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de lui des doutes cruels, des suppositions morti^ fiantes. — Peut-être Man^a, au dernier moment, avait-elle 1 renoncé à son projet?' Ou bien, à l'heure 'du départ, quelque visite de fâcheux lui était-elle arrivée?... D'ailleurs, avec une nature aus-siiantasque, aussi mobile que celle de M me Liebling, il fallait s'attendre à de continuelles surprises. «Jacques se demandait si, la veille, en s'aperççvant de ses hésitations. Mania ne s'était pas repentie de son premier, mouvement. Alors il se reprocha de n'avoir point pa ru, assez ravi de la.prQposition; il s'irrita contre lui-même et ses sottes tergiversations. ,
, Tout à coup, il lui vint à l'esprit que les deux routes se croisaient non loin du plateau et que peut-être ,M me Liebling avait pris celle qui contournait la pointe. Le sang lui afflua brusquement à Ja tête, il. craignit une méprise et se dirigea précipitamment vers la croisée des chemins; mais, tout en courant, il cherchait à se remémorer ce qui avait été convenu au momçnt où l'on annonçait la baronne Pepper, et il 9e rappela . que par ' deu& -fbi& il tavait été question de la pièce d'eau. tt- Ce réservoir éçait le seul qui existât dans toute l'étendue de la pointe et il était impossible que Mania eût fait erreur. Il, tourna les talons, et revint sur ses pas, très nerveux, encore à demi perplexe, fouillant des yeux* les moindres plis de terrain, tressaillant à un lointain bruit de roues, jusqu'à
ce qu'à force d'écarquilier les yeux e.t de tendre son attention il eut une sorte d'éblouissenjentet s'assit sur un banc en se répétant avec dépit \
— Non, c est fini... Elle né viendra plus!
Accoudé au dossief du banc, énervé paï l'enfièvremenjt de l'attente, il regardait maintenant sans voir! ses oreilles bourdonnaient et il n'osait plus s'illusionner. Un léger grincement de sable le tira de son abattement, il se retourna et aperçut à quelques pas de lui Mania qui souriait.
Abritée sous une ombrelle blanche et un grand chapeau fleuri de violettes russes, elle était vêtue d'une robe de laine couleur héliotrope: Un ample voile noir noué par derrière enveloppait comme un masque transparent sa figure légèrement rosée où les yeux brillaient d'un éclat d'émeraude.
— Ah! s'écria-t-il après un profond soupir, c'est Vous enfin!... ••-■-. • . '
Dans son exclamation, un reste de coière se mêlait à une explosion de joie farouche. Cette sauvagerie ne déplut pas à Mania.
— Vous vous impatientiez? dit-elle en glissant son bras sous le sien; je ne suis pourtant pas en retard... Seulement j'ai quitté ma voiture à l'en-* trée de k presqu'île et je suis montée à pied.
— Je croyais que vous ne viendriez plus et que vous vous étiez moquée de moi!
— -Comme tous êtes injuste!... Je pensais que
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vous seriez heureux de n'avoir pas mon cocher sut le dos, et, voyez.., Je me sui$ tellement dépeçhée que j'en suis essoufflée;
En effet, son corsage se soulevait et s'abaissait,, agité par une respiration plus courte. Il regarda, avec ravissement cette poitrine exquisement modelée; l'essoufflement de Mania tendait l'étoffe, de la robe et accusait davantage les contours très^ purs du buste; il pressa plus fore le bras qui s'ap-. puyait sur le sien et balbutia : .
— Pardon... Merci d'être venue!
Ils marchaient d'un pas rythmé sur le chemin plein de soleil; ils- étaient si étroitement serrés ï'ùn contre l'autre qu'ils semblaient ne faire qu'un. Le vent, en* passant sur les buissons de, romarins, leur apportait, avec l'odeur des plantes aroma-, tiques, la rumeur des vagues sautant contre les rochers de la côte, et Jacques, avec une tendre effusion, remerciait de nouveau Mania de la joie: infinie dont il se sentait inondé. Plein d'une, can-: dide confiance rus tique, il lui ouvrait tqute son âme et lui contait l'impression qu'elle avait faiçe sur lui, dès la première minute où il l'avait ape.rçue à l'Opéra. Il lui disait comme il l'avait admirée pendant cette représentation de Von Juan, dans cette loge où elle avait l'air d'une reine et où elle lui paraissait trôner à des hauteurs inac-r cessibles.
-r^ Et K ajouta-t-il en la contemplant d'un œil
ébloui, quand je songe que Cette adorable reine est là, tout près de moi, et qu'elle me permet de l'aimer, je suis pris d'une telle confusion que j'ai envie de me jeter à genoux pour baiser la place où vos pieds se sont posés !
Elle écoutait avec un indulgent sourire cette caressante musique d'amour et elle se glorifiait d'avoir conquis ce cœur enthousiaste, ce sauvage artiste qui, pareil à un farouche Hippplyte, s'était d'abord dérobé en la bravant. Pendant quelques minutes, ils goûtèrent l'un et l'autre une voluptueuse félicité, un bonheur inaltéré. Mais le bonheur est comme un papillon assoupi à la pointe d'un roseau : dès qu'on parle, il s'éveille et prend sa volée. — Quand ils furent près de la route qui coupe la presqu ? île et qu'ils arrivèrent en vue de Saint- Jean, l'aspect du petit port et du village ou il avait passé une si douce journée avec sa femme ressuscita dans le cœur de Jacques des impres^ sions douloureuses. L'image mélancolique de Thérèse se dressa devant lui. A travers les bran*ches des pins, il distinguait le verger des citron* niers où il lui avait juré qu'il ne pourrait vivre sans elle* Le remords lui rentra dans l'âme et sa joie se mélangea d'une lie amère. Peu à peu il laissa tomber la conversation. En repassant dans ces chemins où planait le souvenir de Thérèse, il avait la sensation de quelqu'un qui traverse un cimetière et n'ose plus élever la voijfc — Mania
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remarqua très vite sa distraction ; elle en fut piquée, et d'un ton railleur :
— * Qu ? avez-vous? demanda- t-elle... Vous vous plaigniez de ne me trouver jamais assez seule, dé né pouvoir jamais me parler librement, et vous devenez muet, maintenant que nous sommes en tête-à-tête !
Mais déjà il avait conscience de cette intempestive préoccupation et il essayait de la secouer.
— Pardonnez-moi, murmura-t-il; le bonheuf aussi absorbe et rend taciturne.
Et, tout en articulant péniblement cette excuse, fl s'apercevait que, même auprès de Mania qu'il aimait passionnément, son équivoque situation l'obligeait à mentir. Il en était réduit à manquer de sincérité aussi bien avec la femme qu'il trahissait qu ? avec celle qu'il prétendait adorer. Ainsi ce bonheur dont il se vantait, ce bonheur tant cherché et pour lequel il avait odieusement abandonné Thérèse, était'déjàgâté par des goutte^ d'amertume. Il n'avait duré dans toute sa plénitude que quelques courtes minutes, et ces minutes s'étaient envolées avec une rapidité d'étoiles Allantes; elles avaient été rejoindre d'autres minutes aussi éphémères. Toutes ces sensations joyeuses ou tristes n'étaient plus qu'un souvenir, une ombre impalpable, et c'était là ce qui Constituait le meilleur de la vie.;.
Uétreignit convulsivement le bras, de Mania, comme s'il eût craint de voir s'évanouir à son tour, ainsi qujun météore, cette enchanteresse & làquellç il venait de. sacrifier ses plus pures affections, et, lui . saisissant la main, il y déposa dest baisers gros de soupirs.
—s- Je vous aime comme un fqu! dit-il.
-r- Et vous vous conduisez aussi comme un fou, répliqua-t-elle en souriant; je crois que- le soleil vous- monte à la tête et .que oous ferons bien de nous reposer à l'ombre?.,. Descendons à Saint-Jean ; c'est là que ma voiture doit m'attendre, et npus y trouverons saps doute un restaurant orç nous pourrons nous arrêter. '
La figure de Jacques se rembrunit. Il lui répugnait de conduire M me Liebling dans cette même, auberge où il avait dîné avec Thérèse. Cela lui semblait une profanation cruelle et inutile..
— Il serait préférable, de. gagner. Beaulieu,. objecta-tril... Il n'y a à Saint-Jean' que des cabarets, indignes de vous..
-^Beaulieu! se récria-t-elle, y pensez-voys?.,. Nous risquerions d'y tomber au .milieu de ce. monde de fâcheux qui vous agaçait si fort,, et de-, main tout Nice serait ^u courant de notre escapade... Non, non.,. Je me rappelle qu ? il y aici.un^ hôtel où les Niçois vont le dimanche manger la; bouillabaisse. En semaine, l'endroit doit être
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jbeu fréquenté et, en tout cas, nous ne courrons pas le danger d'y être reconnus, car il n'y vient que' de petites gens.. 4
La façon dédaigneuse dont elle prononçait £c4 mots : « de petites gens » impressionna désagréa-* biementjè peintre* Sort cœur de plébéien s'indigna de cette qualification méprisante jetée à là classe dont, en somme, il faisait partie* N'était-il pas né de ces «petites gens » qu'elle traitait avec tant de mépris?... îl entrevit plus clairement l'abîmé qui le séparait, lui paysan, fils de paysan, dé cette patricienne si orgueilleuse du sang bleu qui luj cpulait dans les veines, et il 4 presseritit que Tâmour itlême ne comblerait pas le fossé profond , que l'hérédité et l'éducation avaient creusé entre eux. Cek as&Otnbrit encore son humeur et il eut des velléités dé révolte* — Pourtant, après un instant dè*éflexibtv il comprit la justesse et la , Sagesse des raisons qui faisaient agir M me Liebling et'il %0 fésigna à là suivre à Saint- Jean.
> La physionomie du petit port n'avait pas?
cHangét Dans l'ombre de l'unique rue en -pente, les ffemmps tricotaient, quiètement assises sur le seuil; les barques se balançaient comme autrefois le 4ong -de la jetée rotheuse; comme le mois passé, iè$ bois d'oliviers baigné,s dé soleil faisaient silence *ntre le port .endormi et les vagues qui se brisaient contre ld' cap ; Saint-Hospice: :
. M^nia s'arrêta en face du porche de l'hôtel Victoria :
— Tenez, reprit- elle, voici notre affaire... L'auberge est déçertç et nous serons là comme chez nous. *
. Elle le précéda dans le raide escalier qui con-< duisait au premier étage et Jacques la suivit avec un serrqment de cœur. L'hôtesse délurée et rieuse les accueillit dans la salle solitaire. Jacques tremblait qu'elle ne le reconnût, mais elle voyait passer tant de gens que leurs figures se brouillaient dans sa mémoire indifférente et elle ne parut pas se souvenir de lui.
— Bonjour, ma bonne femme, dit Mania; nous voudrions nous reposer un moment chez vous et y goûter tranquillement.., A. cette heure-ci vous ne dçvez pas avoir beaucoup de visiteurs ? , .
— Malheureusement non, répondit l'hôtesse; nous n'avons guère de clients qu'à l'heure du déjeuner, et encore, aujourd'hui, il n'est venu personne... C'est vous qui m'étrennerez, monsieur et madame!
— Tâchez que nous ne soyons pas dérangés, reprit Jacques, et apportez-nous de quoi nou$ rafraîchir... Que pouvez-vous nous donner?
a Peu de chose, murmurait la bonne femme en s'excusant, les gens qui étaient venus la veille avaient tout dévoré. » — Elle apporta des biscuits, des mandarines et une bouteille d'Asti.
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Jacques était honteux de ce maigre régal. Dan& sa vanité de snob et d'amoureux, il aurait voulu offrir à cette grande dame autre chose que le vin et les fruits dont se contentaient les vulgaires clients de l'auberge, et il s'excusait plus encore que l'hôtesse. Mania, au contraire, était ravie; cela la changeait de l'ennui cérémonieux des five o'clock et donnait plus de saveur à son escapade; les mandarines décorées de leurs feuilles vertes et servies sur une nappe de grosse toile, le vin mousseux versé dans d'épais verres à côtes, sous les solives enfumées d'un cabaret, amusaient son caprice.
— De quo; vous plaignçz-vous ? s'écria-t-elle, ce sera. charmant, cette dîpette à l'auberge !
Quand l'hôtelière se fut retirée et qu'ils se trouvèrent seuls, M me Liebling enleva son chapeau, se déganta, ouvrit la fenêtre toute grande, puis trempa ses lèvres dans son verre.
. — - Venez un peu ici, continua- t-elle en s'asseyant contre la barre d'appui de la croisée, et avouez qu'on y estbien mieux que sous la véranda du restaurant de la Réserve !...
Jacques se gardait de la contredire. L'épaule effleurée par l'épaule de Mania, le visage tout près de celui de la. jeune femme, il respirait l'odeur d y œillet blanc qui parfumait ses vêtements, il s'en, grisait, et ne détachait plus ses yeux de
ceux de sa voisine. Il avait chassé de son cœur les anciens souvenirs et les récents remords; il- se disait que le monde entier pouvait s'évanouir, pourvu^ qu'il restât avec Mania à cette: petite fenêtre, et que cette intimité délicieuse se pro* longeât pendant des heures- Il .n'osait plus bouger ni parler, de peur que le moindre indu» vement, le plus faible murmure n'accélérât la fuite du temps qui lui était parcimonieusement mesure. . » ....,«...• ...
— Oh i murmurait M^ Liébling, ces belles montagnes lilas, le vert profond de cette eaii calme, ce port étroit avec ses rochers -rouges et' ses bois d'oliviers, quel endroit adorable!... Si vous voulez me faire plaisir, vous me peindrez un jour ce petit coin avec la couleur qu'il a en ce moment, avec cette othbre violette qui s'avance sur la mer, «et cette lumière rose qui se recule à mesure, comme. pour nous rappeler le peu de durée de nos meilleures joies*. r Oui, promettez* moi de me donner ce tableau. '., Je le regarderai avec un ctoux serrement de cœur plus tard.-, quand vous ne m'aimerez plus. . . .
— Comment pouvez-vous parler de la sorte î s'exclama Jacques avec vivacité, je ne cesserai de vous ainïer que lorsque je serai dans la' terre.
— Oui, réplifcjua-t-elle en hochant la cere, ces choses-là- se- disent et même on. .lés. croit aii moment dfcoftlcs dit r mais la réalité- est là avec
$a prose... On n'est pas plus libre d'aimer que de désaimer.
*— * Vous vous trompez, protésta-t-iî, je vous chérirai toute ma vie... Je vous le jure !
EHç haussa lès épaules et un sourire désabusé lui courut sur les lèvres :
— Nç jurez pas, de peur d'être obligé de vous parjurer comme saint Pierre!... Nous ne nous appartenons pas plus que les heures ne nous appartiennent, et vous ne faites pas exception à la loi commune.
Il voulut se récrier, mais elle lui imposa silence en lui effleurant le bras de sa main fluette et allongée. ' -
-r- Non, vous ne vous appartenez, pas!... A chaque instant il y a un tiers entre vous et moi... Je m'en suis bien aperçue toutàl'heureencore,quand- ? au beau milieu de la promenade, vous êtes devenu tout à coup taciturne. Si vous êtçs franc, avouez qu'à ce moment-là vous pensiez à une autre.,. . Il détourna la tête avec embarras, puis,, dépité de se voir ainsi percé à jour, il murmura entre ses dents serrées :
— Vous savez pourtant bien ' que je suis devenu votre esclave!... Comment, osez-vous suspecter un amour qui éclate dans le moindre de mes actes?... Ce serait plutôt moi qui aurais le droit de douter, moi à qui vous n'avez jamais die franchement que vous m'aimiez !
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— Pourquoi alors suis-je ici, je vous prie?
demandâ-t-elie avec un hautain pli des lèvres; jtourquoi me suis-je fourvoyée avec vous dans ce cabaret de village ?
Elle s'était éloignée de lui et, debout au milieu de la salle, elle le regardait ironiquement.
— Pourquoi? repartit-il, irrité à son tour et répondant à cette attitude dédaigneuse par un éclat de rudesse paysanne, pourquoi?... Peutêtre pour vous amuser, ou satisfaire votre curiosité, en constatant avec quel aveuglement un naïf peut se laisser prendre aux caprices d'une coquette?...
Elle ressentit vivement la brutalité de ce coup de boutoir immérité, car elle était sincère à ce moment, — et des larmes lui montèrent aiix yeux.
— Vous avez une singulière opinion de moi !
murmura-t-elle.
Dès qu'il vit les paupières de Mania se mouiller, Jacques fut désarmé et son irritation tomba. Il alla vers elle, lui prit les mains, y appuya son front et balbutia humblement :
— Pardon ! je suis un rustre et un sot ! '
— Non, dit-elle, tandis qu'un sourire rassérénait ses yeux humides, mais vous êtes pire, vous êtes méchant.
— Hélas ! ce qui me rend mauvais, c'est justement parce que je vous aimç trop... Vous me
possédez à un degré que je ne saurais dire, et si vous me voyez parfois préoccupé, ce n'est point parce que j'en regrette une autre, c'est parce que je souffre de ne pas vous avoir toute à moi.
Elle le dévisagea un instant sans parler, puifc eUe s'approcha de' la table, vida son vèrrë de' vin d'Asti et, attendrie par cette entière soumission, elle lui' tendit les mains : >
•—'Allons, reprit- elle, la paix est faite, vous m'appartenez, j'en prends acte, et d'abord je né veux plus que vous : dcfatiefc de moi. Regardé* mes yeux, ils n'ôht jamais menti... Qu'y voyezvous ?
" -^ Ils me grisent comme toujours, mais!.. - " rI -^ Aveugle ! n'y vôyèz-vous point que je voui aime? chuchôta-t-elle de sa voix dé sirène, eii rapprochant son visage de celui de Jacques.
— Mania!...
Il la saisit dans ses bras et baisa ses yeux vèrtâ comme pour les empêcher de l'éblouir davantage* puis ses lèvres descendirent jusqu'à là bouche souriante de la jeune femme et s'y posèrent. Il était pris de vertige; il serrait convulsivement, sauvagement, contré sa poitrine ce corps souple qui s'abandonnait. Il couvrait de baisers fous les cheveux blonds, le cou blanc, là nuque frissonnante. Etourdi, il fermait les yeux et croyait savourer dans ses caresses toute la voluptueuse poésie du Midi. Il y buvait la lumière, il y res-
pilait les parfums de la terre de Proyençe. Cette palpitante créature lui semblait incarner tout ce qu'il avait désiré, adoré depuis son arrivée à Nice.
— Encore!... encore! soupirait-il d'une voix étpyffée, et il la baisait de rçouveau.
Mania restait muette; elle se laissait caresser; seulement parfois ses lèvres fermées frémissaient çn s 'appuyant contre celles de Jacques, et c'était alors un délice qui le paralysait tout entier. — Au dehor?, à travers son extase, il entendait comme en un rêve, très loin, des voix d'enfants sur la jetée ou un clapotement de rames dans lç port...
Pendant ce temps, sur la route poudreuse de la Corniche, parmi les. massifs de' caroubiers torjdant leurs branches noueuses, le long des jardins tout roses de pêchers en fleurs, vin landau découvert emportait Thérèse, la petite mère, Lçchantre et Christine.
Après le départ de Jacques, Francis avait çlerpandé aux trois femrçies où elles désiraient se promener, et, les voyant indécises :
-r*r Je. suis sûr, s'était-il écrié, que |\4 mc Moret et Christine ne connaissent pas le cap Ferrat. v S'il n'y a point d'opposition, je propose d'en faire le tour et de descendre jusqu ? à Saint- Jean.;. , "Il n'y eut pas d'opposition : la maman Moret s'en rapportait à M. Lechantre, Christine était indifférente; quant à Thérèse,' le choix de cette
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promenade la touchait tout particulièrement.
Saint- Jean réveillait en elle le souvenir de sa dernière excursion avec Jacques, et un mélancolique désir la prenait de revoir ces chemins où ellç avait laissé' des lambeaux de son bonheur. '
Le landau avait gravi la route de MontborQn, puis dépassé Villefranche. La petite mère, joyeuse comme une enfant, n'en finissait pas de s'émerveiller à la vue 'des buissons de roses et çtes ^rbres fruitiers déjà en boutons.
— Sont-ils heureux, les gens de ce pays*ci! s'exclamait-elle, leurs pêchers sont déjà fleuris, tandis que les nôtres grelottent encore... Quand jeconterai ça à Rochetaillée, personne ne voudra me croire/ -
•— > Qui, madame Morer, ajoutait gaiement Lechantre, c'çst un climat exceptionnel... Après avoir, mis Adam à la porte, le Père éternel s'est attendri un brin et il a transporté ici un petit morceau du Paradis terrestre, afin que nous puisr sion$ juger de toutes les bonnes choses que nous ^vons perdues p$r la Tau te denoçre mère Eve.
-^- Vous me direz ce que vous voudrez, repre* naît dédaigneusement Christine, toute cette précocité n'est pas naturelle et les gens* d'ici sont trop vains de la beauté de leur pays; aussi Dieu leur envoie^ des tremblements de terre pout leur rappeler que ce bas monde n'est pas un lieu de' délices;
3i4 CHARME DANGEREUX
'" — Amen! répliquait Francis; vous avez tout de même, Christine, une drôle de façon dé concevoir les bontés de la Providence- Thérèse souriait distraitement, sans se mêler à la fconversatiori. Les yeux grands ouverts, elle contemplait les montagnes baignées de lumière; là mer bleue, glacée d'argent comme une imnierise étoffe de satin; les découpures de là côte où la brise, d'un seul souffle, blanchissait les feuilles retroussées des oliviers; et elle se rappelait les plus minimes détails de la journée passée à Saint- Jean avec Jacques. — En ce temps-là, il ne mentait pas encore, Use trouvait heuïeux près d'elle et il le lui répétait tendrement sous lëfc citronniers du verger, où fleurissaient dés champs de juliennes. Trois semaines s'étaient écoulées à peine... Pat quelle fatalité son cœur avait-il si promptement changé ? Les géraniums de la haie fleuronnaient encore, les juliennes blanches, là* bas, répandaient toujours leur parfum de girofle, et, moins durable que de brèves fleurs, l'amour dé Jacques n'était déjà plus qu'un souvenir, une illusion flottant dans le passé comme l'ombre d'une aile d'oiseau sur la mer... Et, tandis qu'elle res 1 pirait seule le parfum amer des joies irretrou* vables d'autrefois, où était-il, lui, l'ami de sort enfance, l'homme auquel elle avait si ingénument enchaîné sa vie et qui lui avait promis de l'aimer dans les bons comme dans les mauvais jours?...
CHARME DANGEREUX } I f
Ah ! elle n'avait même plus la faculté de s'abuser, elle ne savait que trop à quelle occupation il employait les heures qu'il lui dérobait. Un affreux pressentiment lui disait qu'à ce même instant Jacques était sans doute absorbé par sa passion pour M me Liebling. Peut-être était-il près d'elle?... Peut-être lui répétait-il les mêmes phrases tendres, les mêmes serments de fidélité dont les vergers de Saint- Jean gardaient encore le vibrant souvenir?... Gar l'amour n'a pas deux langages, et, si les cœurs changent, les mots qui expriment la tendresse restent invariables!... A cette pensée, dans sa poitrine un flot de jalousie roulait âcré et trouble comme la vague d'une marée montante; muette, les lèvres serrées, les yeux brûlants, elle regardait machinalement le chemin sablonneux où le landau marchait au pas, le long de la mer éblouissante.
Quand on fut en vue de Saint-Jean, le cocher demanda s'il devait pousser jusqu'au village.
J — Oui, certainement! s'écria Thérèse, désireuse d'accomplir jusqu'au bout son doulôureui pèlerinage.
1 On arriva à l'entrée du hameau. Le cocher fit tourner son landau à l'endroit où les voitures s'arrêtent d'ordinaire, et les promeneurs descendirent.
Près du carrefour, dans un coin ombreux, une
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voiture' de- maître stationnait déjàt, montrant ses coussins capitonnés çjersoie blanche, sa caisse élégante au vernis brillant, aux panneaux timbrés d'un tortil et de deux, initiales enlacées. Devant les chevaux qui' secouaient leurs harnais scintillants et leurs gourmettes décorées de roses, un cocher en livrée bleue fumait nonchalamment.
i — Je crois, mesdames, dit Lechantre, que nous ferons bien de pousser jusqu'au port... Il y a là une auberge où nou? pourrons nous rafraîchir*.
Thérèse, restée 0n arrière, examinait attentivement le luxueux équipage aux portières armor riéeSj et s'approchait pour déchiffrer- le monor gramme peint sur le panneau brun, tt- Les deux majuscules entrelacées sous un * tortil de baron figuraient un M et un L, '-. — Une rougeur lui monta aux joues, et un horrible soupçon lui mar? tela le cerveau.
— Venez-vous, Thérèse ? dit Leçhantre,
Redevenue trè$ pâle, les yeux d'un noir d'encre, les sourcils rejoints, elle suivit docilement le groupe qui descendait déjà la rye étroite. Quand on atteignit l'hôtel Victoria, Lechantre fit halte, entre-bâilla "la porte "du rez-de-chaussée,, e{, ; ne trouvant personne :
— Attendez-moi, murmura-t-it, je vais voir làhaut si je puis y dénicher quelqu'un.
Il grimpa le raide escalier du premier étage,
ouvrit brusquement la porte de la salle, reconnut! d'un clin d'oeil Jacques et Mania causant très près l'un de l'autre, et, refermant plus vite encore l'huis entre-bâillé, tandis que les deux âftioureux se retournaient -ébaubis, il dégringola précipi^ tamment... Trop tard! Thérèse était sur ses talons et gravissait l'escalier à son tour.
— Ne montez pas, chuchota-t-il; c'est plein de cocottes... Vous y seriez déplacée, vous et Christine!
Mais elle ne ^'écoutait pas; l'écartant de la main, elle continuait son ascension. Une fois sur le palier, elle poussa de nouveau la porte, et, pâle comme un spectre, alla droit aux deux cou. , pables qui s'étaient levés' effarés.
Mania, néanmoins, avait repris rapidement son sang-froid. Sa lèvre hautaine se crispa. Jugeant sans doute Thérèse d'après' elle, et s'attendant à quelque violence, elle reculait instinctivement.
— Qu'est-ce que cela signifie ?demanda-t-elle. P
— Ne craignez rien, madame, répliqua sarcastiqûement Thérèse; je n'ai nulle envie d'interrompre votre galante conversation... J'ai voulu simplement m'assurer d'une chose dont je me doutais... Maintenant je suis fixée. Il n'y a plus rien de commun entre votre amant et moi, et vous pouvez le garder tant qu'il vous plaira.
Sans . même lever les ' yeux sur Jacques, elle tourna, les talons, redescendit, et, s'adressant à
Francis qui était resté anxieux au milieu de l'escalier et qui avait peine à dissimuler ses craintes : — Vous aviez raison, monsieur Lechantre, ditelle d'une voix très calme; nous serions là-haut en trop mauvaise compagnie... Reconduisez-nous à notre voiture!
ChfARME DANGEREUX 3 IÇ
acques et Mania étaient restés face à face, consternés par cette intrusion inattendue. Le peintre, absolument abasourdi et comprenant que, de toute façon, l'incident, ne pouvait avoir que des suites désastreuses, n'osait plus regarder M m? Liebling. Pendant une longue minute, tous deux demeurèrent muets. Ils entendirent la voix âpre de Thérèse monter jusqu'à eux, puis Lechantre engager les trois femmes à regagner la voiture. — Mania, pâle, les dents serrées, se sentait dans l'impossir bilité d'articuler une parole. Le dépit et la honte la suffoquaient; elle se rendait compte du rôle humiliant qu'elle venait de jouer dans cette aventure, et tout son orgueil se révoltait. — Si, comme cela était. probable, Thérèse, obéissant à ses ran?
cunes de femme outragée, ne reculait pas devant un scandale, et si les détails de cet esclandre étaient publiés par elle ou par Lechantre, quelles risées et quels commentaires peu charitables dans la colonie étrangère de Nice! Mania se voyait déjà en proie aux railleries des gens de son monde, et, qui sait? aux odieuses plaisanteries des petits journaux du crû... C'était bien la peine d'avoir résisté jusqu'alors aux entraîne-ments du milieu corrompu dans lequel elle vivait, d'avoir tenu les adorateurs à distance et de s'être fait une réputation d'inattaquable respectabilité, pour que tout cet effort vînt aboutir à un aussi piteux naufrage : — une intrigue avec un peintre marié à une petite bourgeoise, et l'intervention de la femme légitime surprenant les coupables dans une misérable auberge!... Y avait-il rien de plus ridicule? — : A la pensée de cette histoire colportée darts le salon de la princesse Koioubinc. et arrivant aux oreilles du baron Liebling, Mania était secouée par un frisson de dégoût,, et la colère donnait à ses yeux des lueurs fulgurantes; • Jacques lisait sur sa figure contractée les cruelles appréhensions qui la torturaient. Uauraii voulu exprimer tout le chagrin qu'il ressentait, en se jetant aux pieds de M me Liebling et en la suppliant de lui pardonner cette' humiliation involontairement infligée; mais, en ce moment de désarroi, il lui était impossible de trouver 'des
mots assez délicats pour traduire ses regrets, et, craignant d'irriter encore la plaie en y appuyant maladroitement le doigt, il restait décontenancé et silencieux.
Tout à coup, Mania prit son chapeau et se recoiffa rageusement. Elle cherchait vainement à renouer son voile; ses mains étaient agitées par un tel tremblement qu'elle ne pouvait y réussir. Elle arracha le morceau de tulle, le tordit dans ses doigts et le déchira, puis elle ramassa ses gants et se dirigea vers la porté.
— Vous. voulez partir? murmura péniblement Jacques en essayant de lui barrer le chemin.
— Oui, dit-elle d'une voix altérée ; je ne suppose pas que vous ayez l'intention de m'en empêcher? Laissez-moi passer... Je me trouverais
mal si je restais une minute de plus ici... Oh! ajouta-t-elle en se regantant nerveusement, pourquoi y suis-je venue? Pourquoi me suis-je exposée à cette avanie ? Moi qui me glorifiais de ma réputation intacte, me voilà bien punie de mon orgueil!... Quand je pense que tout à l'heure j'ai été traitée comme la dernière des filles!... Oh! non, non..., jamais je n'ai souffert ce que je souffre!...
Les sanglots l'étouffaient. Elle fut obligée de s'asseoir, et, les coudes sur.la table, le front dans les mains, elle demeura un instant haletante. Sa
ai
poitrine se soulevait, sa gorge se gonflait; elle se laissait aller à de brusques mouvements de désespoir, et sa tête s'agitait convulsivement.
— Mania! s'exclama Jacques, s'agenouillant près d'elle, ne partez pas dans cet état... Ne vous désolez pas... Me voici à vos pieds, à vos ordres pour réparer le mal que je vous cause...
. — Donnez-moi un verre d'eau!
Il obéit et remplit un verre qu'elle but d'un trait. Peu à peu, la crise nerveuse qui la secouait se termina par l'ordinaire détente : les larmes. Mania pleura, et Jacques essaya de la calmer en lui répétant qu'il l'aimait, en maudissant la fatar lité qui faisait porter de si douloureux fruits à sa tendresse.
— Je voudrais tant vous consoler! s'exclamat-il; je donnerais le sang de mon cœur pour guérir votre peine... Parlez, que puis-je faire pour empêcher vos larmes de couler ?
— Rien, répondit-elle en secouant la tête; le mal est irréparable. Laissez- moi... Courez retrouver votre femme; raccommodez-vous avec elle et redevenez ce que vous n'auriez jamais dû cesser d'être, un mari fidèle et docile...
Elle avait prononcé ces mots avec conviction, sans la moindre arrière-pensée ironique; mais, pour surexciter la passion de Jacques, elle n'eût pu se servir d'un moyen plus efficace. Il n'en fallut pas davantage pour qu'il rejetât sur Thérèse tout
i'odicux de cette scène, et pour que l'idée de renoncer à M me Liebling l'exaspérât :
— Me croyez-vous, répliqua-t-il, assez lâche pour vous abandonner après vous avoir compromise ?
— Vous me compromettrez bien plus encore, si cette déplorable aventure aboutit à un scandale... Quittons-nous et ne nous revoyons jamais ! Je n'avais que trop raison, quand je vous disais que vous ne vous apparteniez pas... Notre toçt à tous deux est de l'avoir oublié un instant.
— Je vous prouverai que je suis maître de ma personne, et je vous jure bien que cette incartade n'aura aucune suite fâcheuse !
Un sourire sceptique effleurales lèvres de Mania.
— * Vous vous abusez étrangement, si vous supposez que M me Moret se résignera au rôle d'épouse sacrifiée... Mais soit, j'admets qu'elle passe l'éponge sur vos méfaits actuels; croyezvous qu'elle se montrera plus tard d'aussi bonne composition?... Vous vivrez dans de continuelles transes, et moi, je serai constamment sous le coup d'un nouvel éclat... Grand merci! L'algarade de tantôt me suffit!
Jacques eut un geste d'impatience et de colère.
— Non, poursuivit M me Liebling, il faut nous quitter..., et cela aussi bien pour mon repos que dans l'intérêt de votre avenir... Souvenez-vous de ce que je vous disais à la villa Endymion : « Une
mauvaise fée m'a jeté un sort, et je suis destinée à faire souffrir ceux qui m'aiment le % mieux... » Cela s'est vérifié' déjà, tenons-nous-en à cette première expérience... Adieu!
Elle s'était levée et se dirigeiait vers la porte- Mais Jacques ne l'entendait pas ainsi. La vue de Mania si adorable à travers ses larmes, les obstacles mêmes qu'elle venait de lui faire pressentir, l'enflammaient davantage et le poussaient à tout sacrifier pour s'assurer la possession de celle dont il ne pouvait envisager l'abandon sans une atroce douleur.
— Je ne vous laisserai point partir! protestat-il en lui saisissant les mains... Vous parlez de souffrances?... Mais vous ne pouvez concevoir combien je serais misérable si je vous savais perdue pour moi!... Maintenant que je vous ai serrée dans mes bras, j'ai besoin de vous comme de l'air que je respire^.. Vous êtes tout l'intérêt et toute la passion de ma vie... Que m'importent mon art et l'avenir, si je ne vous ai plus? Que m'importe le monde, si je ne vous y retrouve plus ?... Je vous appartiens, et, si vous me quittez, c'est fini de moi!
Elle lui jeta un pénétrant regard, le jugea profondément épris et. sincère, et, gagnée ellemême par la flamme qui brûlait en lui, elle repartit avec une exaltation hautaine:
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— Certes, je crois que vous m'aimez... Mais, si vous voulez que je vous aime, il faut que vous m'apparteniez autrement qu'en paroles... Plus de partage... Ou moi, bu l'autre.., Choisissez!
— Vous, murmura-t-il subjugué, mais vous tout entière! ' l
— Soit! reprit-elle en lui serrant violemment les mains; seulement je veux être assurée contre* le retour possible de. scènes pareilles à celle de • tout à l'heure. Personne ne doit avoir de droits sur vous que moi... Me donnant librement, j'exige que vous vous rendiez complètement libre... 'Le pourrez- vous? *
Cette interrogation, qui semblait mettre en doute sa force de volonté, acheva chefc Jacques ce que le magnétisant regard de. Mania avait commencé. Il releva ce défi jeté* à son énergie . virile, et s'écria impétueusement :
/ — Demain, je serai libre!
Comme pour sceller sa promesse, il voulut reprendre M me Liebliilg dans ses bras et boire de nouveau sur ses. lèvres l'oubli de ce passé dont il allait se détacher, mais elle se dégagea vivement, et, le tenant à distance :
— Non, dit-elle d'une voix ferme et' caressante en même temps; quand vous aurez rompu vos liens, je vous rendrai mes lèvres... Pas avant!... Maintenant, partons.
Tandis qu'elle descendait l'escalier, Jacques
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prenait congé de l'hôtesse. Il rejoignit Mania à vingt pas du landau. Le cocher, en voyant revenir sa maîtresse, avait tourné les chevaux dans la direction de Viilefranche et ouvert la portière.
— Adieu ! murmura la jeune femme en serrant la main de Jacques; rappelez-vous ce que vous m'avez promis, et ne revenez chez moi que lorsque vous pourrez y rentrer sans scrupule.
— Vous m'y verrez dès demain !
— Croyez-vous? répliqua-t-elle avec son ironie coutumière; je ne pense pas que les choses aillent si vite, et je vous donne jusqu'à samedi... Samedi, je serai seule, et je vous attendrai à- six heures...
Elle sauta légèrement dans le landau. Tandis que les chevaux prenaient le trot, elle se retourna encore vers Jacques, et ses yeux semblèrent lui crier:
— Souvenez-vous!
Dès que la voiture eut disparu, le peintre regagna la station de Beaulieu par le raccourci qui longe le rivage. Son retour avec Thérèse par le même sentier avait eu lieu trop récemment pour que le souvenir de cette nocturne promenade ne se représentât pas à son esprit. Néanmoins cette résonnance du passé ne réussit ni à toucher son cœur ni à amortir sa passion. Il frissonnait d'amour rien qu'en se rappelant la saveur des
lèvres de Mania, et il ne pensait qu'avec irritation à ces délices interrompues par la brusque apparition de Thérèse. — Par quel hasard maudit ou par quelle préméditation agressive avait-elle choisi pour but de promenade ce village de Saint- Jean? Lechantre seul pouvait lui donner l'explication de cette malencontreuse fantaisie, et il résolut d'aller la lui demander sur-le-champ. D'après ce que lui apprendrait le paysagiste, il dresserait un plan de conduite et chercherait le moyen le plus sûr d'arriver à une séparation, sans éclat. Il désirait" rompre sans retard ; il était las de biaiser et de mentir; il voulait sortir à tout prix de cette situation équivoque. Pourquoi, d'ailleurs, se laisserait-il arrêter par des considérations sentimentales ou des scrupules de fausse r délicatesse ? Thérèse n'avait-elle pas la première
v manifesté des intentions hostiles? Ne lui avait-
elle pas nettement déclaré qu'elle se détachait de lui?... Elle serait mal venue, maintenant, à s'étonner de ce qu'il la prenait au mot. — Toutes ces réflexions lui montaient impétueusement au cerveau avec des soubresauts pareils à ceux d'un liquide qui entre en ébullition. Puis, dans des intervalles d'accalmie, à l'aspect de cette paisible côte de Beaulieu où les ombres du couchant s'allongeaient déjà, il songeait aux rapides changements qui s'étaient opérés dans, sa vie depuis la soirée où il avait pour la première fois suivi ce
sentier. Quand il y était venu, quelques semaines auparavant, l'amour de Mania se remuait à peine
. eh lui comme le germe dans la semence. Il ne l'envisageait que comme une romanesque hypothèse, un château en Espagne doucement ehimé-
. rique. Il n'en considérait que les lignes aimables/ les vaporeux contours et les sommets idéalement éclairés. Si on lui eût dit alors que, pour réaliser ce rêve séduisant, pour asseoir en terre ferme ce . château aérien, il lui faudrait oublier, la foi jurée,
. tromper une femme qui se reposait sur sa loyauté, mentir à toute heure, et, finalement, rompre avec tout son passé, certes, il se fût récrié, il aurait déclaré la chose indigne de lui... Et pourtant un mois s'était écoulé à peine; les mêmes géraniums qui avaient frôlé la robe de Thérèse poussaient encore dans le chemin leurs tiges fleuries, et toutes ces suppositions qui lui avaient paru inad-
♦ missibles étaient devenues . la réalité,. Il avait suffi d'une première faiblesse, d'une abdication momentanée de sa volonté, pour que des' actes irréparables se. succédassent fatalement les uns
*:' aux autres, comme ces générations- d'insectes dont on ne peut plus arrêter la fécondité...
En sortant de la gare, Jacques se fit conduire
au port Lympia. A peine eut-il mis le pied sur la
passerelle de l'Hébé qu'il aperçut Lechantre se
. promenant sur le pont d'un air soucieux. Le
paysagiste agita les bras et courut au-devant de son élève : * . .>
— Je t'àttendais^dit-il laconiquement.
Il quitta le. yacht et entraîna Jacques vers la partie la plus déserte dû quai : .
— Mon cher, poursuivit-il, je; suis désolé de ce qui est arrivé... C'est moi qui, sans penser à mal, ai emmené ces dames à Saint-Jean... Mais aussi, pourquoi diable ne me prévenais-tu pas ? -Quand on commet d'aussi dangereuses sottises, c'est bien le moins qu'on en avise ses amis.. y Pouvais-je prévoir que tu choisirais une salle d'auberge pour y donner tes rendez-vous ?
— D'abord, je n'en savais rien moi-même...
•Enfin, le mal est fait, et il s'agit maintenant de prendre une résolution... Où est Thérèse?
— Je viens dé lp. reconduire chez toi, avec ta mère et ta sœur.
— Que vous a-t-elle dit?
yr- Absolument rien... Devant M me Moret et Christine elle a jugé naturellement à propos de se taire. Elle a même affecté pendant le trajet une sérénité que j'admirais, mais qui me serrait le cœur, car, telle que je la connais, elle a dû souffrir atrocement... Ahl c'est une vaillante, celle-là, et les belles dames que tu fréquentes ne lui vont pas à la cheville !
Jacques eut un geste d'impatience.
, — Fâche-toi tant que tu voudras, tu ne m'em- *
pécheras pas de te parler net... Mon garçon, je comprends tous les emballements... Je les comprends d'autant mieux que moi-même, malgré mon âge, je suis toqué de cette friponne de Peppina qui me mène par le bout du nez; mais moi, du moins, je suis célibataire, tandis que tu es marié à une respectable et adorable femme... Et puis,sacrédié, il y a un terme à toutes les folies!... Si tu as été grisé par ton Autrichienne, l'aventure de tantôt a dû vous jeter à tous deux un joli seau d'eau sur la tête. Comment vas-tu te tirer du pot au noir dans lequel tu barbotes ? Es-tu venu me trouver pour que je te donne un coup d'épaule et un bon avis?... En ce cas, écoute-moi: tu n'as qu'un parti à prendre... Va rejoindre Thérèse, jette-toi à ses pieds et humilie-toi; puis, dès demain, file sur Paris avec toute ta famille. D'abord ta femme te tiendra rigueur, et dame, après ce qui s'est passé, elle en a bien le droit; mais elle t'aime, au fond, et, quand vous serez loin d'ici, quand elle aura constaté ton repentir et ta ferme résolution de ne plus pécher, elle trouvera encore dans son cœur assez de tendresse pour te pardonner... Ça y est-il, et dois-je l'aller préparer à ta visite ?
— Non, répondit Jacques violemment; c'est impossible!..: Je connais Thérèse; elle m'a condamné dans son esprit et elle restera inflexible... D'ailleurs, se laissât-elle fléchir, il serait trop
tard... Je suis amoureux de Mania, et j'ai lié ma vie à la sienne.
— Toi! se récria Lechantre en haussant les épaules; toi, Jacques Moret, fils d'un cultivateur de Rochetaillée, peintre de ton métier et l'espoir de l'école française, tu prétends enchaîner ta vie à celle de cette grande dame nomade, qui était hier à Vienne, et qui sera demain à Florence ou à Naples?... Ah! elle est bien bonne!... Innocent! c'est comme si tu voulais lier intimité avec l'eau d'un torrent ou avec lèvent qui passe!... Parce qu'elle a bien voulu t'honorer de ses faveurs, tu t'imagines qu'elle va se considérer comme engagée dans des liens indissolubles!... Mais, mon pauvre garçon, il n'y a rien de commun entre toi et elle. Tout vous sépare: la naissance, l'éducation et le milieu. En ce moment, tu amuses sa curiosité et sa vanité; elle n'est pas fâchée de se payer pour amant un peintre en renom, et de vérifier si les artistes font l'amour autrement que les grands seigneurs. Seulement, quand son caprice sera satisfait, elle te lâchera comme un article qui a cessé de plaire. Elle te remplacera par une nouvelle fantaisie, et, un beau matin, elle partira pour des pays inconnus... Ah! malheureux, ces grandes eoquettes-là sont les pires femmes auxquelles on puisse s'attacher... Si tu prends ta baronne au sérieux, tu n'es pas au bout de tes peines, et tu t'apprêtes de la misère pour le restant de tes jours!
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— Possible... J'ai déjà souffert par elle et je prévois qu'elle me fera souffrir encore, car elle est violente et fantasque... Mais, dussé-je endurer mille peines plus cruelles, je persisterais dans ma folie, parce qu'un instant de bonheur auprès de Mania rachète des journées d'angoisse... Parce que je l'aime enfin !
— Sacrebleu! s'exclama Lechantre furieux, qu'a-t-elle donc de si extraordinaire? Quel philtre t'a-t-élle fait boire pour te mettre dans cet état d'insanité?... Je l'ai vue, moi, cette Mania, et elle ne m'a nullement ébaubi. Un nez trop court, des pommettes saillantes, des yeux de chat sauvage et un sourire traître... Ma parole d'honneur, voilà bien de quoi se monter le coup!... J'en suis encore à me demander pourquoi tu la préfères à* Thérèse, qui est charmante et qui a des lignés d'une beauté!,..
— Pourquoi?... Comment pouvez-vous m'adresser de pareilles questions?... Pourquoi? Mais je vous l'ai déjà dit, parce qu'elle ne ressemble en rien à Thérèse... Elle a pris dans mon cdeur une place jusque-là inoccupée... Thérèse est la sagesse et la pureté en personne, mais Mania est ' la passion même avec tous ses enchantements.
Elle a donné à mon esprit et à ma chair des émotions non encore éprouvées ; elle a ouvert mes yeux sut un monde qu'ils n'avaient jamais entrevu qu'en rêve. Elle exerce sur moi une séduction pa-
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reille à celle de ce pays-ci, une séduction où les sens ont autant de part que l'âme, et où cependant il n'entre rien de grossier ni de brutal, où tout est rare et exquis. En un mot comme en cent, elle me possède, et je suis prêt à tout quitter pour la suivre.
A mesure que Jacques parlait, la joviale figure de Leçhantre se rembrunissait et exprimait une consternation indignée.
* — Ce que je vous dis vous scandalise ? ajouta l'artiste d'un air de bravade.
— Non pas, ça me dégoûte seulement! répondit Francis; tes effusions me rappellent les confidences de certains camarades, qui étaient comme toi très ensorcelés par une femme, et qui en ont pâti... Je reconnais les mêmes raisonnements, et cette ressemblance m'amène à conclure que ton caractère n'est pas à la hauteur de ton talent... Mon garçon, tu dérailles... Je ne m'esquinterai pas à te faire de la morale, je sais à quel point c'est inutile... Mais, puisque tu repousses toute tentative de réconciliation, que veux-tu de moi et quels sont tes projets ?
— Ayant tout, je veux éviter un éclat qui serait désastreux pour tout le monde... Maman et Christine partent après-demain matin et il est inutile que leur départ soit attristé par des scènes pénibles. Il faut qu'elles s'en retournent à Paris
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avec la conviction que nous sommes toujours heureux ici... Après..., après, répéta Jacques avec un invincible serrement de cœur, Thérèse et moi nous reprendrons mutuellement notre liberté.
Elle a assez de fortune pour vivre indépendante, et si elle désire retourner au Prieuré, je n'y mettrai aucune opposition. Soyez assez bon pour me servir d'intermédiaire auprès d'elle. Dites-lui que la seule grâce que je lui demande, c'est de dissimuler jusqu'au départ de maman..., mais ne lui laissez pas ignorer ma résolution de recouvrer ensuite ma pleine et entière liberté d'action.
— C'est ton dernier mot ?
— Oui.
— Tu es un misérable inconscient, et tout autre que moi t'abandonnerait à tes sottises!... Mais il y a d'autres intérêts en jeu que les tiens et je suis le seul qui puisse m'entremettre pour amortir le coup que ton égoïsme et ta folie vont porter à ceux qui t'aiment. J'accepte donc la mission, si désagréable qu'elle soit... Va m'attendre sur le boulevard Dubouchage ; je t'y re* joindrai dès que j'aurai vu Thérèse...
Il héla un cocher qui passait et se fit conduire rue Carabacel, tandis que Jacques gagnait à pied le boulevard.
Lechantrë trouva Thérèse dans le salon sans
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lumière. Christine et M me Moret s'étaient retirées dans leur chambre pour commencer les préparatifs du départ et la jeune femme, étendue dans un fauteuil, les yeux brûlants, la tête enfiévrée, regardait machinalement le jardinet s'enténébrer peu à peu. Le paysagiste lui serra silencieusement la main et l'entraîna sur le perron.
— Jacques est près d'ici, commença- t-il; je le quitte à l'instant... Il m'a chargé de venir vous parler. *
— Que me veut-il encore? demanda- 1- elle d'un ton âpre; s'il espère me toucher par de nouvelles scènes hypocrites, prévenez-le qu'il perd son temps... Je suis fixée maintenant sur la sincérité de ses désespoirs et la facilité de ses parjures... Ma crédulité est à bout.
— Il ne s'agit malheureusement de rien de pareil, repartit Francis; Jacques a le sentiment de ses torts et il reconnaît que vous avez le droit de vous montrer implacable... Il vous supplie seulement d'éviter un éclat et de ne rompre ouvertement avec lui qu'après le départ de sa mère et de sa sœur.
Thérèse se mordit les lèvres pour comprimer un sanglot. En dépit de sa légitime indignation, à la vue de Lechantre, elle avait espéré qu'il venait lui apporter des paroles de repentir et que Jacques essaierait une dernière fois de rentrer en grâce. L'injurieuse indifférence avec laquelle ce
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mari infidèle supportait l'idée d'une séparation imminente acheva de lui ulcérer le cœur.
— Ah ! murmura-t-elle avec amertume* il craint un éclat!... Il a peur pour la réputation de sa maîtresse... Vous pouvez le rassurer; j'ai trop souci de ma dignité pour ébruiter son aventure. Le scandale me répugne autant que la trahison et personne ne saura que j'ai surpris mon mari avec cette femme, dans une chambre d'auberge. Je me tairai comme je me suis tue jusqu'à présent... Je pousserai même l'indulgence... ou le mépris, comme vous voudrez, jusqu'à lui faire bon visage en présence de sa mère et de Christine.
— Je reconnais là votre grand cœur et votre bon sens, Thérèse; mais, si vous m'en croyez, vous vous montrerez encore plus magnanime...
Jacques est aifolé en ce moment; non seulement il compromet son caractère dans cette aventure, mais il risque d ? y perdre ses meilleures qualités d'artiste et de gâcher sa vie... Or, vous qui êtes la plus forte, vous devez être aussi la plus généreuse... Oh! ajouta-t-il en répondant à un véhément geste de dénégation de la jeune femme, je ne vous demande pas de pardonner sur-le-champ!... mais un jour, quand il aura pâti de sa sottise, ce qui ne tardera guère, promettezmoi de ne pas vous montrer implacable.
— Monsieur Lechantre, répliqua Thérèse en lui posant sur la main sa main glacée, ne me parlez
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point de pardon:.. Je ne suis pas une pâte à martyre et je ne sais pas. nie résigner... Des les premiers soupçons qui m'ont tourmentée, j'ai prévenu votre ami... Une fois que mon coeur s'est fermé; il ne se rouvre plus. Je vous promettrais d'oublier, que je. mentirais... Non, je veux rester sincère avec les autres comme avec moi-même et c'est pourquoi, je vous le déclare nettement ce soir, je ne pardonnerai pas... Je dissimulerai jusqu'au départ de M me Moret... N'exigez pas davantage.
— Et après, ma pauvre enfant, quand vous resterez face à face avec Jacques ?
■ — Après ? murmura-t-elle avec un accent navrant, il n'y aura rien oc après. » Dès ce soir, je cemmencerai mes malles... J'ai un bon prétexte pour m'éloigner sans esclandre... Ayant déjà servi de chaperon à M me Moret et à Christine, il est tout simple que je les accompagne encore. Je les reconduirai à Parjs, mais je ne rentrerai plus à Nice... Oh ! non, s'exclama-t-elle, je ne reviendrai plus dans cette misérable ville!... J'y ai trop souffert... Vous pouvez en informer votre ami... Cela lui procurera sans doute un agréable soulagement!...
Elle continuait de parler avec une sarcastique âpreté; mais dans ses yeux étincelants on devinait des larmes sur le point de jaillir et Lechantre se sentait lui-même gagné par l'émotion.
— Une fois à Paris, demanda- t-il, comptezvous rester près de M me Moret?
— Non, répondit-elle résolument, cela ne serait pas possible; je trouverai un prétexte pour m'éloigner... Je retournerai à Rochetaillée et je redeviendrai une paysanne. C'était mon lot, voyez-vous, et je n'étais pas faite pour vivre ailleurs. Ah ! mon pauvre Prieuré, pourquoi n'y suis-je pas restée avec mes préjugés et mes illusions?...
En dépit de ses "efforts, les larmes rebelles s'échappèrent; mais elle eut honte de montrer sa faiblesse. Reprise d'un accès de fierté, elle s'essuya les yeux avec dépit, et tendant la main au paysagiste :
— A tout à l'heure, n'est-ce pas? balbutiat-elle, vous viendrez dîner avec nous!
Puis elle rentra précipitamment dans le salon et disparut.
Lechantre quitta le jardin et alla rejoindre Jacques qui piétinait, inquiet, sur le trottoir du boulevard. Il lui rendit compte du résultat de son entrevue et lui annonça les résolutions prises par Thérèse.
— Tu es une brute, ajouta- t-il, et ta femme est un ange...
Bien que les progrès de sa passion eussent singulièrement endurci sa sensibilité et développé
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son indifférence pour tout ce qui ne se rapportait point à Mania, le peintre frissonna en apprenant l'imminence de ce déchirement qu'il avait provoqué. La rapidité avec laquelle se précipitaient les événements, et la décision énergique de Thérèse, l'accablaient de confusion en même temps qu'elles remuaient en lui un mélange de regrets et de remords. Lorsqu'il rentra en compagnie de son ami dans le salon de la rue Carabacel et qu'il revit, ' à la lumière assourdie des lampes, à côté de la petite mère et de Christine, l'épouse qu'il venait d'offenser si grièvement, une rougeur lui monta au front et il lui fut impossible de dissimuler son malaise. — Thérèse avait eu le temps d'effacer la trace de ses larmes et de se composer une physionomie impassible. Elle reçut son mari avec cette gravité calme sous laquelle, depuis quelques semaines, elle déguisait les agitations de son âme; mais l'apparente sérénité de cet accueil, loin de diminuer la gêne de Jacques, la rendit encore plus pénible. Une savait guère dissimuler et son embarras n'échappa ni à la sollicitude de M me Moret ni aux malignes investigations de Christine. Il s'efforça de feindre néanmoins et cet effort acheva de le mettre à la torture. Il lui fallut, pour sauver les apparences, questionner sa mère et sa sœur sur l'emploi de leur aprèsmidi et s'informer hypocritement de l'endroit qu'elles avaient choisi comme but de pçojnenade.
St.
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— Nous sommes allés à Saint- Jean, dit Christine; c'était une mauvaise inspiration... L'auberge où nous voulions, nous arrêter était fort mal fré- |V quentée, à ce qu'il paraît, et Thérèse elle-même,
y^" malgré ses préventions en faveur de Nice, à été
obligée de battre en retraite...
I Pendant qu'elle s'étendait avec complaisance
r; v sur cet incident de la promenade, Jacques chan-
geait de couleur et n'osait plus lever les yeux, de peur qu'on ne s'aperçût de son tjouble.Mais, s'il l \ ne regardait personne, il n'échappait point pour
cela aux regards des autres. Christine avait remarqué son attitude embarrassée et, tout en l'observant en dessous, elle songeait : « Il se passe ici quelque chose de louche, et certaine- • ment Jacques a un méfait sur la conscience. Est-ce que, par hasard, il tromperait sa femme?...»
Cette supposition la réjouissait sourdement et un sourire équivoque effleurait ses lèvres minces.
Lechantre, ayant conscience du trouble cle Jacques et des tortures de Thérèse, se mettait en quatre pour rompre les chiens et, grâce à lui, la soirée se termina sans encombre. Mais le lendemain le supplice se renouvela pour Jacques, obligé par décence à consacrer, entièrement à sa famille cette dernière journée. Il errait comme une âme en peine dans l'appartement où bâillaient des malles entr'oûvertes. Il évitait peureusement Je^s occasions de se trouver seul avec
Thérèse, et cependant une despotique attirance le ramenait à chaque instant dans l'a pièce où là jeune femme vaquait à ses préparatifs. Ces ■ tiroirs vidés, ce déménagement de menus objets à .l'usage particulier de la jeune M me Moret, disaient trop clairement un départ sans espoir de retour, pour qu'il n'en éprouvât point une douloureuse émotion. La figure maintenant tragique de Thérèse lui semblait pleine de méprisants reproches. La comédie qu'il était tenu de jouer devant sa mère et sa sœur l'humiliait et le dégradait à ses propres yeux. Il souhaitait que cette lamentable journée tirât à sa fin et en même temps il redoutait de la voir s'achever, en songeant aux adieux du lendemain. Ces angoisses, ces remords et ces appréhensions l'enfiévraient. Les battements de son cœur s'arrêtaient, des suffocations le prenaient, et, le malaise physique se joignant- au malaise moral, il devenait irritable et hargneux avec Christine. Là petite mère, stupéfaite de ces brusques coups de boutoir, levait timidement des yeux navrés vers son Benjamin, qu'elle ne reconnaissait plus, et s'effrayant de la livide pâleur de son visage :
— .Qu'as-tu, mon fils ? demandait-elle avec inquiétude en lui saisissant les mains, je ne t'ai jamais vu si irascible?... Te sens-tu malade ou est-ce le départ de Thérèse qui te contrarie?, Parle-moi franchement, sinon je finirai par croire;
comme Christine, que tu nous caches quelque gros chagrin.
Alors Jacques, honteux d'être si peu maître de lui, essayait de la rassurer avec des caresses, mais dans ses protestations comme dans ses démonstrations tendres il y avait je ne sais quoi de forcé et d'excessif qui sonnait faux; de sorte que la petite mère s'éloignait en» hochant la tête et en gardant ses pensées chagrines.
Christine, à son tour, se vengeait des accès d'humeur de son frère en emmenant Thérèse à l'écart et en murmurant d'une voix perfidement compatissante :
— Voyons, vous pouvez bien me dire ça, à moi... Avouez qu'il y a de la brouille entre vous et Jacques ?
Thérèse tressaillait et répondait sèchement : — Vous rêvez... Vouz avez trop d'imagination, Christine !
A quoi sa belle-sœur repartait piquée :
— Non, je n'ai pas d'imagination, mais j'ai de bons yeux, et je m'aperçois bien que ni l'un ni l'autre vous n'êtes d'accord comme autrefois... Mais quoi! nous avons tous en ce monde nos croix à porter et j'avais bien prédit que ce beau feu ne durerait pas !...
Enfin cette longue journée se termina. Le lendemain matin, Jacques et Lechantre conduisirent
les voyageuses à la gare. Les instants qui précédèrent le départ furent d'une tristesse morne. La petite mère s'éloignait avec de noirs pressentiments; Thérèse, tout en s'opiniâtrant dans sa rancune, songeait que sa vie était à jamais perdue; Jacques, au moment de recouvrer cette liberté qu'il avait si ardemment convoitée, était pris de peur. Ayant conscience de l'odieux de sa conduite envers sa femme, il se demandait avec effarement si cette mystérieuse Némésis, qui est comme latente au fond des choses, n'allait pas s'éveiller pour le punir férocement de sa déloyauté. Mais, tout en traînant leur tourment, ces trois êtres malheureux s'efforçaient de cacher leurs angoisses et de se faire illusion l'un à l'autre. Leur maladroite dissimulation était navrante. Lechantre seul s'évertuait à jeter un peu de cordiale bonne humeur parmi cette tristesse.
— Ne vous faites pas de mauvais sang, disaitil à la maman Moret en lui serrant les mains, Jacques vous reviendra en bon état... Je reste à Nice et je me charge de veiller sur lui...
Immobile, un peu en arrière du groupe, Jacques contemplait machinalement le spectacle de la gare avec son tumultueux va-et-vient de voyageurs. Invinciblement, il se rappelait les sensations éprouvées en cet endroit, trois semaines auparavant, lors du premier départ de Thérèse. — C'était le même aspect des choses : le même
paysage vert et ensoleillé dahs l'encadrement de la nef, les mêmçs cris des facteurs, la même indifférence souriante de la marchande de livres devant son échoppe aux volumes multicolores; le même fracas de portières refermées. « En voiture! » criait-on comme jadis...
Son cœur se déchira, un accès de sensibilité maladive lui mit des larmes dans les yeux. Il embrassa d'abord la petite mère et Christine, puis, quand il se trouva devant sa femine, il la tira •brusquement à l'écart :
. —Thérèse, balbutia-t-il, Thérèse...
Il était sur le point de lui crier : « Reste... Ne t'en va pas ! » Mais, tandis qu'elle le regardait tristement, tout d'un coup l'image charmeresse ' de Mania passa de nouveau entre lui et l'épouse offensée, et il ne se. sentit pas lé courage d'achever sa supplication. D'une, voix étouffée, il se borna à murmurer : • • . •
— Pardonne-moi !
Elle devina sans doute l'injurieux combat qui se livrait en lui, car elle le transperça d'un regard de mépris r .
— Adieu ! répondit-elle, vous me faites pitié ! Et fière, impassible, elle monta dans le wagon.
Seulement, quand, la portière une fois fermée, le train se mit en marche, tandis que la maman Moret penchée en dehors envoyait un dernier signe de tête à son Benjamin, Thérèse appuya
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son front contre la paroi capitonnée et éclata en sanglots...
Le même soir, à cinq heures, fidèle à sa promesse, Jacques; tout pâle encore, des transes du matin, entrait dans le salon de M me Liebling.
Mania était seule. Elle vint au-devant -de lui avec un sourire au coin des lèvres et l'interrogea silencieusement dès yeux.
— r Mania, dit-il, j'ai rompu avec mon passé et me voilà libre... Désormais je suis à vous tout entier! •
Sans parler elle se rapprocha encore et. lui tendit ses lèvres. Jacques la serra convulsivement contre sa! poitrine et oublia ses derniers remords dans un baiser qui n'en finissait plus.
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HRisTOS vaskress ! (Christ est ressuscité.) — Voisrinu vaskress ! (Il est vraiment ressuscité.)
On célébrait la Pâques russe chez la princesse Koloubine. Chacun des habitués de la villa Endymion répétait cette pieuse salutation sacramentelle et embrassait la maîtresse du logis, au seuil de l'un des salons, transformé pour la solennité en salle à manger. Les encoignures de la grande pièce tendue de soie jaune étaient décorées de plantes épanouies : azalées, rhododendrons et lilas. Au centre, sur une longue table garnie d'une nappe à broderies rouges, les couverts, reliés par des semis de fleurs coupées, entouraient
des plats de viandes froides : galantine, foie gras, sterlets du Volga, au milieu desquels s'étalaient l'énorme gâteau pascal et le traditionnel cochon de lait dans sa gelée. Çà et là, de petites tables étaient pareillement dressées dans les coins et un massif buffet supportait, comme supplément de victuailles, toute la collection des -{akouski (hors-d'œuvre) chers aux palais moscovites, ainsi que des carafons de liqueurs et des bouteilles de Champagne. Chaque nouvel arrivant, après avoir donné et reçu l'accolade, s'attablait, mangeait et buvait à sa fantaisie, tandis que les maîtres d'hôtel en habit noir vaquaient silencieusement au service. L'éclatante blancheur du linge russe s'harmonisait doucement avec la pâleur des roses et le scintillement de la lourde argenterie de famille. La fragrance des lilas se mêlait à l'appétissante odeur des mets fortement aromatisés et aux senteurs anisées du kummel. Les convives d'âge mûr se succédaient autour de la longue table où leur appétit sérieux trouvait amplement de quoi se satisfaire; les jeunes femmes et les jeunes gens choisissaient de préférence les petites tables plus intimes. On s'y contentait de gâteaux, de Champagne ou de thé, mais on y fleuretait joyeusement. Le bruit des conversations médisantes ou tendres était accompagné en sourdine par le frémissement du samovar. Sur ce bourdonnement de ruche se détachaient des rires,
détonations de bouchons de Champagne, et ours, comme un refrain :
- Christos vaskress !
- "Voistinu vaskress !
uis de nouvelles embrassades, a fleur de la colonie russe était là. — Brune, int mat, les yeux noirs comme des mûres, la : M me Nicolaïdès, vêtue de rouge, emplissait Ion des éclats de sa voix brève ; — > assise en du vice-consul, la blonde comtesse Nadia de nbrières montrait hardiment dans l'échane carrée de son corsage bleu pâle sa gorge lente à peine voilée de tulle; — puis, çà et le vieilles connaissances : la petite baronne per et son fidèle Jacobseri; Haminius Ossola mfilant de groupe en groupe et baisant obséusement la main aux dames ; M 1 " Acquasola, ïmettant des émotions de la roulette, en face le large tranche de cochon de lait et d'une se de rœderer. — Sonia Nakwaska rôdait à :rée du salon, tendant sa pâle frimousse de -oche à chaque visiteur et profitant vicieuent de la solennité pascale pour se faire emser sur la bouche. Ayant l'air de grelotter' î sa robe de damas héliotrope, la frileuse et ; M me Nakwaska s'était assise près de la cheée et regardait manger M me Acquasola, en ant ses moindres gestes du regard jaloux ie femme que sa gastrite condamne à là diète.
rw* m v
— Etes-vous heureuse, comtesse, d'avoir bon appétit !... Moi, disait-elle de sa voix nasillarde, je n'ai d'estomac qu'au jeu... Comment trouvezvous le cochon de lait?
— Exquis, Anna Egorownà, tout à fait savoureux! répondait l'autre, la bouche pleine.
— Remerciez-moi, ma chère, c'est à moi' qoe vous le devez. Si je n'avais été là, nous aurions eu une Pâques sans cochon de lait... Le cuisinier avait couru tout* Nice sans rien trouver; ma sœur se désolait, mais dans les questions de ménage elle n'est. d'aucune ressource, elle plane trop haut dans les nuages. Donc, j'ai fait atteler, j'ai battu la campagne, et j'ai enfin déterré dans une ferme cet animal que j'ai rapporté tout vif... Même je lui ai coupé sur la queue un bouquet de poils que je garde au fond de mon portemonnaie. C'est un fétiche, vous savez, et j'irai demain à Monte-Carlo jouer cinq louis sur le zéro...
M me Nakwaska riait de son rire de chèvre, tout en regardant à travers la glace sans tain le coup d'œil des voitures qui prenaient la file sous la marquise. Au loin, dans la perspective des allées fraîchement ratissées, on voyait les coupéç et les landaus gravir au pas les rampes en pente . douce et contourner les pelouses semées de boutons d'or. Bien qu'on fût au 13 avril, le mistral soufflait, et les massifs d'oliviers, fouettés
TfO CHARME DANGEREUX "
par le vent, détachaient le retroussis argenté de leur feuillage sur le bleu cru du ciel. Les visiteurs descendaient de voiture, frileusement boutonnés dans leur pardessus au col relevé; les dames, emmitouflées dans leur pelisse, se précipitaient frissonnantes vers le vestibule. A chaque instant, le valet de pied annonçait de nouveaux hôtes. Parmi les derniers arrivants se trouvaient Jacques Moret et Francis Lechantre.
En dépit de ses sages résolutions, Lechantre, qui, dans le principe, avait l'intention de rester seulement quelques semaines à» Nice, y était maintenant depuis plus de deux mois. Il avait laissé partir le yacht de son ami; chaque jour il se jurait de regagner Paris, et chaque jour aussi il ajournait son départ sous le prétexte de tenir compagnie à Jacques. Au fond, le brave paysagiste subissait comme les autres la séduction des plaisirs niçois, et les yeux de M lle Peppina le tenaient enchaîné au littoral. Il avait toujours été très enfant, malgré ses soixante ans sonnés, et le rajeunissement dont il attribuait tout l'honneur à Nice, se manifestait en lui, surtout, par une recrudescence de voluptuosité et de gaminerie naïves. D'ailleurs, il avait découvert dans les environs de nombreux motifs de tableaux, et, comme il était doué d'une rare puissance de travail, il abattait de la besogne tout en faisant la fête. Parfois seulement, en constatant chez
Jacques un état psychologique inquiétant était pris de scrupules, avait des accès de ri risme, et, pendant quelques heures, déblaté contre l'influence débilitante de cette ville, c appelait « la Capoue moderne. » Il jurait a ses grands dieux qu'il allait boucler ses malle qu'il partirait seul, si Jacques refusait de le sur mais il suffisait d'un beau coucher de soleil si mer, d'un souper avec Peppina, d'une promen parmi les citronniers en fleurs de Beaulieu, p l'incliner à l'indulgence et le plonger en béatitude épicurienne. S'étant constitué in p le mentor de son ancien élève, il devenait ir dain. Sa verve communicative, sa jeunesse d prit, ses charges d'atelier, étaient fort cho; dans les salons où Jacques l'entraînait très i vent- Ce dernier avait repris goût aux dist dons de la haute vie. On le rencontrait dan plupart des réunions delà colonie russe, et tammentchez la princesse Koloubine. Seulem au rebours de Lechantre, il n'y brillait ni pa bonne humeur ni par l'amabilité. Il sembla traîner une lourde et irritante lassitude, et ennuyait, en effet, y venant non pour son pla mais uniquement pour y retrouver Mania.
Sa liaison avec Jacques n'avait nullement difié les façons de vivre de M me Liebling.
étais restée foncièrement mondaine, et, con rement aux espérances du peintre, l'amour m
avait inspiré ni le désir de l'isolement ni le renoncement à ces succès de coquetterie et d'élégance dont elle était cputumière. En se donnant à Jacques, die n'entendait romprç ni avec ses habitudes ni avec ses relations. Elle avait conservé ses heures de réception, visitait comme devant ses nombreux amis, ne manquait ni un bal, ni un pique-nique, ni un spectacle. Au milieu de ses dissipations quotidiennes, dans cette vie en l'air, dont .chaque indifférent prenait un morceau, c'était à peine si l'homme qu'elle aimait pouvait, de loin en loin, jouir de quelques heures de tranquille tête-à-tête. Il s'en plaignait parfois amèrement. Mania écoutait ses reproches avec son moqueur sourire au coin des lèvres, et répondait d'un ton câlin :
— Vous raisonnez comme un enfant!... Parce •que je.vous aime, est-ce un motif pour que je me fasse montrer, au doigt ! Si je changeais brusquement mon genre de vie, si je tournais le dos à mes amis pour me claquemurer,* comme vous le désirez, oh ne manquerait pas de s'en étonner, d'en chercher, la raison, et, en vous voyant seul reçu chez moi, on aurait vite résolu le problème... Autant vaudrait tout de suite afficher sur ma porte: « Mania Liebling a un amant. » Avec vos idées d'artiste, vous ne savez pas. à quelle prudence est tenue une femme qui vit dans le monde... Sérieusement, de quoi vous plaignez-vous ? Cela nous
empêche-t-il de nous voir? N'avez-vous pas accès dans tous les salons où je fréquente et ne pouvons-nous nous y retrouver chaque jour?... Ingrat, ne sentez-vous pas, comme moi, ce qu'il y a de délicieux dans cette réserve que nous nous imposons, dans le mystère « qui enveloppe notre amour?... Quand nous sommes dans le monde, au lieu de vous tracasser des indifférents qui m'entourent et souvent me fatiguent, ne devriezvous pas être heureux de vous dire : ce C'est moi seul qu'elle aime?... » Soyez bien convaincu que ces obstacles et cette contrainte donnent une saveur plus aiguë à la passion et qu'elle risquerait de s'attiédir dans la monotonie de trop continuels tête-à-tête !...
Mais Jacques, n'était pas convaincu. Il avait rêvé une intimité plus étroite, où Mania serait toute à lui. Quand, bouillant de désir, il aurait voulu l'emporter dans une solitude murée, il s'accommodait mal de cette promiscuité mondaine, de cette sérénité avec laquelle M me Liebling accordait aux exigences sociales la plus large part de sa vie. Il criait à l'injustice. — Elle, si exclusive, et qui l'avait voulu tout entier, pourquoi jne comprenait-elle pas qu'il s'irritait d'un partage aussi inégal? — Ces rendez- vous décommandés au dernier moment, cet hôtel de la rue de la Paix toujours encombré de visiteurs quand Jacques y accourait, avide d'une heure de tendres épanche-
ments; ces parties de plaisir où il voyait Mania entourée d'adorateurs auxquels elle prodiguait ses sourires; tous ces déboires qu'il n'avait pas prévus le mettaient en rage et le poussaient à des accès d'humeur noire., — L'Ecclésiaste a raison! ce Tout n'est que vanité et tourment d'esprit sous le soleil. » Dès que nos plus beaux rêves sont réalisés, ils fondent sous nos doigts comme de la neige et s'écoulent avec la rapidité de l'eau. L'illusion seule nous donne des joies pures. — Ces délices de la passion qui, de loin, apparaissaient à l'artiste semblables à un paradis enchanté, de quoi se composaient-elles en dernière analyse? De beaucoup d'heures d'anxieuse attente suivies de mortelles déconvenues; de quelques brèves minutes de volupté troublées par le pressentiment de leur courte durée; de longues journées énervantes, passées à en regretter la fuite ou à en désirer le retour incertain. — C'étaient là les fuies gâtés d'un amour pour lequel il avait sacrifié Thérèse et la petite mère et auquel il s'attachait néanmoins obstinément, espérant toujours, à force de fougueuse tendresse, vaincre les résistances de Mania et s'établir en maître absolu dans son cœur.
En attendant, ces énervements et ces émotions commençaient à compromettre sa santé. Quelqu'un qui, après plusieurs mois d'absence, l'eût
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revu, entrant dans le salon de la princesse Koloubine, eût été frappé de l'altération de ses traits : — la figure paraissait bouffie, l'œil brillait d'un éclat fébrile; le teint avait pâli, les lèvres étaient parfois d'une lividité bleuâtre. Pour la moindre contrariété, Jacques s'emportait et, quand il s'abandonnait à ces accès d'irritabilité, les battements de son cœur devenaient tumultueux, intermittents, et l'oppression allait souvent jusqu'à la suffocation. — Ce jour-là, il avait assisté aux cérémonies de l'église russe, y avait aperçu Mania sans pouvoir l'aborder et, immédiatement après le déjeuner, avait entraîné Lechantre à la villa Endymion, comptant bien y rencontrer M me Liebling. Après avoir salué la princesse, il s'était isolé dans l'encoignure d'une fenêtre et là, indifférent aux propos échangés autour des tables, il fixait des regards impatients sur la baie qui faisait communiquer le salon où l'on lunchait avec celui par lequel accédaient les visiteurs. A quelques pas de cette baie, la princesse se tenait, droite et imposante da,ns sa robe de velours noir, et tendait la main ou la joue aux nouveaux venus. Ainsi placée, elle les voyait arriver de loin, et sa longue figure empâtée s'éclairait d'un sourire plus ou moins avenant, calculé d'après l'importance ou le rang de la personne annoncée. Jacques étudiait anxieusement les variations de ce sourire apprêté, cherchant à y lire
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à l'avance la satisfaction provoquée par l'entrée de Mania, qui était la grande favorite du moment. Tout à, coup les lèvres grassps de M me Koloùbine eurent un si aimable épanouissement que le.
cœur du peintre sauta dans sa poitrine, ce C'est elle! » pensa-t-il, et il s'acheminait déjà au-devant de son amie, quand , un cruel désappointement l'arrêta... .
La personne à laquelle s'adressait cette gracieuse bienvenue appartenait au sexe masculin. C'était un grand garçon d'une ' trentaine d'années, élégamment vêtu et remarquablement . proportionné; un superbe échantillon du type slave dans sa beauté mâle : « — brun, le nez un peu gros, mais la bouche finement modelée sous la barbe châtaine, les yeux bien ouverts, hardis et lumineux. Il baisa galamment la main de la princesse qui lui rendit, à la mode russe, son baiser sur le front.
— Soyez le bienvenu, Serge Paulovitch,. ditelle; je suis heureuse de vous voir et de vous présenter âmes amis!
En même temps, elle lui prenait le bras et, faisant le tour des tables, stationnait un instant près de chaque groupe :
— Le prince Serge Gregoriew... Je suppose que son nom vous est déjà connu... Le prince est célèbre dans toute notre Russie depuis soi> expédition en Asie centrale. Il a parcouru les pla-
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teaux de la Mésopotamie et découvert le tumulus de NemnxL. N'est-ce pas, prince, un de ces soirs vous nous raconterez vos voyages ?
Le prince Souriait d'un air bon enfant, saluait, puis M™ e - Koloubine coçtinuait sa tournée. — Jacques les connaissait, ces présentations ou plutôt ces exhibitions! Il se rappelait s'être promené de la sorte au bras de la princesçe et avoir tété, de la même façon pompeuse, expliqué aux notables hab'itués de la villa Endymion. Bien qu'il sût à quoi s'en tenir sur ces. succès de curiosité, il ijfe put s'empêcher de faire, un mélanco-. lique retour en arrière et de songer que l'intérêt qu'il avait excité trois mois auparavant était déjà épuisé. Ce jeune .voyageur aux* robustes épaules, «qui avait parcouru les plateaux de la Mésopov tamie, » accaparait maintenant les regards. *I1 allait devenir le great attraction du salon Koloubine, tandis que lui, le peintre de la Centrée des • avoines, redescendrait au niveau de Jacobsen ou de Flaminius Ossola. — Il fut piqué d'une pointe de mesquine jalousie à rencontra du prince voyageur. Pour éviter d'avoir à lui serrer la main, il quitta sa place, s'éloigna dans une direction opposée et rôda d'uii air maussade autour des petites tables «où la présentation avait déjà eu lieu. •■
-Assise devant un guéridon, M me Acquasola, après s'être lestée de viandes froides et 'de gâ-
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teaux, achevait la digestion de cette collation copieuse, en buvant du thé avec Jacobsen, la baronne Pepper et Sonia Nakwaska. Tout en vidant les tasses, on causait du nouvel hôte de la princesse Koloubine.
— Hein ? murmurait Sonia en reluquant le prince Gregoriew, quel beau garçon!... Maman Ta connu à Pétersbourg, lorsqu'il était chevaliergarde... Toutes les dames de la cour tombaient amoureuses de lui et la liste de ses bonnes fortunes était aussi longue que celle de Don Juan.
— Hé! hé! insinuait Jacobsen, il ne manque pas de jolies femmes à Nice et il pourra ajouter quelques numéros à son catalogue.
— Mes enfants, je crois que c'est déjà commencé, chuchota M me Acquasola d'un ton confidentiel.
— Vraiment, comtesse! interrompit la petite baronne, serait-ce vous, par hasard?
— Non, ma chère, ce n'est pas moi... Ces choses-là ne sont plus de mon âge. Je parle d'une dame plus jolie que je ne l'ai jamais été.
— Son nom, comtesse!... Vite, ne nous faites pas languir!
— Eh bien! il s'agit de la charmante baronne Liebling.
— Mania? répéta Sonia en ricanant; impossible, la place est prise!
— Petite, répliqua ingénument M me Acqua-
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sola, lorsqu'une place a été prise une première fois, il n'y a pas de raisons pour qu'elle ne le soit pas une seconde... Vous saurez ça, quand vous aurez mon expérience.
Cette allusion de la bonne dame à son expérience amusait fort le groupe, et Jacobsen, avec son air de pince-sans-rire, reprenait:
— Comment ! madame Acquasola, vous croyez que ce beau coureur de pays a déjà fait un voyage à Cythère avec M me Liebling?
— Je ne connais pas ce voyage dont vous parlez, repartit naïvement la comtesse; tout ce que je puis vous dire, c'est que Mania regarde le prince d'un œil très doux... Ils se sont rencontrés vendredi chez M me Nicolaïdès et ne se sont guère quittés de la soirée; tout le monde a pu l'observer aussi bien que moi. Quand M me Liebling est partie, le prince lui a offert son bras pour la reconduire jusqu'à sa voiture, d'où j'ai conclu...
Un coup de coude de Sonia l'arrêta en chemin; d'un clin d'œil espiègle, la jeune fille l'avertissait que Jacques Moret s'était approché de la table et prêtait l'oreille, M me Acquasola devint cramoisie et s'empressa d'ajouter très haut :
— Du reste, les mauvaises langues seules peuvent y trouver à redire, cela ne prouve rien et le prince s'est montré simplement poli...
— Comtesse, remarqua ironiquement Jacobsen, vous êtes la logique en personne!
Jacques avait déjà tourné les talons, mais pas un des propos de la petite table n'avait échappé à son attention et, comme une lave bouillante, un flot de jalousie lui brûlait le cœur. Ce même vendredi soir, Mania lui avait écrit qu'elle ne pourrait le recevoir, « parce qu'une ennuyeuse corvée l'obligeait à sortir, » et il apprenait maintenant en quoi consistait cette prétendue corvée. M me Liebling s'était gardée de le prévenir qu'elle irait chez M me Nicolaïdès. Elle craignait sans doute qu'il ne vînt l'y surprendre et qu'il ne gênât ses coquetteries avec le prince Gregoriew ! — Jacques se voyait déjà négligé pour le nouveau héros du jour, et, furieux d'avoir été joué, il mordait jusqu'au sang ses lèvres pâles. Dans sa pensée, cette rencontre chez M me Nicolaïdès était préméditée et il fallait que cette odieuse flirtation eût été poussée très loin pour qu'on en fît déjà des gorges chaudes!... La colère le secouait. Il tournait des regards ombrageux vers la petite table, et l'envie le prenait de chercher querelle à quelqu'un.
— Croyez-vous qu'il m'ait entendue? chuchotait M me Acquasola, tandis qu'il s'éloignait.
— Dame! répondait méchamment Jacobsen, vous avez le verbe un peu haut, et à moins qu'il ne soit sourd...
— Ne pouviez-vous me faite signe?
— Pourquoi? demanda le médecin en feignant
une ignorance absolue; en quoi les attentions de M me Liebling pour le prince peuvent-elles offenser M. Moret? '
— Mauvais plaisant!... Vous savez bien qu'il l'adore, et qu'il a quitté sa femme' pour elle... Ah! je suis désolée!... Si je courais lui dire qu'il n'y a pas un. mot de vrai dans cette histoire?
— Entre nous/ce serait un mauvais moyen de.
raccommoder les choses... Laissez M. Moret s'en expliquer avec M me Liebling... Je vous promets qu'elle s'en tirera mieux que vous. Tenez, précisément la voici...
Mania venait en effet d'entrer, éblouissante comme une tombée de neige, dans sa robe de crêpe de Chine blanc garnie de dentelles. Dès que Jacques l'eut aperçue, il se dirigea précipitamment, vers elle, mais il fut prévenu par le prince Gregoriew. Ce dernier s'était avancé d'un air empressé, et saluant M me Liebling :
— Chris tos vaskress! murmura-t-il d'une voix très douce.
— Oh ! prince, répondit Mania en riant, vous ne comptez pas que je vous embrasse, je suppose?... Ignorez-vous que je suis catolique romaine?... Pour moi, le Christ est ressuscité depuis treize jours, et vous arrivez un peu tard.
— Mieux vaut tard que jamais, insista galamment Serge Gregoriew.
— Vous y tenez donc beaucoup? reprit-elle
i:Ji
en continuant de plaisanter; en ce cas, je n'ai rien à refuser à un homme qui a campé entre le Tigre et l'Euphrate, sur l'emplacement même du paradis terrestre..., et je m'exécute... Voistinu vaskress!
En même temps elle tendait sa joue sur laquelle le prince déposait un respectueux baiser.
— Vous connaissez donc notre incomparable Mania? s'exclama la princesse Koloubine, qui survint; j'allais justement vous présenter l'un à l'autre.
— J'ai eu l'honneur de rencontrer la baronne Liebling chez M me Nicolaïdès, repartit Serge Gregoriew en s'inclinant.
— A merveille... Puisque vous n'êtes plus deux étrangers, Serge Paulovitch, je vous constitue le cavalier de ma petite amie... Il y a là justement une table vacante... Mania chérie, du Champagne ou du vin de Tokay ?
— Non, princesse, merci; une simple tasse de thé et des sandwichs.
Sur un signe de M me Koloubine , un maître d'hôtel avait apporté des viandes froides, du Champagne et du thé sur la petite table, et le prince, après avoir offert une chaise à M me Liebling, s'était assis en face d'elle.
Tandis que le prince la servait, Mania jetait un coup d'œil circulaire sur les groupes épars dans le salon et cherchait à y découvrir Jacques,
mais le peintre, exaspéré par le baiser accordé à Serge Gregoriew, n'avait pu supporter le spectacle de Mania attablée avec celui qu'il considérait déjà comme un rival. Maladroit, ainsi que tous les amoureux sincères, il avait pris le parti de bouder au lieu de lutter d'amabilité avec cet étranger, et il s'était retiré dans la salle de billard où les hommes fumaient.
Là, on ne fleuretait pas, mais on buvait beaucoup de Champagne pour arroser les Zakouski servis à profusion. Hors de la présence des dames, la conversation s'égayait de propos plus libres. Francis Lechantre, mis en bonne humeur par le rœderer de la princesse, s'amusait à ébaubir l'auditoire cosmopolite groupé autour de lui, en lâchant la bride à sa blague parisienne.
— Non, messieurs, disait-il d'un ton gouailleur; vous voyez les choses par les petits côtés... Ce qui vous attire dans ce pays-ci et vous y retient, ce n'est ni Monte-Carlo et sa roulette, ni la promenade des Anglais avec ses palmiers pareils à des plumeaux, ni les orangers dont les fruits sont aigres comme des pommes à cidre. Les salles de jeu toutes ruisselantes d'or, nous les avions déjà vues à Bade; les palmiers, nous en possédons d'aussi beaux au jardin d'Acclimatation; des oranges, tous les épiciers en vendent... Non, ça n'est pas ça qui nous grise... C'est l'air et la lumière, c'est la joie de vivre qui éclate dans les
yeux, dans les fleurs et dans le ciel; c'est une satanée odeur d'amour qui monte à la tête, qui fait trouver toutes les femmes jolies ^et qui rajeunit tous les visages. Voilà la vrai charme qui vous emballe, vous retourne comme un gant et qui vous fait battre la campagne!... Tenez, moi qui ; vous parle et qui ai passé l'âge des sottises, j'ai , été déjeuner hier à la Ferme bretonne... J'ai horreur de ces endroits-là!... Mais j'y accompagnais une certaine Peppina qui a du phosphore dans les yeux et* le diable au corps.'.. Elle s'est pâmée devant les miroirs courbes où l'on se voit ridiculement aplati ou agrandi; elle m'a obligé à donner à manger aux cygnes et mV attablé au jeu des Rations où j'ai perdu un billet de cent
, francs ! — Il prononçait ces derniers mots avec unç emphase naïve, comme si cette perte de cent francs pouvait ébaubir des gens habitués à
, considérer cent louis comme une bagatelle, et il ajoutait en vidant son .verre: — Eh bien! j'ai
. trçuvé tout ça délicieux.., L'air de Nice, messieurs, l'air de Nice!
En entendant cette enfantine confession, chacun éclatait de rire. Seul Jacques ne se déridait pas. Il écoutait Jes charges de Lechantre sans les comprendre; regrettant déjà de s'être exilé du
, salon, il songeait qu'en ce moment .Mania et le prince étaient assis l'un près de l'autre; une angoisse l'empoignait et il se demandai^ ce qui
CHARME DANGEREUX ^Ôf.
.devait se passer entre eux,, en son abèence, ce qu'ils se disaient à mi-voix pendant ce tête-à-tête adroitement ménagé. .
Ce qu'ils se disaient? Rien vraiment qui pût . l'inquiéter et motiver sa bouderie jalouse. Leur conversation aurait pu être entendue par toutes les oreilles. C'était la causerie décousue, légère, des gens du monde, relevée seulement de temps à . autre par une fine pointe dé flirtation entre ' deux sourires. Mania interrogeait Serge Grëgoriew sur ses voyages et celui-ci lui répondait avec un mélange de condescendance et de galanterie.
— .Dites-moi,. prince, àvez-vous rencontré de jolies femmes dans vôtre expédition?
— Quelquefois, madame, mais jamais d'aussi charmantes que celles que je vois ici aujourd'hui, répliqua Gregoriéw en enveloppant M me Liebling du regard admira tif de ses yeux bruns, — - deux yeux foncés et lumineux, que l'habitude de con- • templer des deux et des .pays divers semblait
. avoir encqre colorés et agrandis.
Mania, flattée d'avoir accaparé l'attention du \ ' prince, agitait lentement son éventail ; ses instincts de coquetterie se réveillaient peu à peu, tandis qu'elle savourait les compliments de Gregoriéw. ,
- — Oui, répondit-elle en ébauchant sa moue môqueuse,.nôus sommes toutes charmantes ici..., c'est convenu; mais revenons aux Asiatiques...
|^ En avez-vous trouvé de particulièrement intéres-
| • santés?
|r — Oui, une... à Damas; une Anglaise sur la-
f . quelle on contait des choses étranges...