Jacques se leva, passa un pantalon et saisit rageusement la malencontreuse robe de moine. — : a Quel guignon!
pensait-il; avec son œil fureteur, Christine l'aura certainement aperçue sur le fauteuil..^ J'espère que ma femme ne se doute de rien, mais cette ' mauvaise langue de Christine est capable de se servir de sa découverte pour réveiller la jalousie de Thérèse!... » Il roula hâtivement le costume en un paquet, l'enveloppa dans un journal et sonna la domestique :
— Donnez cela au concierge, dit-il à cette fille, et priez-le de le porter tout de suite chez le costumier- du boulevard Dubouchage...
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ce Dès que je serai' habillé, songéa-t-il, je courrai chez Lechantre et je lui ferai la leçon. »
Il constatait avec irritation que sa fugue de la veille lui créait déjà une situation embarrassante. Il allait être obligé de chercher des subterfuges et de recourir à d'humiliants mensonges. Et ce n'était pas tout : i] avait accepté avec joie ce rendez-vous au Corso blanc, dans la conviction que l'absence dé sa femme lui laisserait une Complète liberté. Comment s'en tirerait-il mainte- • nant? Sous quel prétexte, dès le soir de l'arrivée de la petite mère, fausserait-il compagnie à toute la famille? Resterai t-U cloîtré k la maison, tandis que Mania se morfondrait à l'attendre dans sa voiture?... C'était se perdre à janiais dans son esprit, et la seule pensée de s'aliéner le cœur de M mfi Liêbling le mettait hors de lui. Il était attiré vers elle par une poussée de passion plus irrésistible encore que la veille; aujourd'hui plus qu'hier, elle lui apparaissait désirable entre toutes les femmes. Elle l'avait enlacé de mille liens souples et forts, il lui appartenait et ne pouvait supporter l'idée de se détacher d'elle. — Non, coûte que coûte, il devait aller à ce rendez-vous! — Et, déjà rendu moins délicatement scrupuleux par l'entraînement de son désir, il songeait à s'assurer la complicité de Lechantre.
Pendant ce temps, Thérèse avait installé la maman Moret dans la chambre qui lui était ré-
servée, et qui communiquait avec un cabinet destiné à Christine, puis elle était rentrée dans le salon pour procéder, avec l'aide de sa bellesœur, à l'ouverture des bagages.
Tout en tirant hors des compartiments les vêtements et le linge de sa mère, Christine repensait à la robe de moine, et, ainsi que Jacques l'avait redouté, elle grillait d'en parler à Thérèse. D'avance elle éprouvait une joie maligne à se servir de cette découverte pour inquiéter la tendresse de la jeune femme.
— Tout de même, remarqua-t-elle, c'est singulier, que Jacques n'ait point eu votre télégramme, Thérèse!
— Jacques vous en a donné lui-même la raison, Christine... Il est rentré tard et s'est couché sans voir la dépêche.
— Il fallait qu'il fût bien fatigué par sa soirée pour avoir si grande hâte de se mettre au lit I... J'ai en idée,moi,qu'il avait passé sa nuit au bal masqué.
— Je n'en sais rien, répliqua Thérèse avec un involontaire tressaillement, et je me demande ce qui peut vous le faire supposer?
— Oh ! c'est peut-être un jugement téméraire, murmura hypocritement la dévote-fille... N'aVezvous point vu dans sa chambre tin costume de laine blanche garni de nœuds roiiges?
— Je l'ai vu, en effet, repartit froidement Thérèse.
— Et cela ne vous a point choquée ?
— Mon Dieu non, ici tout le monde se déguise pendant le carnaval, et Jacques aura sans doute loué ce costume en vue de quelque spectacle auquel il veut nous conduire... D'ailleurs, ajouta-t-elle, en admettant qu'il ait été à la redoute avec M. Lechantre, où est le mal?
— Vous êtes tolérante, riposta aigrement Christine ; pour moi, j'ai toujours entendu dire que ces bals masqués étaient des lieux de perdition.
— Tranquillisez-vous, Jacques ne s'y est pas perdu.
— Jacques est un homme, soupira la dévote, et tous les hommes sont faibles devant les tentations... Enfin, vous êtes confiante, tant mieux.
— Oui, j'ai confiance dans l'affection de mon mari, ma chère!».. Je suis sûre que ce costume ne cache aucun mystère, et que Jacques nous expliquera tout lui-même, dès qu'il sera levé.
Jacques entra au même moment, et Christine, ayant achevé de vider la caisse, alla en porter le contenu dans la chambre de M me Moret. — Tout en s'adieminant vers le salon, l'artiste s'était dit : « Si elle me parle du costume, je lui répondrai : Eh bien, oui, je suis allé à la redoute, qu'y a-t-il là d'étonnant? » Une fois seul avec Thérèse, il commença par la questionner sur les incidents du voyage. Celle-ci s'empressait complaisamment
de satisfaire sa curiosité. Elle s'attendait à chaque instant à ce qu'il lui conterait, à son tour, comment il avait employé ses journées pendant son absence, et à quel propos il avait fait emplette du costume remarqué par Christine. Elle eût rougi de l'interroger la première et de lui laisser voir les vagues soupçons qui la tourmentaient depuis le matin. Mais «le peintre resta muet sur le chapitre du froc aux nœuds écarlates. « Elle ne me parle de rien, songeait-il en tournant autour de Thérèse, par conséquent elle n'a rien vu. Laissons-la dans son ignorance, c'est le plus prudent. y> Loin de hasarder la moindre allusion aux incidents de la veille, il s'évertuait à égarer la conversation sur des sujets qui intéressaient uniquement les faits et gestes de Thérèse ou de M me Moret.
Néanmoins cet entretien où il y avait à chaque moment des trous, des intervalles de gêne et de silence, lui semblait pénible à alimenter. La préoccupation de prévenir des questions fâcheuses ou des allusions qui ramèneraient. la conversation vers des points difficiles à toucher donnait aux paroles de Jacques un tour guindé, une froideur cérémonieuse, qui paraissaient étranges à Thérèse. Déjà attristée par le silence obstiné de son mari à l'égard de ce mystérieux costume, la jeune femme se sentait glacée par l'insolite banalité des propos échangés après trois jours d'absence.
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Jacques, de son côté, était à la fois énervé et inquiet. Tout en causant distraitement, il songeait à son rendez-vous et aux prétextes qu'il inventerait pour s'esquiver à l'heure indiquée; il constatait avec ennui combien il lui serait difficile de se tirer d'affaire tout seul et il méditait d'allei* chercher Lechantre afin qu'il lui servît d'auxiliaire pendant le déjeuner. Il comptait sur la verve de son vieil ami pour réchauffer cette froideur qu'il ne se sentait pas maître de dissiper et pour remplir les vides de la' conversation. D'ailleurs, plus que jamais, il jugeait nécessaire de lui recommander une prudente discrétion et dé se concerter avec lui pour se ménager un moyen de passer la soirée dehors.
— Je te quitte pour une heure, dit-il à Thérèse; je vais prévenir Lechantre de votre arrivée et l'inviter à déjeuner avec nous.
— Demeure-t-il loin d'ici? demanda Thérèse.
— Assez loin,.. Le baron Herder lui a donné l'hospitalité à bord de son yacht, et il me faut une bonne demi-heure pour aller jusqu'au port... A bientôt, Thérésinette, recommande à ta cuisiîiière de soigner le menu : je te ferai envoyer des huîtres, et à midi sonnant je t'amènerai notre ami...
Mais il était écrit que Jacques jouerait de malheur toute la matinée. Il venait à peine de terminer ces recommandations, qu'on sonna à la
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porte, et il entendît la voix joviale de Francis résonner dans l'antichambre.
— Comment! ces dames sont arrivées? s'exclamait le paysagiste. Je tombe à pic, alors! Puis-je entrer? ajouta-t-il en passant sa tête rieuse par l'entre-bâillement de la porte du salon.
Il s'élança vers Thérèse et lui prit les mains:
— Bonjour, Thérèse, embrassons-nous!... Bonjour, gamin! as-tu bien dormi?... Et la maman, comment va-t-elle?...
— La maman va très bien, répondit M me Moret d'une voix guillerette en soulevant la portière de la pièce contiguë et en se montrant avec Christine.
On n'eût pas cru, en effet, qu'elle venait de voyager pendant vingt-deux heures. Après avoir relevé et lissé ses cheveux gris, trempé sa figure dans l'eau fraîche, elle reparaissait allègre et vive comme une alouette. On lisait sur son visage combien elle était contente de revoir son garçon en bonne santé, et cette joie suffisait pour la défatiguer.
— Bonjour, monsieur Lechantre, continuât-elle; je suis bien aise de vous retrouver ici avec mon Jacques... Et pourtant, je vous en veux de l'avoir fait veiller si tard qu'il n'a pu venir audevant de nous... Où donc l'avez-vous conduit, mauvais sujet ?
— Je vous conterai cela à déjeuner, madame
Moret, répliqua Francis en riant, car je m'invite sans cérémonie...
— Je partais justement pour aller vous chercher, quand vous êtes entré, dit Jacques en déposant sa canne et son chapeau.
Il aurait désiré trouver le moyen de recommander par un signe à Lechantre la plus rigout reuse réserve; mais il se sentit à la fois observé par Thérèse et par Christine, et il jugea prudent de rester coi afin de ne pas fortifier des suspicions dont il devinait le vague éveil autour de lui. Il espérait, du reste, que pendant les apprêta du déjeuner il aurait l'occasion d'être seul avec Francis et qu'alors il pourrait le chapitrer à son aise. Malheureusement, les choses ne marchèrent pas comme il l'avait calculé. Lorsque Thérèse? sortit pour donner un coup d'œil à la cuisine et à la salle à manger, M me Moret et Christine^ crurent devoir tenir compagnie à leur hôte. — - Christine surtout s'obstinait à accaparer l'attention de Lechantre. On eût juré qu'elle avait pénétré les intentions de Jacques et qu'elle avait, une maligne satisfaction à demeurer en tiers, entre lui et le paysagiste. Elle né lâcha prise que lorsqu'elle vit Thérèse rentrer dans le salon et annoncer qu'on ne tarderait pas à se mettre à table.
Jacques bouillait d'impatience et de dépit. Il
avait beau s'efforcer de prendre un air enjoué et insouciant, les plis transversaux de son front, la fixité de son regard et le sourire contraint de ses lèvres trahissaient son irritation. Thérèse, habituée à lire sur la physionomie mobile de son mari, ne se laissait pas abuser par une gaieté toute superficielle. Elle trouvait à Jacques l'oeil inquiet et le geste agité d'un homme qui dissimule quelque chose. Un subtilinstinct de femme aimante et jalouse de conserver son bien affinait encore sa perspicacité, et, à mesure queles doutes s'accumulaient dans son esprit, une croissante tristesse lui embrumait le cœur. — Au moment où la bonne vint dire que le déjeuner était servi, Jacques se dirigea vers Lechantre afin de l'emmener à l'écart, mais Thérèse -s'était déjà emparée-du bras du paysagiste pour passer dans la salle à manger. En même tempe, M mc Moret réclama celui de « son garçon, » et Jacques, déconcerté, vit ainsi s'évanouir son dernier espoir de communiquer secrètement avec son compagnon, avant l'heure redoutable des causeries intimes et des épanchements qui sont généralement la conséquence d'un repas pris entre amis.
Le déjeuner, bien qu'improvisé, était bon çt préparé avec sollicitude! Thérèse avait fait servir le fameux pineau de Bazincourt dont Lechantre lui avait expédié un panier, çt celui-ci, mis en verve par le vin du pays, la présence de ses com-
patriotes, là délicatesse du menu, commençait à bavarder à cœur ouvert. Dès qu'il se trouvait avec des amis et devant une bouteille de son vin favori, le paysagiste devenait un saint Jean Bouche-d'Or; Jacques le savait, et son énerve-, ment redoublait à mesure que pétillait la gaieté et que croissait l'entrain du a cher maître. »
Tandis que ce dernier vantait avec son style familièrement imagé les talents du cordon bleu . qui avait cuisiné le déjeuner, il fut brusquement ' interrompu par la voix acide de Christine :
— Monsieur Lechantre, vous nous avez promis de nous conter la façon dont vous avez passé votre soirée avec JacquesJ
— A vos ordres, mademoiselle, répondit le peintre en élevant son verre à hauteur de l'oeil et en dégustant à petits .coups son cher vin de Bazincourt; - — d'abord, vous saurez que nous sommes allés aux confetti et que nous y avons vaillamment combattu... Ensuite nous avons dîné au cabaret, puis...
— Monsieur Lechantre, dit avec une ironie affectée Jacques qui se sentait sur des charbons ardents j souvenez-vous que Christine est fort dévote; ne la scandalisez pas par le récit de vos , exploits!
— Sois tranquille, gamin, je coniiais les égards dus aux demoiselles et je glisserai discrètement sur l'épisode de l'enfant de chœur...
— Un enfant de chœur, répéta Christine d'un air faussement candide, vous êtes donc allés à l'église ?
— O naïveté biblique! s'exclama Lechantre; non, pas tout à fait... Il s'agit du déguisement d'une jeune personne qui faisait ses dévotions à la redoute.
— Quelle horreur! murmura M lle Moret en baissant les yeux; comment ose-t-on commettre de pareilles profanations ?... Et c'est à ce bal que vous avez tous deux passé votre soirée ?
— Mon Dieu, oui, mademoiselle... Jacques était fort attristé de sa solitude, et j'ai voulu le distraire en le conduisant à cette redoute... Toutes les belles dames de Nice y étaient, et votre garçon, maman Moret, y a eu un joli succès.
— Ne vous moquez donc pas de moi, monsieur Lechantre, interrompit Jacques agacé, en voilà assez là-dessus!...
Thérèse avait relevé la tête .et observait douloureusement le trouble de son mari. Quant à la petite mère, toujours enchantée d'entendre l'éloge de son Benjamin, elle riait avec indulgence; accoudée à la nappe, les yeux fixés sur ceux de Francis, elle approuvait de la tête et répétait compiaisamment :
— Si fait, si fait, monsieur Lechantre, conteznous ça !
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. — Eh bien ! mesdames, reprit ce dernier, ravi de s'écouter parler, la redoute blanche et rouge était positivement une. jolie chose, et je regrette que vous ne l'ayez pas vue... Il y avait, il est vrai, des femmes de tous les mondes, depuis le fretin jusqu'au-dessus du panier de la société cosmopolite; mais je vous donne mon billet que la dame qui a intrigué Jacques appartenait à la crème de la crème... Ca se devinait à sa toilette et au son de sa voix.
— Vraiment, Jacques a été intrigué? dit Thér rèse en affectant une parfaite indifférence. Voyez comme il cache son jeu!... Il ne nous en avait pas soufflé mot.
— Bah! repartit Jacques en haussant les épaules, M. Lechantre se laisse emporter par son imagination... Il s'agit d'une vulgaire aventure de bal masqué, et la dame n'avait rien d'inté-r ressant.
— Mazette! se récria Francis; tu es modeste, toi, ou tu as le goût difficile!... Une femme charmante!... Un peu hautaine, mais tout à fait distinguée.
. — Comment était-elle mise ? demanda Thérèse.
— Elle avait une robe de laine blanche taillée à la grecque, avec une garniture de pavots rouges, et ses cheveux blonds étaient coiffés d'un bonnet de dentelle d'or. Ajoutez à cela des yeux qui
brillaient comme des diamants, et dîne voix!... Une musique à la fois mordante et câliné, avec un petit accent étranger... Comme elle m'avait nettement signifié que j'étais de trop, je n'ai pas assisté à la conversation, vous pensez bien; mais il m'a semblé que la dame était aussi spirituelle que jolie, et Jacques n'a pas dû s'ennuyer!
— Eh bien! vous vous trompez! protesta celui-ci en lançant un regard furieux à Francis, nous avons à peine échangé vingt paroles, et c'étaient des banalités!
— Pourquoi te défends-tu si fort? répliqua Thérèse avec un pâle sourire ; ces aventures-là sont très naturelles dans un bal masqué, et nous savons bien que personne ne les prend au sérieux...
Malgré cela, les traits légèrement contractés de la jeune femme, et surtout l'expression de ses yeux bruns devenus presque noirs, donnaient un démenti à ses paroles. En effet, le calme qu'elle affectait en écoutant les appréciations de Lechantre n'existait qu'à la surface. Chacun des mots prononcés par le' paysagiste produisait en elle une secousse suivie de cruelles réflexions. ' Elle rapprochait les révélations de Francis de l'obstination silencieuse de Jacques, et elle en tirait des conclusions peu rassurantes. La description de la dame aux pavots rouges avait suffi pour éclairer d'une lumière suspecte cette ren-
contre où Lechantre ne voyait qu'ujie amusante plaisanterie. Aux indications rapidement esquissées par l'artiste, la pénétrante, perspicacité de Thérèse lui avait fait deviner que cette inconnue devait être Mania Liebling, et toute sa jalousie s'était réveillée. Il était évident pour elle que. cette entrevue de Mania et -de Jacques avait été préméditée.. Que s'y était-il passé ? Quelles confidences s r y étaient échangées? Dans quelle mesure Jacques avait-il succombé à la tentation? En tout cas, il se sentait déjà coupable, puisqu'il cherchait des faux-fuyants et rusait pour ne point rendre compte de ses actes. Thérèse se jugeait trahie, et trahie dans les conditions les plus offensantes,. A peine avait-elle quitté Nice, que Jacques s'était empressé de songer aux moyens de revoir cette dangereuse créature ; il n'avait pas rougi de profiter de ce voyage entrepris par dévouement, pour satisfaire sa curiosité ou sa passion. C'était odieux, et la jeune femme, blessée dans sa fierté et dans sa tendresse, agitée par des soubresauts d'indignation, était tentée de crier à l'infidèle : ce Pourquoi mentir? Je devine tou.t et je ne suis pas ta dupe! » Mais en cette âme vaillante, le sens de la dignité et la crainte d'affliger cruellement la petite mère l'emportèrent sur l'amour-propre blessé, et elle sut se contraindre à rester calme.
* Néanmoins cette contrainte ne s'imposait
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point. sans une lutte dont l'effort transparaissait sur les traits de Thérèse, et Lechahtre, qui était observateur, ne manqua pas de remarquer l'altération que ses confidences avaient produite sur la physionomie de la jeune M mè Moret. Il comprit qu'il l'avait involontairement froissée et se tut brusquement.. — Pendant la fin du repas, un silence gênant pesa sur les convives. Francis, redevenu sérieux, examinait avec surprise le noir regard pensif de Thérèse, la mine vaguement inquiète de Jacques, le méchant sourire de Christine, et il commençait à se demander : « Que diantre ont-ils tous?... On dirait que mon histoire leur a jeté un froid... »
On se leva enfin de table, on prit, le café sur le perron, et, tandis que les trois femmes s'occupaient de rangements, Jacques put entraîner son ami dans le jardinet, sous prétexte de fumer en plein air.
— Ah çà! que se passe*t*il? interrogea Lechantre à mi-voix, dès qu'ils furent cachés par les massifs d'orangers; est-ce que j'aurais fait une gaffe en racontant devant ta femme ton intrigue de la redoute?
— Absolument! répondit Jacques d'un ton amer. Pendant toute la matinée, il m'a été impossible de vous prendre en particulier pour vous recommander le silence... A la façon dont vous avez dépeint la dame aux pavots rouges, Thé-
rèse a dû reconnaître une femme dont elle est déjà jalouse, et je crains que cela n'ait tout gâté.
— Comment! ce n'était donc pas la première fois que tu rencontrais cette dame ?
— Non, je la connais depuis six semaines; c'est une étrangère, une femme du meilleur monde.
— Diantre soit des- femmes du monde ! s'écria le paysagiste désolé; je croyais qu'il s'agissait d'une passade comme celle de mon enfant de chœur; mais du moment où c'est sérieux, je n'en suis plus... Est-ce que tu as l'intention de la revoir ?
— Oui, avoua Jacques, ce soir..., au Corso blanc... Et même j'ai compté sur votre amitié pour...
— Pour dire à ta femme que nous devons passer la soirée ensemble, n'est-ce pas?... Merci! tu me. fais jouer un joli rôle, galopin!... Tu oublies que j'ai une vive admiration pour Thérèse, et que je l'aime...
— Eh ! moi aussi, je l'aime, protesta Jacques avec impatience, mais...
— Elle est propre, ta façon d'aimer.»., à coups de canif dans le contrat!.*. Je ne veux pas être ton complice, et tu vas me faire le plaisir de planter là ton étrangère !
— Impossible!». * J'ai donné ma. parole pour ce soir... C'est une question de délicatesse et d'honneun
— Voilà de l'honneur bien placé... A d'autres!... ne compte pas sur moi.
— Je vous en prie!... Il s'agit... d'une dernière entrevue, d'une de ces explications auxquelles un galant homme ne peut se soustraire.
— Ah! ah! La scène des adieux, les lettres à restituer... C'est une liquidation, alors?
— Oui, affirma Jacques, qui, ne voyant plus d'autre moyen d'obtenir l'assis tance de Lechantre, n'hésita pas à se charger la conscience d'un nouveau mensortge.
■ — Si c'est pour brusquer le dénouement, je veux bien t'aider à sortir d'un mauvais pas; mais liquide, mon garçon, tranche dans le vif, et méfie-toi... Ces histoires-là finissent toujours mal!
. Ils remontèrent ensemble au salon. Thérèse s'était rendue assez maîtresse d'elle-même pour ne plus laisser deviner son chagrin. Le brave Lechantre, afin de racheter son impair de la matinée, s'évertuait à donner à la conversation une tournure moins dangereuse, en évitant les sujets brûlants, et en évoquant de joyeux souvenirs communs à toute la famille. Il parla de Rochetaillée, taquina Christine sur ses goûts sédentaires, entreprit la petite mère à propos de sa basse-cour et de son étable, raconta de comiques histoires de village, et fit tant qu'il dérida Thérèse. Elle lui répondait avec, enjouement et pa-
raissait prendre un plaisir d'enfant à entendre Francis parler le patois du pays. Sa gaieté factice fit illusion à Jacques. Il se persuada qu'elle avait oublié l'incident ' du bai masqué, ou du moins qu'elle lui pardonnait ses frasques de la veille. Il retrouva son aplomb et donna la réplique à son ancien maître.
. Quand Lechantre prit congé des trois femmes, il dit négligemment à son ami :
— A propos, Jacques, tu sais que le baron Herder compte sur toi ce soir, pour prendre le thé. Nous t'attendrons entre huit et neuf heures... Pardon, mesdames, de vous enlever ce gamin dès le; premier jour de votre arrivée, mais vous devez être fatiguées, et vous gurez sans doute besoin de vous coucher de bonne heure.
Comme il achevait ces derniers mots, il rencontra le profond regard de Thérèse et, trop franc pour le soutenir hardiment, il détourna la tête. Les yeux de la jeune femme allaient alternativement de Francis à Jacques: le premier fuyait son regard, le second affectait un air distrait; leur attitude à tous deux lui parut suspecte.
« Ils s'entendent pour me tromper, » songeat-ellè. Et de nouveau un froid lui glaça les veines, tandis qu'elle essayait de sourire en tendant la liiain à Lechantre*
Après. le départ du paysagiste;, l'après-midi se traîna péniblement entre Christine, qui tricotait
un châle de laine, la maman Môret, qui sommeillait de temps à autre, et Thérèse, qui semblait replongée dans ses réflexions. — En dépit des graves présomptions fondées sur la froideur de Jacques et les révélations de Lechantre, il y avait encore des moments où elle se refusait à croire à une trahison, à admettre comme possible le navrant écroulement de son bonheur, « Non, pensait-elle, il ne peut être devenu déloyal à ce point! » Elle attendait toujours un regard repentant de Jacques, un de ces bons mouvements de tendresse qui mettent un aveu aux lèvres du coupable et lui font tout pardonner. Mais l'artiste restait distrait, nerveux et taciturne. A mesure que la nuit s'approchait, il donnait des signes d'une impatience mal contenue. Lorsqu'on se mit à table pour dîner, il mangea à peine, la fièvre de l'attente lui coupait l'appétit; il trouvait que la domestique enlevait les plats avec une lenteur agaçante; m'accusait de pontifier en servant, et, au cours de la conversation, il consultait sa montre à la dérobée.
Aucune de ces agitations, aucun de ces gestes, n'échappaient à Thérèse. Ils lui perçaient le cœur, et sa souffrance était d'autant plus aiguë qu'elle cherchait à la dissimuler.
Dès que le dessert apparut, l'impatience à peine déguisée de Jacques redoubla. Il entendait huit heures sonner aux pendules, et il calculait
avec agacement qu'il serait obligé de perdre encore quelque temps chez le costumier... ce Ce dîner n'en finira jamais! » se disait-il rageusement. Il ne répondait plus que par monosyllabes aux questions des trois femmes, de peur qu'une réponse plus explicite ne redonnât un nouvel essor à la conversation qui languissait, et ne le retînt plus longtemps dans la salle à manger. — A la fin, il se leva brusquement et alla embrasser la petite mère.
— Bonsoir, maman, murmura-t-il; il ne faut pas que je fasse attendre le baron Herder, et, d'ailleurs, vous devez avoir toutes trois grand besoin de dormir.
Thérèse s'était levée en même temps que lui et le précédait dans l'antichambre avec une bougie.
— Rentreras-tu tard? demanda-t-elle, quand il fut près de la porte.
— Non... Je l'espère, du moins; mais je ne puis te fixer une heure précise...; quand on est chez les autres, on ne s'appartient pas... Au revoir, Thérèse!
Il lui prit la main et la serra précipitamment.
— Ta main est glacée, dit-il; tu es fatiguée, et un bon somme te fera du bien... Couche-toi vite !
Là-dessus il s'esquiva. — Dès que la porte fut refermée, Thérèse gagna sa chambre, dont la
fenêtre restée ouverte donnait sur la, rue. Elle vit Jacques courir vers le boulevard Dubouchage, dans une direction opposée à celle qu'il aurait dû prendre pour aller au port.
— Avec quel aplomb il ment déjà! pensat-elle... Non, je ne puis supporter cet état de doute et d'angoisse... J'aime mieux tout savoir!
Son manteau de voyage et son chapeau étaient encore sur le lit ; elle s'encapuchônna à la hâte, puis, rouvrant avec précaution la porte d'entrée, elle se glissa dans la rue et se précipita vers le boulevard.
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es qu'elle eut tourné l'angle de la rue, Thérèse parcourut d'un regard anxieux la portion lumineuse du boulevard Dubouchage et tressaillit en apercevant une rapide silhouette qui s'élançait chez le costumier, dont le magasin encore éclairé s'ouvrait non loin de l'avenue de la Gare. Elle devina Jacques plutôt qu'elle ne le reconnut et elle résolut d'épier le moment où il reparaîtrait sur le trottoir. — En face du magasin, de l'autre côté de la chaussée, il y avait entre deux platanes un banc noyé dans l'ombre des façades voisines. Thérèse s'y assit et s'y dissimula de son mieux. Novice à ce métier d'espion dont elle avait honte, elle s'effarait au moindre bruit. Elle s'imaginait que le regard de chaque passant se fixait sur elle avec une curiosité
soupçonneuse — injurieuse peut-être — et elle tremblait que quelque chercheur d'aventures, enhardi par l'obscurité, n'eût la tentation de s'arrêter et de lui parler. Un quart d'heure s'écoula, un quart d'heure d'angoisse, puis la porte du costumier se rouvrit; dans la projection blafarde produite par l'éclairage intérieur, Thérèse vit surgir un moine blanc, et ses derniers doutes s'évanouirent. Jacques n'avait même pas pris la précaution de se masquer; il stationna un moment sur les marches pour rabattre son capuchon sur sa tête nue, puis, retroussant sa robe, il s'éloigna dans la direction de la place Masséna. Malgré l'émotion qui l'oppressait et lui paralysait les jambes, la jeune femme fit effort sur elle-même et le suivit.
D'un pas allègre il longeait les arcades, sans se douter de l'espionnage auquel il était soumis. Il traversa la place pleine d'un va-et-vient de masques et ne ralentit sa marche qu'à l'angle du pont et dû quai. A quelque distance, derrière lui, l'ombre noire de Thérèse côtoyait prudemment le mur du parapet. Quand Jacques arriva au square des Phocéens, il resta un moment indécis et piétinant sur place comme quelqu'un qui attend avec impatience. Thérèse profita de ce qu'il lui tournait le dos pour se glisser parmi les massifs du square, et là, invisible, mais pouvant facilement distinguer ce qui se passait sur le quai,
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elle attendit à son tour. La solitude et le silence de ce jardin contrastaient avec les joyeuses rumeurs qui bourdonnaient dans la direction de la rue Saint-François-de-Paule. Les chants des masques montaient au. loin, mêlés à des bouffées de musique; plus près, aux abords du pont des Anges, la plainte très douce de la Méditerranée sur les galets coupait mélancoliquement le brouhaha de la fête. Neuf heures sonnèrent. Le trot de deux chevaux retentit sur le pont et, entre les branches à demi effeuillées des poivriers, Thérèse aperçut un équipage entièrement drapé de blanc, qui vint stopper sur le quai. En même temps elle vit Jacques se détacher du trottoir, traverser la chaussée et courir vers la mystérieuse voiture- — Blanche sur le fond blanc du landau, une femme se souleva à demi et fit un signe de la main; un valet de pied revêtu d'un domino ouvrit la portière au moine qui, d'un bond, prit place à côté de l'élégante forme féminine. Puis le laquais remonta sur son siège et, au pas, le landau gagna la rue Saint-François-de-Paule, tandis que Thérèse, dont les genoux fléchissaient, s'asseyait consternée sur l'un des bancs du square...
Était-ce possible? Après quinze mois de ma-' riage !... Être réduite, non plus même à se débattre contre de vagues soupçons, mais à constater dans les conditions les plus humiliantes le mensonge et l'infidélité de l'homme en qui elle avait
religieusement placé toute sa confiance, route sa tendresse! Elle tordait l'une dans l'autre ses mains glacées et cherchait à se faire du mal, comme si la douleur physique eût eu le don de chasser ce cauchemar atroce... Hélas! non, ce n'était pas un mauvais rêve, Thérèse vivait en pleine réalité, — une réalité brutale dont l'étreinte la meurtrissait impitoyablement. — Elle entendait les bruits de fête du carnaval, elle distinguait encore le trot des chevaux qui emportaient Jacques et M me Liebling vers le Corso, et le grincement des roues sur le sable se répercutait dans son cerveau endolori.. Elle n'eût etf qu'à se lever et à courir pour rattraper les coupables et prendre Jacques en flagrant délit de traîtrise... Mais à quoi bon?. . Elle en avait assez vu pour qu'il ne lui restât plus la moindre incertitude. L'écroulement était total; elle était saturée de souffrances et n'avait plus la force d'en supporter de nouvelles, bailleurs, elle ne pouvait laisser plus longtemps seules M me Moret et Christine. Il ne fallait pas que les deux femmes se doutas- . sçnt de ce qui se passait; c'eût été pour la petite mère un coup trop rude, et pour Christine trop de satisfaction. A la pensée de ce qui arriverait si la conduite de Jacques était connue de M me Moret, Thérèse se retrouvait courageuse. — Non, cette tragédie devait rester cachée au fond de son cœur. L'humanité lui commandait d'éviter
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un éclat capable de tuer cette vieille mère qui la chérissait comme sa fille et qui croyait en son fils comme en Dieu. L'explication aurait lieu avec Jacques seulement; ils auraient à chercher ensemble une solution qui ménagerait la tendresse de M me Moret tout en sauvegardant la dignité de l'offensée. Et, d'un pas précipité, emportant sa désolation au milieu des .rumeurs de la fête, Thérèse gagna la rue Carabacel par le chemin le plus court.
. Pendant ce temps, le landau de M mc Liebling descendait lentement la rampe de la rue Saint- François-de-Paule.
— Vous le voyez, murmurait Mania, répondant par une légère pression à l'étreinte fiévreuse de Jacques, j'ai tenu parole... A propos, n'avezvous point de loup?... Oui... Eh bien, masquezvous.
— Vous avez peur d'être vue avec moi? demanda ce dernier tout en obéissant.
— Non, certes... Sachez que la peur du qu'en dira-t-on ne m'a jamais arrêtée. Ce que j'en fais est surtout dans votre intérêt... Croyez-vous bien utile que les journaux de Nice publient demain que vous vous êtes promené avec moi au Corso ?... Vous devriez au contraire me remercier de ma générosité. Je vous épargne de la sorte sinon des remords, du moins les reproches... légitimes d'une personne qui vous est chère !
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Tandis qu'elle lui parlait de ce ton demi-railleur et demi-sérieux qui lui était familier, Jacques haussait les épaules et se mordait les lèvres. En ce^moment, cette allusion directe à ses devoirs de mari gâtait son bonheur en remuant au fond de lui de fâcheux scrupules. Il se renfonça avec humeur dans un coin du landau et garda un silence embarrassé.
Là voiture prenait la filé et s'engageait dans la piste du Corso, au milieu de la foule tassée de chaque côté de la chaussée et sur les gradins de l'amphithéâtre. La lune n'était pas levée, et sous un ciel diamanté d'étoiles les tribunes demeuraient enveloppées dans une ombre crépusculaire. Le fond de la place avait l'air d'un lac noir où s'agitaient des masses confuses. A , travers les gradins de l'estrade* des vendeurs de moccoletti circulaient, offrant leurs paquets de minces cierges emmanchés à des roseaux. Çà et là, une lueur trouait la nuit; les moccoletti jetaient dans l'obscurité le scintillement falot de leurs lumignons soufflés à chaqueinstant, puis se rallumant pour s'éteindre encore. En bas, des pierrots blafards se trémoussaient au milieu de la piste où alternaient deux orchestres. En cette pénombre, des voitures de masques, vagues et sileacieuses comme des fantômes, défilaient, drapées de . blanc, éclairées de lanternes blanches, capricieusement décorées : l'une d'elles était enguirlandée
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de virginales fleurs d'amandier; une autre, vaste berceau tendu de mousseline, contenait un pâle foisonnement de nourrices et de bébés; une troisième, capitonnée de fourrures, traînait des hôtes disparaissant sous des pelisses neigeuses. Le landau de Mania, drapé de peluche, était couvert d'un tapis de juliennes et de violettes blanches; du milieu de cette jonchée odorante surgissait à demi la jeune femme, coiffée d'une toque de peau de cygne, emmitouflée dans sa pelisse de chèvre du Thîbet et semblable à une Nixe Scandinave. Les masques des voitures et les dominos des tribunes se lançaient des boules de papier qui s'émiettaient tout à coup en l'air, et des giboulées floconnantes s'éparpillaient sur les blanches apparitions de ce fantastique défilé. Les danses mêmes des masques autour des équipages prenaient des apparences de rêves sous la tremblante clarté des étoiles ou à la clignotante lueur des moccoletti. Peu à peu Jacques se laissait gagner par cette voluptueuse fantasmagorie. L'aspect de ces blancheurs duvetées et fuyantes, la musique berceuse des valses, lui donnaient des sensations toutes neuves. Ces airs de danse, entendus autrefois et accompagnant maintenant de leur mélodie familière l'étrange défilé des masques pâlissants, lui remuaient mollement le cœur. Il lui semblait assister à la résurrection des heures de jeunesse dont il n'avait pas joui; les joies entrevues à vingt
ans, ardemment convoitées et dont il avait fait son deuil, apparaissaient tout à coup à sa portée, comme évoquées par une baguette féerique, et facilement réalisables. Sous les blanches fourrures qui l'enveloppaient, il sentait le contact tiède du corps de Mania. A la discrète et brève clarté des moccolem, il distinguait le scintillement des yeux de la jeune femme et le mobile sourire de ses lèvres. Il n'osait point parler, comme s'il eût craint qu'au son de ses paroles tout. ce délicieux rêve ne se fondît ainsi qu'un givre; mais sa main avait cherché celle dé Mania, et, l'ayant rencontrée, ne la quittait plus.
Prise également sans doute par la nouveauté charmante du spectacle,, étourdie par ce lent tournoiement à travers des ombres fuyantes, heureuse de savourer un plaisir non encore goûté, M me Liebling ne retirait pas sa main. Les deux paumes se touchaient, les doigts s'étreignaient...
— Merci ! murmura Jacques d'une voix étouffée.
; Rapidement elle lui posa sur les lèvres le bout de son éventail de plumes.
— Ne parlez pas ! chuchota-t-elle, vous feriez envoler le charme.
Elle oubliait elle-même à ce moment son scepticisme à l'endroit de l'amour et se sentait mollement inclinée à s'attendrir; mais elle gardait sa répugnance pour les phrases sentimentales. Les
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déclarations sans cesse pareilles à l'aide desquelles les amoureux se croient obligés de traduire ce qu'ils éprouvent lui avaient toujours paru d'une banalité ridicule et, au milieu de cette blanche féerie du Corso, elle souhaitait que rien de vulgaire ne gâtât la joie exquise et rare qu'elle ressentais Elle se trouvait dans cette disposition d'âme où la femme est remuée jusque dans le tréfonds dé son être et où, pour un amant, le silence est le plus puissant des auxiliaires. A cet instant, sans que Jacques s'en doutât, sous cette lumière assoupie, dans ce doux tournoiement mystérieux, son cœur s'alanguissait et s'en allait amoureusement vers. lui. Elle se livrait presque mentalement; ses yeux se fermaient, ses lèvres devenaient froides. Elle eût voulu être devinée et, sans qu'un mot fût prononcé, emportée dans une longue, silencieuse et berceuse étreinte...
Après avoir deux fois longé la piste, le landau gagnait le Cours où les pâles files de piétons et d'équipages se fondaient comme de la neige dissoute dans l'éblouissante phosphorescence de la lumière électrique. Les rayons incandescents traversaient dans toute sa longueur la rue Saint- François-de-Paule et baignaient d'une coulée d'argent en fusion la lente procession des voitures. Sous cette clarté métallique et vibrante,' les jolies femmes emmitouflées de dentelles, les moines blafards et les pierrots enfarinés apparais*
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saient comme des personnages de la Comedia delVarte. Cela donnait une impression à la fois sensuelle et tendre, pareille à celle que laissent les comédies de Musset ou les mélodies de Mozart. Involontairement Jacques se remémora la représentation de Von Juan; il revit Mania entrant dans sa loge, tandis que Faure et la Ludkoff chantaient « La ci darem la mono. » Au moment où le landau passait devant l'Opéra-Municipal, il se pencha vers M me Liebling et lui dit :
— C'est là que je vous ai aperçue pour la première fois... Comme vous étiez belle, et comme le duo de Zerline et de Don Juan était en harmonie avec votre beauté!... Je n'entendrai plus jamais la musique de Mozart sans vous avoir devant les yeux.
L'intensité de la lumière, éclairant la rue comme en plein jour, avait tiré Mania de son rêve alangui. Elle dégagea sa main, et hochant la tête :
— Ah! soupira-t-elle, Von Juan!... Cette musique-là est l'image de la vie : le trio des masques, la chanson de Zerline, la sérénade, puis l'arrivée du Commandeur à travers les danses; les dominos et les musiciens qui s'enfuient épeurés; le séducteur qui s'enfonce dans les dessous et, finalement, le rideau qui tombe...
Elle eut un sourire désabusé, puis regardant Jacques droit dans les yeux :
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— Voici également la fin de la fête et le moment des adieux, ajouta-t-elie pendant que le landau, après avoir gravi la rue, débouchait sur le quai presque désert.
Jacques tressaillit, et, lui saisissant brusquement le bras :
— . Non, s'écria- t-il, ne nous quittons pas ainsi... Accordez-moi encore une heure, je vous ai à peine parlé!
— Le silence est d'or, interrompit Mania en secouant de nouveau la tête... Mais soit! promenons-nous encore une heure, puisque vous le désirez, et causons raisonnablement, comme des camarades... Où voulez-vous aller? Je ne vous propose pas de retourner au Corso; il ne faut pas rêver deux fois le même rêve.
— J'irai où vous voudrez, répondit-il enchanté, peu m'importe, pourvu que je sois près de vous!
— Baptiste, dit la jeune femme en se penchant vers le cocher, conduisez-nous sur la route de Villefranche.
Le cocher dirigea ses chevaux vers la place Garibaldi. Mania s'était enveloppée dans sa pelisse et avait ôté son loup.
— Comme vous êtes belle! murmura Jacques en se démasquant à son tour et en la contemplant de l'air d'un homme en extase.
— De grâce, pas de compliments, sinon je rentre à la maison!... Non, parlez-moi de vous,
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de votre peinture et de vos études. Voilà qui m'intéressera bien plus que vos fleurettes à la française.
Et, commençant la première, elle se mit à l'interroger curieusement sur son enfance, sur son village et ses années de début à Paris. — Jacques, dérouté par ce caprice qui coupait court aux tendres effusions dont il avait rêvé de. remplir cette heure de tête-à-tête, répondit d'abord très laconiquement, puis, peu à peu aiguillonné par les réflexions spirituellement suggestives dont Mania entremêlait ses interrogations, il s'échauffa et devint éloquent en causant des choses qui te touchaient, intimement. Il conta ses premières impressions en face de la nature, et ses joies solitaires lorsqu'il étudiait au milieu des bois ou dans Tatelier de Lechantre. Il parla delà façon dont il comprenait son art, de ses luttes pour serrer de plus près la vérité, et il énuméra.ses projets de tableaux. Il voulait, dans une série de grandes toiles, retracer toute la vie campagnarde : la fenaison, "la moisson, les semailles,* les amours villageois, un enterrement de jeune fille...
Tandis qu'il discourait, ses yeux pétillaient, son front s'illuminait, ses traits irréguliers pre- . naient une originale expression de beauté intel-. lectuelle, et. Mania, penchée vers lui, écoutait avec un intérêt croissant les confidences de cette âme d'artiste enthousiaste et naïve. Cette mon-
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daine raffinée goûtait avec un renouveau d'émotion la verdeur sauvage, la sincérité absolue, d'un esprit à la fois élémentaire et merveilleusement doué. En entendant le peintre décrire avec amour, ses* friches natales^ embaumées de serpolet, ou ses champs labourés exhalant au soleil leur bonne odeur de terre» elle retrouvait en elle-même les sensations dune enfance passée au milieu des plaines galiciennes et ses yeux'se mouillaient. — Au. moment où il se dépitait du tour que prenait la conversation, Jacques, à son insu, agissait plus fortement sur le cœur de M me Liebling que s'il lui eût adressé la plus, brûlante des déclarations. Pendant cette première partie de l'entretien, le landau descendait la rue Ségurane et longeait le port, dont les feux rouges et jaunes luisaient dans l'obscurité. On distinguait confusément un fouillis de mâts, de vergues et de cheminées. Toutes ces 'lignes noires Surgissaient de l'ombre et s'entrecroisaient sur le ciel plus clair. — Maintenant les chevaux gravissaient la rampe de Montboron, bordée de jardins en, fleurs et, de villas endor-, mies. Quand ils arrivèrent au sommet de la; montée, la lune déjà échancrée se leva au-dessus du Mont Gros et éclaira d'une tranquille lumière les découpures de la côte jusqu'à la presqu'île du cap. Ferrât. La mer très calrpe étalait sa nappe, d'argent, estompée tout au fond par une brumç. légère. On la voyait ourler d'un liséré blanc les
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roches de la presqu'île, puis reparaître, scintillante, au delà de cette langue de terre et se confondre au loin avec les bleuâtres contours des montagnes. Sur cette blancheur laiteuse, l'architecture des terrasses et les massifs des jardins ressortaient en masses foncées et vigoureuses. Ça et là un rayon de lune, piquant dans ce noir des taches d'une clarté vive, mettait en lumière le feuillage vernissé d'un magnolia ou l'épanouissement d'une touffe de roses. Le ventVétait assoupi. Une; paix profonde enveloppait la route solitaire et, par intervalles, une bouffée aromatique se répandait comme une caresse dans l'air transparent.
— - Oui, certes, continuait Jacques, j'aime la peinture; elle m'a donné de grandes joies, mais aucune n'est comparable à celle que j'éprouve en ce moment sous ce beau ciel, par une nuit enchantée* auprès de vous..., si près que la tête me tourne à l'odeur de ces tubéreuses qui sont à votre corsage!
En même temps, d'un geste hardi il s'emparait de l'une des tiges fleuries qui émergeaient dans rentre-bâillement de la pelisse, il la portait à ses lèvres et la cachait dans son froc de moine.
— Vous retombez dans votre vieux péché, dit Mania en fronçant le sourcil; ne pouvez-vous donc causer une demi*-heure ayec une femme saiis débiter des compliments ou sans commettre une inconvenance ?
mr*
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— Soit, je 'suis fou, balbutià-t-il ; est-ce ma faute si vos yeux me grisent comme un vin* trop fort? *
— J'en suis désolée, en ce cas, répliqua-t-elle gravement, car- vous ne devez pas vous enivrer de ce vin-là.
~— & pourquoi ? s'écria-t-il impétueusement. l " ^— Parce que vous n'êtes pas libre, repartitelle.
— Libre! murmura-t-il irrité; qui donc est libre en ce monde?... H m'est impossible de ne pas vous aimer et vous ne pouvez tn'en empêcher... Toute passion sincère est irrésistible. *
— Voilà dé beaux principes! reprit-elle en raillant; supposez un instant que quelqu'un soit très amoureux de M me Jacques Moret et lui tienne ce même langage... Seriez-vous charmé qu'il mît votre théorie en pratique?
Jacques se mordait les lèvres et redevenait silencieux. Cette nouvelle allusion à Thérèse lui faisait éprouver un sentiment de honte et de gêne. Il était à la fois agacé et choqué. Tout ce qu'il y avait en lui de délicat et de loyal souffrait d'entendre prononcer le nom de l'honnête femme qu'il méditait dé tromper, par celle qui avait pro* voqué cette -trahison. Gela lui semblait une pro* faivarion pUis coupable presque que la trahisorî felle^èiême. Puis, par un singulier dédoublement de sa propre pensée* il songeait avec ënniiique
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l'évocation de la* pure image de Thérèse au mi- . lieu.de son galant tête-à-tête allait fatalement interrompre le courant amoureux qui s'était établi entre Mania et lui, et l'obliger à recommencer son siège. Il s'exaspérait de cette malencontreuse allusion et, n'ayant pu l'arrêter sur le* lèvres dp M^ e Liebling, il s'efforçait du moins, en gardant un silence boudeur, de laisser tomber la çonversation. ?
+*- Vous ne répondez pas, poursuivit malicieusement M,ania; vous sentez vous-même qu'il n'y a rien à -répondre.
Il eut un geste d'impatience.
-^ En effet, madame, répliqua-t-U amèrement, vous ères la logique en personne L. Il s'était rejeté dans le coin du landay et persistait dans son. humeur taciturne, il regardait avec dépit les che^ vaux descendre au trot la rampe de Villefranche. Il se disairque dans quelques minutes on atteindrait le bourg et que, docile aux ordres, de sa maîtresse, le cocher rebrousserait chemin. Il calculait la rapidité du retour, regrettait, la fuite de ces minutes précieuses qui ne se retrouveraient plus, et, tout en s'obstinant dans- son mutisme, il se désolait; de ce silence et de Toccasion per-* due. — Il y a chez l'homme un fonds de naïveté candide qtii le rend moralement supérieur à la femme, et qui pourtant dans les. lutte* de la vîç de tous les jours constitue un état d'ipféfiorité*
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Jacques était convaincu de la sincérité des objeo riods de Mania, tandis que celle-ci -ne les avait soulevées qu'avec le secret espoir de les voir ré* futer. Elle observait le peintre du coin de l'œil et souriait énigm&tiquement. Quand elle eut constaté que, son Compagnon s'entêtait à garder le silence, elle comprit qu'elle avait dépassé le buti - — Qu'avez-vous ? demanda-t-elle. Vous boudez?
— Moi?... pas le moins du monde, seulement je réfléchis*..
— Et à quoi pensez-vous?
— Je pense que'VQUS êtes une froide statue et que vous ne m'aimez pas ! .
■ — Voilà une galante découverte!... Pour ne pas être en reste avec vous, je Vais vous en confier une autre que j'ai faite: c'est que vous aimez trop votre femme pour qu!il vous soit possible d'aimer fortement ailleurs.
— Vous savez bien le contraire, protesta-t-il, vous savez bien que vous m'avez ensorcelé]
— Oui,, je joue le rôle de la méchante fée, tandis que la fée du foyer demeure dans le fond de votre cœur, pure, impeccable, religieusement adorée.
— - Qu'en savez-vous? ,
— - Ne l'âi-je point vu tout à l'heure? Vous êtes devenu morose rien qu'à la pensée qu'elle pût appliquer pour son compte vos théories sur la passion irrésistible.
^Ce* n'est pais la; même chose, \
t— Naturellement... Elle, la r sainte ntydene* doit rester inattaquable et immaculée dans son sanctuaire.,/ Mais M^ e Liebling, une étrangère un peu , coquette, un peu excentrique, et d'ail» leurs séparée de son mari..., oh ! ç£lle r là, on peut lui faire la cour sans scrupules, on peut chercher à la' compromettre; et, en supposant qu'elle succombe, cela ne tire pas à conséquence!... Et è\ M me Liebling, qui n'est pas une sotte et sait se défendre contre ses propres faiblesses, hésite à livrer sa personne à quelqu'un qui ne lui donnerait pn échange qu'un morceau de son cœur, on Uaccuse d'être incapable de tendresse, et on l'appellç « une froide statue... »
... ^lle s'interrompit pour s'adresser au cocher: : -r-. Baptiste, voici Villefranche... Il est temps de rentrer!
Dans le creux du rocher, la petite ville.endor^ mie étageait au-dessus de la mer ses maisons dont le clair de lune blanchissait les façades. Le lan-* dau tourna lentement, puis les' chevaux; effleurés par le fouet de Baptiste, remontèrent au petit trot la côte qu'ils venaient de descendre.
— Vous souvenez-vous, reprit Mania en plongeant ses yeux brillants dans ceux de Jacques, vous souvenez-vous de ce que je vous ai dit à propos de mon caractère, la première fois que nous avons causé ensemble à la villa Endymion?
— Oui, vous m'avez avoué: que vous aviez le cœur sensible... Je crois que vous vous vantiez un peu.
— C'est possible... Mais j'ai ajouté que j'étais affreusement exclusive... Je n'ai pas changé... Tout ou rien, et, si je commettais la folie d'aimer, je n'admettrais pas le partage. Je voudrais qu'on fût à moi sans arrière-pensée, sans compromis* sion.
. En même temps elle le regardait d'un air de défi. .
— Ainsi, murmura-t-il, captivé par cet attirant regard, vous aimeriez celui qui satisferait à ces conditions?
Le landau filait avec rapidité sur la route plane, et Jacques, les yeux attachés aux yeux de Mania, se sentait entraîné vers un inconnu plein de promesses. 11 était arrivé à ce degré d'exaltation où les reniements ne coûtent plus rien, où l'âme maîtrisée par le désir est prête à tous les abandons, à toutes les apostasies.
Permettez, rectifia M me Liebling, j'ai simsiipplement dit que si j'aimais, j'exigerais en retour qu'on m'appartînt tout entier.
— M'aimeriez-vous, balbutia-t-il, si je vous jurais, de tout oublier pour vous?
— : Tout? répéta-t-elle avec un sourire incrédule, c'est beaucoup vous aventurer.
— Que m'importe tout ce qui n'est pas vous!
*— Vous vous donneriez sans regret?
— Sansregret. .
* — - Sans partage?
— Corps et âme. >. en esclave.
Elle éclata de rire. • ;
' — Vous ne me croyez pas? s'exclama-t-il, choqué.
■ — Si fait, mais j'ai peur que vous ne ressem* bliez aux enfants qui promettent tout ce qu'on veut pour avoir une dragée, et qui ne se souviennent plus de rien, dès qu'ils l'ont obtenue.
Il eut un geste irrité. Ce rire et ce sarcasme intempestifs ['énervaient cruellement. Le dépit lui serrait le gosier et lui mettait presque des larmes dans les yeux.
— Non, vous ne m'aimez pas! grommela-t-il avec rage, sans quoi vous n'auriez pas le cœur de plaisanter en un pareil moment. *
Elle fut émue de l'expression tragique de ses traits et comprit qu'elle l'avait exaspéré. La colère et l'amour l'avaient transfiguré. La clarté lunaire pâlissait encore son visage et faisait mieux ressortir la carrure du front sous les cheveux noirs, l'amertume passionnée des lèvres sous la barbe frisante, le feu sombre des yeux humides. Mania le trouva vraiment beau; elle éprouva le même voluptueux frisson qui l'avait secouée lorsqu'une demi-heure avant il avait parlé de sa vie à la cam* pagne — et la mystérieuse source de la tendresse
se rouvrit ien elle. Elle le regarda plus affectueusement et lui tendit les mains.
Il les serjra avec emportement ^t ne les lâcha plus.
'— Vrail' balbutia- t-il, vous ne vous moquez pas?... Vous m'aimez un peu?
— Comment osez-vous en douter?... répondit-elle très bas, — et la sourdine caressante de cette réponse à peine articulée en doubla encore le prix.
Dans Téblouissement qui l'affolait, Jacques attirait la jeune femme vers lui et voulait la serrer dans ses bras. Elle l'arrêta d'un regard, et se reculant:
—^ Soyez plus calme, je vous en prie... Songez que nous voici à Nice et que la route n'est plus déserte!
Le landau avait en effet dépassé Montboron, et croisait à chaque instant des voiture^ qui revenaient cîu Corso* •
— - Déjà! se récria Jacques, et c'est à peine si j'ai pu vous dire le quart de ce que j'ai dans le cœur... Déjà vous quitter? Quand et où vous reverrai-je?
— Mais, répliqua-trelle, quand vous voudrez, chez moi... Ne vous ai-jé pas dit qu'on m'y trouvait tous les soirs, de cinq à. sept «heures?...
. — Oui, soupifa-c-il, à l'heure de tout le monde, au milieu de votre cercle habituel... Ne compre-
nez-yous pas, si Vous m'aima Un peu, qu6 l'amour veut plus d'intimité* et ne me permettrez-vous pas de me retrouver avec vous dans les mêmes conditions que ce soir?
— Oh! s'exclama-t-ellë, vous êtes bien exigeant pour un nouveau converti ! Ayant d'avoir pleine confiance en vous, laissez-moi mettre yn peu votre beau zèle à l'épreuve... D'ailleurs mon salon n'est pas aussi fréquenté que vouç l'imaginez; en y venant vers six heureç, vous risquerez fort de m'y trouver seule quelquefois. Vous voyez, je suis bonne personne... Et maintenant, en quel endroit désirez-vous que je vous dépose?...
La voiture longeait le port. Jacques pensa à Francis Lechantre et au yachrdu barpn Herder. Il réfléchit à l'impossibilité de rentrer rue Carabacel en robe de moine, .et, comme le magasin du costumier devait être fermé à pareille heure, il résolut d'aller trouver Francis, afin de le charger de la restitution de son travestissement.
• — Je descendrai ici, répondit-il. à Mania. J'ai un ami qui est à bord de l'Hébé, et j'ai besoin de lui parler.
— Je comprends, dit railleusempnt M me Liebling; cela s'appelle, je crois, en France, se procurer un alibi!..* Enfin, ce soir, je suis disposée à l'indulgence. . . Good by! '
— A bientôt... Je vous adore! chuchota-t-il en
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lui baisant la main. — Il sauta sur le quai; et le landau partit au grand trot. '...'-.>
Il découvrit assez rapidement l'Hébé, et, s'adres; sant à un matelot qui était de planton à Tanière, il demanda Francis Lech antre. — Le paysagiste n'était pas rentrç. Jacques pénétra dans l'intérieur du roof, enlev% son costume, sous , lequel il avait eu la précaution de garder son veston, puis, faisant un paquet du froc, il le remit au matelot avec un bout de billet pour Lechantre.
Quand il eut retraversé la passerelle, et qu'il se trouva sur le quai désert, il lui sembla qu'il avait laissé, avec son travestissement, un peu de l'ivresse qui tout à l'heure lui bouillonnait dans la tête/ En même temps que la fraîcheur de là nuit lui tombait sur les épaules, de mélancoliques réflexions lui assombrissaient l'esprit, ce Cette entrevue avec Mania, si ardemment souhaitée, était maintenant déjà dans te passé, et que lui en restait-il?... Une vague promesse d'amour. Il revenait de ce rendez-vous plus épris que jamais, le cœur plu*; gonflé de désirs, mais avec la conscience d'avoir obtenu bien' peu. » Si cette réflexion L'attrista et le découragea un instant, elle eut $u moins le résultat de diminuer ses remords. Il envisagea peu à peu son infidélité avec plus d'indulgence, en se disant qu'il n'avait aucun gros péché à se reprocher, et allégé en pensant
que, le lendemain, il pourrait soutenir le regard de Thérèse sans trop d'embarras, il hâta le pas dans la direction du Paillon. — «c II est onze heures, sdngeait-il, et je trouverai la maison endormie. Tant mieux! Je n'aurai ce soir aucune explication à donner ni aucun mensonge à in*, venter. » Néanmoins, quand il fut sur le Pont Neuf, il s'attarda, accoudé au parapet, afin d'être plus sûr, en rentrant, de n'être dérangé par personne. — La fête était terminée, mais dès ru- ■ meurs tumultueuses, des cris de niasques en goguette emplissaient encore les rues avoisinantes. ; Sous la blanche clarté de la lune, il eut de nouveau la vision du Corso et de Mania, étendue parmi ses fourrures dans le landau qui courait le long de la Corniche, puis il regretta de s'être montré trop timide et de n'avoir pas assez pro* fité de la liberté de cette heure irretrouvable. . Brusquement, il quitta le pont et gagna.d'un trait l'angle de la rue Carabacel. Avec d'infinies pré* cautions il introduisit son passe-partout dans ia serrure, franchit en tâtonnant le vestibule. Tout l'appartement semblait plongé dans le sommeil. A pas de velours, il se glissa dans le couloir, ouvrit doucement la porte de sa chambre et resta soudain interdit. -+- Près d'une lampe à demi baissée, Thérèse était assise au coin de ia che : minée, et, immobile, le regardait entrer.
es le premier coup d'oeil jeté sur sa fenime, Jacques comprit quelle le soupçonnait et prévit la possibilité d'pne explication pénible; Toutefois, persuadé que la jalousie de Thérèse était purement instinctive et ne se fondait que sur de vagues suspicions, il résolut de payer d'audace et de répondre à ses interrogations du ton dégagé et avec l'assurance d'un homme qui n'a rien à se reprocher.
- -r— Comment! s'écria-t-il, tu n'es pas couchée? En entendant venir son mari, Thérèse avait eu d'abord grand'peine à réprimer un mouvement d'indignation. Mais, quand elle eut rapidement Constaté, l'aplomb 'du coupable, elle rçprit possession d'elle-même et préféra, avant d'éclater, le laisser s'embarrasser dans ses propres mensonges.
D'ailleurs elle ne pouvait croire encore à une complète duplicité et peut-être s'attendait-elle, de la part de Jacques, sinon à une soudaine expression de repentir, du moins à quelques marques de confusion.
— Non, répondit-elle, j'étais inquiète et je n'ai pas voulu m'endormir avant de te savoir rentré... T'es-tu amusé à ta soirée?
— Mais oui, assez, répliqua-t-il enchanté du tour que prenait l'interrogatoire.
— A quoi avez-vous passé votre temps?
— Nous avons fait un whist et bu du thé.
— C'est un divertissement médiocre... Êtiezvous nombreux?
— Quatre en tout, moi compris.
— J'imaginais que vous étiez peut-être allés au Corso... Il n'y avait pas de dames avec Vous? ajouta Thérèse sarcastiquement.
— Quelle idée! A quel propos me démandes* tu cela?
— Mon Dieu, en % carnaval, c'eût été tout na* turel... Et puis, poursuivit-elle en accentuant iro* niquement ses paroles et en fixant ses yeux sur le veston de Jacques* cela m'expliquerait là provenance de ces fleurs qui décorent ta boutonnière..-.
Jacques, déconcerté, abaissa un regard sur son veston et y aperçut les tubéreuses dérobées à Mania. H avait oublié de les enlever avec sa robe de moine* . . .
— Hein ! balbutia- t-il, interdit, ces tubéreuses.. . , Ah! oui, une plaisanterie de Lechantre.
Cette fois, Thérèse ne put se contenir.
- i — Tenez, dit-élie en éclatant, ne vous empêtrez pas davantage dans vos mensonges... Vous n'êtes pas encore fait à ce métier-là !
— Moi, je mens? protesta-t-il en rougissant.
> — Oui, vous mentez, affirma Thérèse, et j'en ai honte pour vous... Vous n'étiez pas chez le baron Herder, mais au Corso... Vous n'y êtes pas allé en compagnie de Lechantre, mais bien en têteà-tête avec une femme... N'essayez pas de nier... Je vous ai suivi, je vous ai vu sortir de chez le costumier et monter dans le landau de cette créature.
DeVant ces accusations articulées avec preuves à l'appui, Jacques perdait contenance. Il sentit que toute dénégation devenait inutile. En même temps, de désagréables réflexions se succédèrent rapidement dans son esprit. Il eut conscience du désastre qui menaçait la paix de son intérieur conjugal, de la peine qu'il infligeait à Thérèse et du chagrin qu'éprouverait la petite mère, si elle venait à savoir ce qui se passait. Puis, simultanément, il songea que la découverte de ce com* mencement d'infidélité le forcerait à rompre toute relation avec Mania Liebling, et cela acheva de le troubler en l'exaspérant. Il s'irrita contre lui-même* contre l'espionnage de la jeune femme.
contre la fatalité qui donnait là proportion d'une faute irrémissible à ce qu'il se plaisait à cornsi-
• dérer comme un péché véniel. — Après tout, selon son indulgente estimation, son crime se réduisait à une flirta tion un peu vive; l'infidélité n'avait pas été consommée et il lui semblait souverainement injuste qu'on poussât ainsi les choses
' au tragique. Furieux d'avoir été mis dans son tort, il ne trouvait d'autre moyen de se tirer d'affaire que de prendre à son tour l'offensive, ^ussi, quand Thérèse, surexcitée par son silence, feut ajouté -d'un ton provocant:
— Cette femme était la baronne. Liebling, ' ayez donc le courage de l'avouer!
Il répliqua aveoemportement :
— Eh! oui, c'était M me Liebling... Tu le sais' ' bien, puisque tu as pris la peine de m'espionnér...
Si c'est Christine qui t'a donné ce joli' conseil* je • lui en fais mon compliment!..» C'était M mç , Lie- 1 bling, à qui j'avais promis hier de lui rendre visite dans sa voiture... Le cas n'est pas pendable, j'imagine, la chose s'étant passée en landau dé-
* couvert, devant. des milliers de personnes... Je ne * t'en aurais pas. fait mystère, si, dès -le début, tu
n'avais manifesté une' jalousie enfantine.. En riie taisant, j'ai simplement voulu' ménager des susceptibilités qui, permets-moi de te le dire, ne sont guère de mise dans ce pays-ci et datis le monde où nous vivons. ■ ' '• »
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.. Alors, avec un redoublement de mauvaise humeur, il lui laissa entendre qu'ayant épousé un artiste, elle .devait se soumettre à certaines obli-> gâtions qu'impose la nécessité de se créer des relations. — Un peintre ne devait pas être jugé d'après les préventions qui ont cours chez les bourgeois, et ce qui semblait une énormité à Rochetaillée était considéré dans le monde comme une action fprt innocente. Une femme exposée . à rencontrer chaque jour des modèles dans râtelier, de son mari devait montrer un esprit plus tolérant et se défaire de ces mesquines idées, pn> vinciales. — Se grisant de ses propres paroles et s'obstinant à plaider les (circonstances atténuantes, il ne s'apercevait pas de la cruauté de son argumentation, et il aurair continué longtemps ainsi si Thérèse ne lui avait impétueusement coupé la parole:
— Taisez- vous ! murmura-t-elle, ne sentez-vous pas que vos propos me déchirent: le cœur? Ils sont si différepts de ceux que vôusme teniez dans le jardin du Prieuré, lorsque vous ine demandiez de vous épouser!... En ce tempSrlà, 'c'était moi qui me trouvais trop paysanne pour vivre dans votre milieu, et c'était vous qui me rassuriez en me répétant que j'étais la meilleure compagne que pût désirer un artiste.- Il n'y a pas trois mois, vous aviez le monde en aversion et Vous me proposiez de vivre dans- la plus absolue
solitude... Le changement a été prompt! Celle qui a transformé vos goûts m'a du même coup enlevé votre cœur, et vous osez me reprocher d'être jalouse de cette femme?... Et quand je suis navrée de vos mensonges, quand je pleure notre bonheur détruit, notre intimité brisée par une étrangère, vous ne craignez pas de railler mon étroitesse d'esprit et mes préjugés de province! Ah! ma province, mon pauvre petir Prieuré, pourquoi ne m'y avez-vous pas laissée?... Je ne connaîtrais pas l'atroce chagrin que vous me causez aujourd'hui...
Elle s'était rassise et pleurait silencieusement* En voyant ces larmes muettes glisser entre les doigts et rouler sur les bras nus de Thérèse, Jacques fut lentement attendri. Le souvenir des heureux jours du Prieuré, évoqués douloureusement par la jeune femme, acheva de lui retourner le cœur. Sa poitrine se serra, ses nerfs se dér tendirent et tout d'un coup il s'agenouilla près de Thérèse; il écarta les mains qu'elle tenait appuyées contre sa figure et voulut, en signe de repentir, poser ses lèvres sur les yeux mouillés de l'affligée. Mais d'un geste découragé elle le repoussa et se rejeta en arrière. .
— Non, dit-elle, laissez-moi... Ne comprenezvous pas qu'en ce moment vos caresses ,mfe sont odieuses?. . . Vous avez encore sur vous l'odeur dç
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cette créature à qui, sans doute, vous en avep prodigué de pareilles...
— Thérèse, protesta-t-il, je te jure que tu tè trompes... Rien de ce que tu supposes n'est arrivé... Oui, il est vrai, j'ai rencontré hier à la redoute M mc Liebling, et, dans un moment d'étouiv derie, j'ai accepté l'offre d'une place dans sa voiture... Une fois l'engagement pris, j'ai eu peur de passer pour ridicule si je ne le tenais pas. Je suis allé au rendez-vous et mon seul tort est de te l'avoir caché; mais pendant cette promenade, tout s'est borné a de banales galanteries. Je n'aurais pas dû me prêter aux fantaisies d'une femme coquette et un peu excentrique, mais je t'en demande humblement pardon...
C'est toi seule que je chéris et toi seule qui possèdes le meilleur de moi-même...
Hélas! au moment où il murmurait cette amende honorable, il voyait, entre lui et Thérèse, l'image de Mania s'interposer comme pour donner un démenti à ses protestations. Tandis qu'il pariait, sa pensée, invinciblement, retournait sur la route de Villefranche ; il ne pouvait s'empêcher de penser à la blanche forme de M me Liebling penchée vers lui, à l'attirante ca* resse de ses yeux, à son bras nu qu'il avait un moment tenu prisonnier entre ses mains, et il sentait que, bon gré mal gré, cette apparition tentatrice viendrait, ainsi qu'un regret, se glisser
jusque dans l'intimé tête-à-tête de la vie .conjugale, Thérèse aussi, d'ailleurs semblait' en avoir l'intuition, car elle ne se laissa point fléchir. Les supplications de Jacques n'avaient ni cet élan ni cet accent convaincu qui vont droit au cœur et en -font jaillir une source de pardonnante tendresses •— - La jeune femme hocha tristement, la tete. :
«^-Le mal est fait, reprit-elle, et toutes vots protestations ne le répareront pas. Vous avez vous-même tué la confiance que j'avais en vous, et, quoi que vous me juriez maintenant, je me dirai toujours : & Puisqu'il m'a trompée une fois* pourquoi ne me tromperait-il pas encore? »/Du moment où' vous avez pu m'abuser par un nien* songe, qui m'assure maintenant de votre sincérité?..* Ah! continua-t-elle en se tordant les mains, c'est cela qui est plus cruel encore que votre infidélité! Ce qui est affreux, c'est d'être obligée de douter dé l'homme en qui on croyait, c'est de sentir diminuer d'heure en heure l'estime et l'affection qu'on avait pour lui...
Il s'élança vers elle et chercha à lui prendre les mains :.':..' :
— Tu ne m'aimes plùs^ toi, Thérèse?,.. Nori* ce. n'est. pas possible! . * :
— Ah! répliqua-t-elle 'avec désespoir^ ne me demandé pas ce qui se passe en mou.. Tout ce que je puis te dire, c'eét que c'est navrant.,. Je ne sais ce qui arrivera et si j!aurai assez :dc rési*.
gnation pour te pardonner... Mais il y. a dans mon cœur quelque chose de brisé, quelque chose de mort et qui ne revivra jamais../ Plus jamais f répéta-'t-elle avec un Sanglot dans la gorge.
Jacques l'écoutait de l'air énervé et mortifié d'un homme qui a condescend^ à demander son pardon, et qui voit ses avances repoussées. Aux derniers mots qu'elle prononça", il tourna rageu-. sèment les talons et, ses yeux tombant tout k coup sur sa boutonnière, où était encore fixée la tubéreuse, il arracha violemment la fleur et la broya dans ses doigts.
— Rassurez-vous, poursuivit Thérèse se méprenant sur là signification de ce ges.te de dépit; personne ne s*'apercevra de rien... J'ai trop, dé fierté pour étaler devant les autres un pareil cha* grin... Je serais désolée que votre mère se doutât UP seul instant que je ne vous aime plus, et vous comprendrez vous-même qu'en 3a présence nous devons tous deux nous comporter de façon à ce que la pauvre femme garde ses illusions.,. C'est assez d'une malheureuse ici!... Soyez certain qu'il ne dépendra pas de moi que lçs apparences soient sauvées... Bonsoir!
Elle avait allumé un bougeoir et posait, déjà sa main sur le bouton de la porte.
. — Thérèse! s'écria Jacques en lui tendant la main, ne sois pas impitoyable, ne me quitte pas ainsi!
Une femme plus souple ou plus adroite aurait compris, à ce moment, qu'en se montrant indulgence, elle pouvait encore reconquérir sinon tout l'amour d'autrefois, du moins le meilleur de l'affection conjugale; mais Thérèse était bien la fille dû rocheux pays langrois; elle avait l'opinion têtue de cette race excessive dans ses enthousiasmes comme dans ses rancunes. Elle ne sut pas profiter de cette minute propice pour re-~ gagner par un pardon le cœur hésitant de son mari. Aveuglée par la douleur que lui causait sa blessure, elle acheva d'ouvrir la porte et, sans se retourner, elle disparut.
Jacques eut un nouveau mouvement d'irritation. Il se promena un instant avec agitation à travers sa chambre, puis il haussa les épaules et iè déshabilla.
' — Après tout, murmurait-il intérieurement, en se jetant dans son lit, si j'ai eu des torts, j'ai cherché à les réparer... Est-ce ma faute, si elle ne veut rien entendre?...
Inconsciemment, *u fond de lui, une sourde satisfaction se mêlait à son dépit. L'implacabilité de la jeune femme mettait ses scrupules plus à l'aise. Si fâcheuse qu'elle fût, la situation devenait plus nette et lui permettait dé s'abandonner avec moins de remords à sa passion pour Mania. Il dormit mal, comme on peut le penser, et se réveilla avec une lourde inquiétude sur le cœur.
Dès qu'il fut habillé, il se glissa hors de la mai.» son et courut trouver Francis Lechantre, à bord del'Hébé.
Le paysagiste sommeillait encore dans sa confortable cabine. Au bruit que fit Jacques, il se frotta les yeux et se dressa slir son séant.
— Hé! dit-il, c'est toi, gamin?..: Tu viens savoir si ton froc est chez le costumier?... Rassuretoi; hier, en rentrant, j'ai donné des instructions à mon matelot, et tout est en ordre... Pendant que tu courais la prétentaine, j'étais moi-même allé au Gorso avec la Peppina... Àh! mon fils* elle est tout plein gentille, cette petite bouque-; tière!... Elle vous a une verdeur... et un appétit!... C'est merveille de lui voir engloutir un risotto et des ravioiif... avec ça* des idées d'un drôle!..; Positivement, elle me rajeunit... Mais parlons de toi ; comment von t tes affaires ?
' -w Mal, répondit Jacques; — et tout d'une traite il raconta à Lechantre comment* la veille* Thérèse, l'ayant suivi, l'avait vu monter dans la voiture de M me Lkbling.
—r Diable! marmonna Francis, voilà qui est fâcheux... Thérèse doit avoir une crâne opiriitfri de moq caractère, et je n'oserai plus me présenter devant elle.
^- Oh! tranquillisez-vous! Elle n'aura même pis l'air de se douter de votre complicité.!. Elle est bien trop fièreL. Ce n'est qu'à moi qu'elle
$8o CHARME 'DANGEREUX
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réserve ses. reprochés. Noiis. avons eu hier une scène pénible et nous voUà brouillés. ' -
— Bah! vous vous raccommoderez../ Du mo^ ment que tu as liquidé ton Autrichienne, ta conscience doit être tranquille et tu obtiendras vite ton pardon.,. Une femme n'est pas longtemps
. jalouse d'un amour défunt et enterré... Tu en as fini, n'est-ce pas, avec la dame aux pavots rouges? -*-*■ Fini! se récria Jacques, pas le moins- du monde. . : » . -
— Ah ça! voyons, reprît lechantre en s'éti^ rant, je ne parle pourtant pas hébreu..* N'était-ce pas pour dénouer ta chaîne que tu avais hier un rendez-vous?
— Pardonnez-moi, répondit Jacques, je vous ai trompé... Je n*avais qup ce moyen, de' m'assurer votre appui, et je vous ai fait croire...
— Tu t'es fichu de moi, gaiopini interrompit le paysagiste en sautant hors du lit; ainsi tu n'as pas rompu avec ta baronne?
< " i— « Au contraire, je suis plus pris que jamais.
— Tu es fou ! cria Francis en s^habillant; comment! tu es marié à une femme charmante-, que je cite toujours comme une exception./, à une femme jeune, belle, intelligente, sensée, parfaite enfin!... Et tu la trompes avec une aventurière qui, si attrayante qu'elle soit, ne va pas à la cheville de Thérèse !... C'est le comble de l'aveuglement et de l'idiotisme!...
— Soit, je suis idiotement et aveuglément amoureux, repartit Jacques; mais, vous le savez, la passion ne raisonne pas.., M m 5 LiebUng, qui n'est pas une aventurière, ainsi que Vous paraisse? le : croire, mais une femme du meilleur monde, a un charme étrange, unique..., tout l'opposé de celui de Thérèse, et cette étrangeté exerce sur moi une séduction quasi surnaturelle... Vous pensez bien que j'ai lutté contre cet ensorcellement... Mais j'ai beau me débattre, dès qu'elle me regarde, ma volonté ne m'appartient plus,.. Elle me possède et je sens que je ne puis me pasaer d'elle.
r ; — A^t-çlle été ta maîtresse, au moins? .
• -r- Jamais.
r — rr Tant pis! répliqua cyniquement Lechantre, ça aurait rompu le charme... Te voilà dans de beaux: draps!... Thérèse n'est pas d'humeur à s'accommoder d'un amour en partie double; quant à moi, si tu t'imagines que je vais t'aider à la tromper, tu me prends pour un autre, mon garçon! *
• — - Je ne vous demande rien de pareil, riposta Jacques, piqué... Tout ce que je réclame de votre amitié, c'est de tester neutre... Il y a pourtant, reprit-il après un moment d'hésitation, une chose dont je voudrais vous prier et qui rendrait service à Thérèse aussi bien qu'à moi.
— Laquelle?
282 CfiARtff DANGEREUX
— -Ce serait de venir le plus souvent possible chez nous, tant-que ma mère et Christine demeureront à Nice. Dans "l'état d'esprit où nous sommes, Thérèse et moi, si nous restons seuls en face l'un de l'autre, il me semble impossible que maman et ma sœur, ne s'aperçoivent pas de notre brouille, et c'est ce qu'il faut éviter à tout prix... Votre présence, cher maître, votre entrain, ôteront tout prétexte à des froissements et à une froideur qui ne manqueraient pas de- sauter aux yeux, si nous étions livrés à nous-mêmes.
— Tu as raison, répondit le paysagiste, il net faut pas que la maman Moret 5e doute de tes folies, elle en serait trop désolée, la' brave femme!... Du moment qu'il s'agit de mettre de l'huile darisles rouages pour les empêcher de grincer, tu peux compter sur moi:.. Seulement, tout ça n'est qu un palliatif. II. vaudrait bien mieux te raccommoder avec ta femme et envoyer au diable M me Liebling... Quand je serai parti,» comment feras-tu? • » • *
— Est-ce que je sais! s'exclama Jacques avec humeur..'. Et, de fait, il était plus inquiet et troublé qu'il ne lé montrait. Pris entre le remords dé sa conduite envers Thérèse et le désir de. revoir Mania, il se trouvait en proie à un désarroi moral qui réagissait sur son système nerveux. Il avait la fièvre et éprouvait de nouveau dans la région du cœur ces désordres qui l'avaient alarmé à Paris.
Tout en discourant, Lechantre avait terminé sa toilette, et, bravement, il accompagna Jacques rue Carabacel.
Ainsi qu'elle l'avait promis, Thérèse restait assez maîtresse d'elle-même pour que personne ne se doutât de ses tourments. La pâleur plus mate de son visage, la couleur plus foncée de ses yeux, révélèrent à Jacques et à Francis seuls les souffrances de la nuit. Elle fit bon accueil au paysagiste et ne parut pas lui garder rancune de son mensonge de la veillé. Intérieurement, au contraire, elle se félicitait de son arrivée. De même que Jacques, elle comptait sur l'entrain de Lechantre pour faire illusion à M me Moret et à Christine. Celui-ci, en effet, tranquillisé par l'apparente cordialité de la jeune femme, s'éver^ tuait à jeter des notes gaies et réveillantes dans ce milieu où chacun, sauf la petite mère et lui, était trop absorbé . par des préoccupations personnelles pour se mêler activement à la conversation. La gaieté factice du déjeuner calma peu à peu le9 angoisses de Jacques et le soulagea momentanément du poids qui l'oppressait.
Quand on se leva de tabk, il prit sa boîte à aquarelle et proposa une promenade à Gimiez.
- — Pendant que M. Lechantre, dit-il, montrera à ces dames l'amphithéâtre romain et le couvent, je commencerai une étude des ruines vues à travers les massifs des oliviers. Il y a long*
temps que ce paysage me hante, et je veux profiter du soleil pour le peindre.
La journée se passa sans accroc et, le soir, Jacques emmena sa mère et sa sœur sur le Cours, où elles assistèrent au feu d'artifice et àTembrasèment du mannequin qui représentait Carnaval. Le lendemain, Lechantre, fidèle à son rôle de boute-en-train, offrit aux trois dames de les conduire à Monte-Carlo et à Menton. Jacques s'excusa de leur fausser compagnie : « son étude venait bien et il ne voulait pas la lâcher. » Il monta en effet à Cimiez, travailla jusqu'à quatre heures:, mais, au moment où le soleil commençait à décliner, il remisa son panneau et sa boîte chez le portier du couvent, sauta dans la première voiture qu'il rencontra et se fit conduire chez M me Liebliog.
Le petit hôtel occupé par Mania était situé entre cour et jardin et précédé d'un perron de marbre blanc, où s'enchevêtraient des roses grimpantes. Une sorte d'atrium décoré de cinéraires bleus communiquait avec un salon éclairé par un plafond vitré. Tout autour de cette seconde pièce, dont la disposition rappelait un peu les patios de Séville, régnait une arcade intérieure, sur laquelle ouvraient les portes du reste de l'appartement. Au milieu, dans une vasque de marbre garnie d'azalées, un mince jet d'eau jaillissait et retom*
baie avec un frais gazouillement. Gà et là, autour des sveltes colonnes de la galerie, des tables chargées de livres 1 et de bibelots, un piano, à queue, des divans et des fauteuils, dé grandes lampes dressées au centre de jardinières fleuries, donnaient un caractère d'intimité à ce salon spacieux, qui tenait du boudoir et de l'atelier..
Lorsque te valet de pied eut ahnoncé Jacques Moret, Mania, qui causait près du piano avec Sonia Nakwaska et quelques jeunes gens, se leva, échangea une poignée de main avec le * peintre et le présenta à ses amis. Jacques, pendant toute l'après-midi, avait rêvé aux délice; d'un tête-à-tête avec M me: Lieblirig. Il se délectait d'avance à là pensée de retrouver les grisantes sensations de leur promenade nocturne à Villcfranche,' et il fut cruellement désappointé à la vue de cette joyeuse compagnie qui fumait de$ 'cigarettes, buvait du thé .et devisait bruyamment des petits scandales de Nice. Mania, à la fois enjouée et ironique, dirigeait la conversation en femme du monde experte, excitait la verve de ses hôtes, cherchait à les mettre successivement en relief et paraissait s'amuser de ces légères médisances, pleines d'allusions dont 4e sens échappait à l'artiste; Celui-ci, vexé dé se voir traiter comme le demeurant dçs visiteurs, confondu de l'aisance , et du isang-froid de M™*. Liebling, se demandait si la promenade. aii. Gorsa;n*c tait pas. lin songe-,
et si cette mondaine aux propos frivoles, aux coquetteries savantes, était bien la même femme avec laquelle il avait passé une heure enchantée au clair de lune. Il devenait maussade, parlait à peine, et, espérant toujours que ces insipides causeurs partiraient les premiers, il restait cloué sur son fauteuil. A la fin, comme personne ne bougeait, il se leva brusquement et prit congé. Mania l'accompagna familièrement jusque dans le vestibule.
— Qu'avez- vous? murmura-t-elle en lui lançant un de ses regards charmeurs, on dirait que vous êtes fâché.
— On le serait à moins, répondit-il; je comptais vous trouver seule, et je tombe au milieu d'une bande de bavards !
— Je ne peux pourtant pas mettre les gens à la porte, répliqua-t-elle en riant; un autre jour, vous serez plus heureux... A bientôt, n'est-ce pas?
Jacques s'en revint attristé et mécontent rue Carabacel. Les promeneurs n'étaient pas encore de retour, et quand ils rentrèrent, le peintre tisonnait pensivement au coin du feu.
— Eh bien! demanda Lechantre, et cette aquarelle?... En es-tu content?
— Pas trop, repartit Jacques, je me heurte à des difficultés d'exécution que je ne prévoyais pas... Il faudra, monsieur Lechantre, que vous me donniez demain un conseil
— Allons, pensa Thérèse, si son métier le préoccupe, c'est qu'il songe, moins à cette femme... Peutrêtre y a-t-il encore de l'espoir!...
Trompée par la réponse et les airs méditatifs de son mari, elle se sentit moins inflexible, plus inclinée à pardonner, au cas où le coupable viendrait sérieusement à résipiscence. Comme pour l'encourager dans ces indulgentes dispositions, Jacques l'emmena le lendemain matin à Cimiez, avec Lechantre et Christine; la maman Moret, fatiguée de la course de Menton, ayant déclaré qu'elle désirait se reposer. Ils déjeunèrent sous la tonnelle d'une auberge, et Jacques, remis en train par les conseils du paysagiste, travailla trois heures d'affilée. Mais, quand on fut de retour à la maison, il sortit sous couleur de reconduire Lechantre, et ne rentra que vers sept heures.
Ne se tenant pas pour battu, il s'arrangea chaque jour pour s'esquiver à la tombée du crépuscule et pour courir, tout enfiévré, rue de la Paix. Le temps devint pluvieux, et les averses lui ôtèrent le prétexte de sortir pour travailler à son aquarelle. — Il passait ses après-midi claquemuré dans le salon, en compagnie de la petite mère qui tricotait, de Christine qui bâillait sur un livre, et de Thérèse qui, tout en tirant l'ai; guille, observait à la dérobée l'agitation mal déguisée de son mari. Lechantre s'employait de son mieux pour égayer ses amis ; mais, dès que
sonnaient cinq heures» Jacques se montrait plus agacé et inquiet. Il s'habillait en hâte, déclarait qu'il avait besoin de respirer l'air, et, une fois de* hors, il s'acheminait vers l'hôtel de Mania, espérant toujours la trouver seule, et chaque fois se rencontrant avec quelque visiteur-importun* Tan* tôt c'était la comtesse Acquasola, complètement décavée, et venant emprunter dix louis à M me Liebling; tantôt il se heurtait à Flaminius Ossola, qui consultait Mania sur un article des-* tiné à la Ga\ettedes étranger s > et qui, ravi de eau* ser^avec le peintre* ne bougeait plus de sa chaise. Jamais Jacques ne pouvait jouir d'un paisible quart d'heure de solitude- Il s'en revenait dépité, nerveux et irritable, à son logis.
. "*— Jacques est bien changé, remarquait perfi* • dément Christine* Autrefois il avait ie caractère plus égal; maintenant il s'emporte pour un rien, et ne desserre les dents, que pour bougonner. *>
* — En. effet, ajoutait la petite mère, il est devenu un .peu fantasque, et on dirait que les choses ne marchent pas à son idée... Mon Dieu! il est pourtant ici comme un coq en pâte!.,. Thérèse, vous doutez-vous de ce qui peut le contrarier?... '•
-~" Non, répondait celle-ci fen affectant la surprise, je ne sais... - .*...-.
-' Hélas! elle ne- le savait que trop* et, après . avoir çspéréun moment qu'il se guérirait de sa •pa^sioiï, .elle, devinait main tenant -l'étendùe^e* la
virulence du mal. Toutes ces sorties à heure fixe* ces retours maussades suivis d'accès de mauvaise humeur, ne lui laissaient plus de doute sur l'état du coeur de Jacques^ Quand il s'échappait de 1^ maison, à la nuit, elle se disait ; ce Jl va voir cette* femme..., » et son imagination, cruellement allumée par la jalousie, lui peignait l'artiste aux genoux; de *M mc Liçbling t En dépit de se$ efforts ' pour -feindre l'indifférence, se$ traits prenaient par moments une expression désolée, et les yeux inquisiteijrs dé Christine se fixaient curieusement; sur elle. — Quand Jacques rentrait pour dîner, le tegard assombri, les lèvres serrées, le geste fiévreux, elle songeait avec une amère satisfaction^ que Mania le faisait souffrir à son tour, puis une, réflexion mortifiante : l'exaspérait de nouveau ,:. « Quelle diabolique influence cette étrangère de-f vait exercer sur lui; pour qu'il supportât sans se décourager ses dédains et- ses coquetteries ! » Elte s'irritait ert pensant que, là-bas, dans la maison de la Viennoise, il se montrait empressé, aimable, séduisant, et qu'il réservait pour le logis» conjugal ses maussaderies et ses accès 'd'humeur. Parfois elle était tentée de s'élancer vers Jacques, de le tirer à l'écart et de lui dire : & Sachez donc au moins mieux jouer la comédie; si ce n'est pas pour moi, que ce soit pour votre' mère!» La fierté l'emportait sur son indignation, et, renfermant en $on cœur sa jalousie grondante, elle se
condamnait au silence; mais quand elle rentrait seule, la nuit, dans sa chambre, où Jacques n'apparaissait plus, elle s'abandonnait à de violentes crises de désespoir, et enfonçait sa tête sous ses' oreillers, pour que personne ne l'entendît pleurer.
Les nuits de Jacques n'étaient guère meilleures. Les visites quotidiennes chez Mania surexcitaient sa passion sans la contenter. Obligé de se taire en présence des fâcheux qu'il rencontrait chez M me Liebling, contraint de dissimuler son dépit en rentrant rue Carabacel, il était encore tourmenté par la crainte d'éveiller les soupn çons de M mc Moret et de Christine. Il désirait le départ des deux femmes, tout en le redoutant, car il prévoyait qu'une fois seul avec Thérèse, it se trouverait fatalement acculé à une périlleuse alternative : provoquer un éclat désastreux ou renoncer à ses assiduités près de Mania*..
Un soir de la fin de février, après avoir, lé cœur tremblant, sonné à la porte du petit hôtel de la rue dé la Paix, il eut, en pénétrant dans le salon, un tressaillement joyeux. — Mania était seule ; assise ati piano, elle jouait une tsardâs hon* groise. Elle était vêtue d'une matinée de crépon rose 1 à manches larges et portait ses cheveux d'or relevés sur le front, puis noués en un chignon très lâche* qui retombait sur la nuque. Cet ajuste^
CHARME DANGEREUX 2Ç l
ment, d'une négligence raffinée, faisait mieux valoir encore la vivacité de son visage mobile et Tétlat de ses yeux verts.
— Eh bien! dit-elle en se tournant à demi vers Jacques et en souriant, cette fois, vous ne vous plaindrez pas!... Tous mes amis sont à Môritë : Carlo et je n'attends personne avant le dîner!
Comme le peintre transporté s'élançait impétueusement vers elle et saisissait ses bras nus pour les porter à ses lèvres, elle l'arrêta d'un impérieux regard :
— Pas de folies! ajoutà-t-elle, je ne vous permets' dé rester qu'à la condition de vous asseoir tranquillement près dé moi... Si vous êtes sage, je vous jouerai et vous chanterai tout ce que vous voudrez.
Il obéit et elle se remit au piano. Elle était en voix ce jour-là et elle lui chanta les Veux grenadiers deSchumann, puis des airs bohémiens de la Petite-Russie, à la fois imprégnés de passion sensuelle et de tristesse. Par instants, elle s'interrom* pait, lui jetait un regard scintillant et murmin rait :
— Hein! est-ce beau?
Possédée par le démon de la musique, elle s'exaltait peu à peu. Dans le feu de l'exécution, son peigne mal assujetti se détacha et la masse de ses cheveux dénoués roula sur ses épaules. Ne pouvant plus se maîtriser, grisé de mélodie et de
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désir, Jacques se précipita, saisit à poignée les cheveux d'or et les couvrit de baisers. — Mania, enivrée elle-même, parut se complaire à cette caresse et resta un moment sans bouger, puis inclinant la tête de côté. comme pour fuir ces lèvres trop passionnées :
— Laissez mes cheveux, dit-elle câlinement, et ramassez-moi mon peigne.
Elle se leva, prit, le peigne que lui tendait Jacques et tordant rapidement sa chevelure fauve:
— Vous avez mis ma coiffure en bel état!...
Je n'ai que le temps de réparer le désordre avant l'arrivée de la baronne Pepper. ■ : .
— Comment! s'écrra-t-ii tristement, elle, va venir?... Vous m'aviez fait espérer que vous ne recevriez personne!
— Vous, m'avez mal comprise... J'ai invité la petite baronne à dîner avec le docteur. Jacobsen.
— Ah! grommela-t-il, trouverai-je donc toujours quelqu'un entre vous et moi! J'aime mieux renoncer à vous voir que de subir chaque jour ce supplice.
Elle haussa doucement les épaules et le cal- ^ : mant de son regard enjôleur :
— Grand enfant! Tenez, j'ai pitié de. vous... Je serai libre demain après-midi. S'il fait beau temps, allez m'attendre au cap Ferrât, près de la pièce d'eau... % J'y serai à deux heures et nous pas-
serons* le reste de la journée à Saint-Jean, ou je vous permets de m'offrir un lunch...
. Il restait silencieux. Ce nom de Saint- Jean lui remettait en mémoire l'après-midi où il y était venu avec Thérèse et* il éprouvait une sorte de pudeur à ne point retourner au même endroit avec Mania,
— Comment! s'écria-t-elle, voilà que vous hésitez maintenant?
Tandis qu'elle parlait, le valet de pied parut au seuil du salon et annonça :
— M me la baronne Pepper!
— Vite, décidez- vous! murmura impatiemment ÎA™ Liebling; dois-je ou non aller demain au cap Ferrât?
— Oui, se hâta-t-il de balbutier, demain.,., près de la pièce d'eau...
Il lui serra la main, salua précipitamment La petite baronne et sortit.
n quittant l'hôtel de la rue de la Paix, Jacques leva les yelix vers le ciel qçi commençait .à s'étoiler et dont ia limpidité promettait pour le lendemain une belle journée. , Puis il réfléchit à la , façon dont il s'y prendrait pour s'assurer la libre disposition de son après-midi. Il prévoyait qu'il se heurterait à plus d'un obstacle : M me Moret et Christine devaient repartir à la fin de la semaine et il leur semblerait au moins étrange que Jacques s'éloignât d'elles précisément la veille de leur départ. Il se voyait forcé de passer pour un mauvais fils ou de renoncer au tête-à-tête qu'il avait si ardemment sollicité, et, comme il arrive le plus souvent lorsque la passion est en jeu, ce fut l'amour qui l'emporta sur le devoir. Jacques décida qu'à
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tout prix il trouverait un, prétexte pour aller, au rendez-vous assigné par Mania. Il ne pouvait plus compter cette fois sur la complicité de Leçhantre; le paysagiste ayant pris le parti de Thérèse, il était évident qu'il refuserait net de se prêter à une nouvelle tromperie. Et cependant l'appui de Francis était nécessaire; seul il pouvait suppléer Jacques près des trois femmes et leur servir de cavalier eh son absence. Il importait donc de manœuvrer assez adroitement pour que Leçhain re devînt un auxiliaire utile, à son insu.
Le lendemain, le soleil se leva dans un azur immaculé. Jacques, à l'aspect de cç ciel radieux, sendt son. désir flamber plus violemment au dedans de lui et se répéta que, coûte que coûte, ij. fallait que l'après-midi lui appartînt. Lechantre avait promis de venir déjeuner en famille. Vers dix heures,, il apparut, la mine souriante, la boutonnière fleurie, et portant dans ses mains une énorme botte de roses et d'œillets.
— Bonjour, maman Moret ! s'écria-t-il en embrassant la petite mère; bonjour, Thérèse! bon^ jour tourtous, comme on dit au pays... En venant du port, j'ai traversé le* marché et je vous ai gppoçté ce bouquet de printemps... Quelle lumière, n'est-ce pas? et quel soleil!,.. Le ciel est d ? un bleu; si appétissant qu'on en mangerait... Sais-tu, gamin, que voilà un temps à souhait pour ton aquarelle?
2$6 CHARM.E DÀNGEAEUJC
' — J'y pensais ce: matin, répondit Jacques, saisissant avec empressement la perche que. son ami lui tendait ingénument, et je regrettais de n£ pouvoir en 'profiter.
■*— Mon garçon, la peinture à l'eau est comme la galette de chez nous, il ne faut pas la laisser refroidir... Si tu attends trop longtemps, tu ne seras plus en train. Pourquoi n'irais-tu pâs>aujourd'hui à Cimiez achever ton étude?
A force de se fourvoyer dans de fausses situa»» tions, Jacques avait fait de notables progrès en hypocrisie. Il répliqua avec un bel aplomb :
— Non, ce n'est pas possible.*., maman parie de partir dans deux jours et je ne veux pas la laisser seule tout un après-midi.
— Seule! sapristi, ne suisse pas là, moi?,., se récria Francis; je tiendrai compagnie à ces dames et je les promènerai pendant que tu' piocheras.
■— M. Lechantre a raison, reprit la bonne maman Moret; je m'en voudrais toute ma vie de te faire perdre ton temps, Jacques, et si Thérèse est consentante, tu iras à ta besogne/sans t'in* quièter de nous.
Thérèse gardait le silence. Quelque chose lui criait intérieurement que Jacques n'était pas sincère et elle se demandait si tout cela n'était point prémédité de concert avec Lechantre. La jalousie la rendait de plus en plus méfiante. A la pensée que le paysagiste était complice, il lui vint au
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cœur un mortel dégoût; elle ne se sentit même plus le' courage de déjouer cette ruse grossière» qu'elle croyait combinée par les deux amis en vue de la tromper.
- — Moi ? repartit-elle d'un air indifférent, je suis de Votre avis, maman, et Jacques est libre d'em* ployer son temps de la façon la plus agréable. .
Saris se douter des soupçons qui pesaient sut • lui, Lechantre insista de nouveau sur la nécessité d achever prbmptement l'aquarelle. Il fut convenu qu'on avancerait le déjeuner et que, dès la dernière bouchée, Jacques partirait pour Cimiez, tandis que Francis offrirait aux dames une pn> menade en voiture.
Grâce à cette Combinaison, le peintre se trouva libre de quitter son logis avant midi. Il s'éloigna ostensiblement dans la direction de Cimiez, mais, dès qu'il eut atteint le boulevard Carabacel, il courut à la garé, prit le train d'Italie, descendit à la station de Beaulieu, et arriva sur le plateau du cap Ferrât bien avant l'heure indiquée pour, le rêndez-Vôus.
Il se promena d'abord allègrement le long des allées dessinées autour d'un bassin central par les soins de la Compagnie des eaux. De cet endroit, son regard plongeait sur les deux routes carrossables, puis sur la mer bleue et scintillante qui battait doucement les talus rocheux de la presqu'île. L'air était admirablement transparent.
Un soleil, très chaud ppur la saison, baignait d'urç poudroiement d'or les ondulations du sol couvert de buissons de ientisques, parmi lesquels, çà et là, un pin étendait son parasol d'un vert Foncé. Jacques, dont le cœur sautait 1 à la pçnsée de jouir bientôt de la compagnie de Marina, de l'avoir toute à lui dans cette solitude, marchait dans une sorte de rêve lumineux. Il respirait à pleins poumons l'air parfumé d'odeurs résineuses, écoutait le bruissement des insectes dans les bruyères, regardait la mer sur laquelle planaient de grands oiseaux aux ailes éployées, et de temps en temps consultait sa montre.
Bien qu'il se fût promis d'être patient, il s'in? quiétait déjà. Dans le calme profond de la presqu'île ensoleillée, il entendit deux heures sonner à un lointain clocher de village. Peu après, unq voiture surgit du fond de la route qu'elle gravit lentement. -^ Le cœur de Jacques ne fit qu'un saut et ses yeux se fixèrent avidement surjet équipage qui ne paraissait encore que comme une tache grise sur la route blanche. Bientôt les formes se précisèrent, la voiture se rapprocha et, avec un pénible sentiment de déception, il s'aperçut qu'elle traînait un chargement de vieilles Anglaises. Alors son impatience se changea en une douloureuse anxiété. Toute l'espérance qui lui gonflait le cœur s'abattit soudain comme une voile par un calme plat. Il se mit à remuer au fond