HAEC EST CHARTA S. ANIANI
Puis un peu plus bas, en caracteres ordinaires : Capella S. Aniani.
Puis en travers, et en ecriture moderne :
iY 4:0. Immunites.
Permission donneepar Agius, eveque tf Orleans, aux chanoies de Sainl-Aignan, de conslruire ung cemitiere.
Concession de Gilles, eveque
d'Orleans, pour le cimetiere
de la chapelle de S 1 Agnan
apparl' a diocese d'Orleans.
Nulle trace de sceau, ni de queue de parchemin ou d'attache. Tres-peu d'eveques se servaient de sceaux a cette epoque; la plupart n'avaient encore que des anneaux (2).
(1) Voir le fac-simile ci-joint.
(2) Le plus ancien sceau d'eveque reprtiduit par les Benedictins est
Le texte, compose de treize lignes, est en belle cursive du IX e siecle, d'une elegance et d'une purete remarquables. Un grand nombre de lettres sont si bien formees qu'on les prendrait pour des minuscules.
Par une disposition fort gracieuse, empruntee aux inscriptions romaines de la belie epoque, la hauteur des lettres diminue progressivement a chaque ligne.
Les lettres de la premiere ligne ont 5 millimetres de haut, et decroissent de Tune a 1'autre jusqu'a la huitieme, dont les letlres n'ont plus qu'un millimetre et demi.
Les lignes, d'une parfaite rectitude, sont espacees entre elles, les cinq premieres de 25 millimetres, les autres de 20.
La diphtongue ce n'esl pas liee, mais eerite en deux letlres dislinctes.
Nulle ponctuation; les chiffres remains inscrits dans le texte sont settlement suivis d'un point; deux points suivent d'ordinaire les abreviations finales.
An bas du texte est la signature de 1'eveque, formant avec sa souscription une ligne complete en lettres capitales de 6 millimetres de hauteur, enlremelees de quelques onciales (2). Cette ligne est terminee par Fabreviation, en caracteres tironiens, du mot subscripsi (<
celui que Roricon, eveque de Laon, suspendit a un diplome de 961. (N. DE WAILLY, Elements de Paleographie, t. II, p. 215 et 216.)
(2) L'ecriture onciale est une ecritare majuscule dont les leltres offrent des contours ordinairement plus arrondis que ceux des capitales proprement dites.
(3) Les caracleres tironiens ou notes tironniennes etaient une ecrilure en signes abreviatifs dont 1'invention est attribuee a Eanius et a Tullius Tiro, affranchi de Ciceron. C'esl a 1'aide de cette stenographic antique que furent recueillis les discours de saint Augustin. Elle fut tres en usage dans les premiers siecles de 1'ere cbretienne, et cessa pen a. peu d'etre employee vers le IXe siecle. (N. DE WAILLY, Elements de Palevgraphie. D CARPENTIEB, Alpltabetum Tironianum.}
Puis au bas de la souscription episcopate, et a une distance, je dirais presque respectueuse (30 millimetres), se lisenl les vingt-neuf signatures du doyen, du sous-doyen (1), des chanoines et personnes notables, la plupart ecriles en cursive allongee, quelques-imes en minuscules. Elles sont generalement tracees avec soin.
Chaque signature est precedee d'un trait perpendiculaire, contourne en forme de thyrse, et suivie de la qualification du signataire, pretre, diacre, sous-diacre ou clerc, puis du mol subscripsi, presque toujours en caracteres tironiens; enfin, pour plusieurs, d'un paraphe.
Les signataires sont au nombre de trente : 1'eveque; dix pretres, y compris le doyen el le sous-doyen, six diacres, six sous-diacres, sept clercs.
Une derniere ligne en cursive, au bas des signatures, mentionne la date de 1'acte, ainsi qu'on 1'a vu plus haut.
Fails historiques rappeles dans le diplome. Divers fails d'ordre general, enonces dans la premiere parlie de ce ce travail, se trouvent rappeles dans le diplome. J'en indiquerai seulement quelques-uns ; le lecteur suppleera facilement aux antres.
\ L'absence du nom et de la souscription de Pabbe, le silence non moins significatif garde a son egard dans un
(1) Les savants qui, avant moi, se sont occupes de ce diplome n'ont reconnu, parmi les signataires, qu'un seul des dignitaires du chapitre, le doyen Teutgrimus. J'ai cm toutefois disiinguer tres-nettement dans Pinterieur du paraphe qui suit le nom du pretre Isembertus, les rnots et sub, qui ne m'ont pas semble etre 1'abreviation de subscripsi, mais plutot de et mb-decanus, sous-doyen. Celte appreciation se trouve d'ailleurs justifiee par le rang qu'occupe le nom de ce chanoine dans la serie des signatures. J'ose done maintenir ici celle lecture, bien qu'elle ait paru echapper a mes eminents predcesseurs.
document officiel, ou 1'eveque et les chanoines stipulent, en faveur du chapitre, des privileges qui araoindrissent d'autant les prerogatives abbatiales, doivent d'abord etre signales.
A ce moment, en effet, 1'abbaye de Saint-Aignan avait a sa tete un de ces abbes laics a qui la faiblesse des rois carlovingiens livrait Fadministration, et surtout les revenus des rnonasteres, et qui, tout en paraissant se glorifier d'un litre canonique si etranger pourtant a leurs habitudes, abandonnaient a un doyen ecclesiastique la gestion des choses interieures et surtout religieuses.
Depuis peu de temps seulement elle subissait ce regime. Durant les premieres annees de Gharles-le-Ghauve , elle obeissait encore a un abbe canoniquement elu , Lintbolde (1). A sa mort avait commence la serie des abbes laiques, guerriers ou princes, fort singulierement places, assurement, a la tete d'une collegiale de chanoines, mais qui portent, ilfaut le reconnaitre, d'assez beaux noms dans 1'histoire. C'etaient : Guillaume, comte d'Orleans; Robert LeFort, due de France ;Hugues, surnomme 1'abbe (fils de Conrad, comte d'Auxerre, et d'Adelaide de France), vainqueur des Normands, mort a Orleans en 886, et inhume a Saint-Germain d'Auxerre (2); puis ensuite, a titre purement honorifique, Hugues Capet, Robert, Henri I er , etc., rois de France.
En 854, le monastere avait pour abbe laique, soit Guillaume, comte d'Orleans, decapite a Senlis, soit Robert Le Fort, lesquels, suivant le droit reserve aux abbes, avaient nomme pour doyen Theutgrimus.
(1) HUBERT, Antiquites, etc., p. 82; Hist, manusc. de I'Orleanais, t. I, ch. li; Bibl. publ., mss 436.
(2) Annales Metenses et Vcda$tince, 886; D. BOUQUET, VIII, p. 16, 80 et 709.
2 Le diplome nous revele les noms du doyen et du sous-doyen, les plus anciennement connus dans les annales de 1'eglise Saint-Aignan : Teutgrimus et Isembertus. Une lacune considerable existe apres eux dans la serie de ces dignitaires. C'est seulement en 1025, sous le regne de Robert, qu'une charte de Mici designe comme doyen de Saint-Aignan Lcetaldus; ce n'est egalement qu'en 1050 qu'apparait un Geoffrey avec le litre de sous-doyen (1).
3 On attribue generalement au relachement de 1' antique discipline, occasionne par 1'intrusion des abbes lai'ques, la secularisation de la communaute elle-raeme. Aux raoines reguliers avaient succede des chanoines seculiers constitues en collegiale. Le nom de monastere fut toutefois conserve. Ce nouvel etat de choses esl constate par plusieurs passages de notre charte.
4 On aura peut-etre aussi remarque les mots : ad luminare (pour Ventrelien du luminaire), comme indication d'un des buts principaux de la dotation affectee a la nouvelle chapelle. Cette assignation des revenus ou redevances des eglises a 1'entretien du luminaire est tres-frequente dans les documents de cette epoque. Le luminaire n'avait pas seulement alors pour objet de concourir a la pompe du service divin : il etait d'une necessite materielle. Le mode de construction des eglises, le petit nombre des ouvertures, les portes peu elevees, les fenetres etroites, en forme de meurtrieres, y repandaient peu de clarte. II devenait indispensable de les eclairer presque conslamment a 1'interieur.
5 II serait difficile de ne pas altacher egalement quelque sens a I'affirmation , cinq fois repetee dans le diplome , que la chapelle a ete construite et dotee des biens pro-
(1) HUBERT, Antiquites, p. 94 et 116. Voir aussi ci-apr&s, p. 67.
pres du chapitre : ex rebus propriis. Peut-etre serait-il perm is d'en conclure que la division des proprietes de la communaute en menses abbatiale et convenluelle, inslituee, comme on 1'a vu, a Sainl-Benoit-sur-Loire en 855, existait deja en 854- a 1'abbaye Saint Aignan, et que les chanoines avaient, en propre, certains biens soustrails a la jouissance de 1'abbe.
6 Je dois, a cette occasion, rectifier une erreur ecbappee au savant chanoine Hubert, si exact d'ordinaire en ce qui concerne son eglise : La place ou est maintenant construite V eglise de Notre-Dame-du-Chemin, dit-il, fut donnee aux chanoinev de Saint-Aignan par Agius, eveque d' Orleans, pour y etre bdtie une chapelle et y etre dresse un cimetiere (1)
L'abbe Hubert fait erreur : le terrain sur lequel la chapelle fut construite et le cimetiere transfere apparlenait en propre au chapilre, et ne lui avail pas ete donne par 1'eveque. Les expressions de la charte sonl, a cet
egard, d'urie nettete qui ne permet aucun doute : In
prospectu monasterii, super res scilicet ejusdem
Lieux nommes on designes. Diverses localites sont
(1) Anliquites de I' eglise Saint-Aignan, etc., p. 139. Tout en rectifiantquelques inexactitudes echappees a 1'abbe Hubert, je dois ajouter quo. son savant ouvrage m'a ele du plus grand secours.
L'abbe Hubert, consciencieux historien, chantre et chanoine deSainl- Aignan, avail a sa disposition tous les litres du chapitre. 11 a eul'heureuse pensee de joindre a son histoire, sous le tilre Aepreuves, la copie textuelle de la plupart des documents sur lesquels il s'appuyaitj c'est a lui que nous devons de connaitre aujourd'hui le texte de litres precieux dont les originaux ont disparu a 1'epoque de la revolution et depuis. Son exactitude et son erudition donnent a ces reproductions une veritable autorite.
nominees dans noire vieux diplome : Pagus Aurelianen. sis, vicaria de ilia quinta t locus nunciipatus Villare, locus qui vocatur Camedollus, vicaria Orcellensis
Aujourd'hui que tant d'efforls sont tentes pour rattacher a nos centres de population modernes 1'antique topographic des Gaules, j'ai pense qu'il y aurait aussi quelque interet a rechercher sous ces noms, effaces par le temps, quelques-unes de nos localites orleanaises.
Nul doute sur le pagus Aurelianensis ; c'est bien le territoire dont Orleans est le chef-lieu (1).
Hubert, par une lecture inexacle, avait fait de la vicaria (2) de ilia quinta un village imaginaire de Illagunta. Ducange nous esl un meilleur guide a cet egard : Quinta, ditil (3), quintum milliare, Bannileuca, en francais quint e [banlieue de cinq milles]. Puis, apres avoir rappele que dans plusieurs chartes du Poitou, du Maine, de 1'Anjou, etc., le mot quinta designe frequemment une etendue de cinq milles autour de la ville, il cite precisement, pour exemple, le diplome d'affranchissement des serfs d'Orleans et de sa banlieue, donne par Louis VII en 1180, titre justement celebre, dont 1'original a malheureusement disparu
de nos archives municipales : Tous les serfs
et toutes les femmes de condition servile appeles hommes de corps, qui existent a Orleans et dans les villages, bourgs et hameaux de sa banlieue, dans un
(1) Pagus pars est regionis ; atque ut regio in pagos, ita pagi in villas, oppida et burgos tribitti erant. DUCANGE, Gloss., au mot Pagus.
(2) Vicaria, vicairie, viguerie, circonscription de ressort judiciaire ou de b6netice ecclesiastique. Provincice in pagos, dit DUCANGE (Gloss., v. vicaria), pagi in vicaria dividebantur, quce ex multis rillis, sen vicis constabant.
(3) DUCANGE, Gloss., an mot Quinta.
v< rayon de cinq lieues autour de la ville, a Meung, Gemigny, etc., dependants de la prevote d'Orleans; en la mairie de Checy, en la baillie de Saint-Jean-de-Braye, de Saint-Martin-sur-Loiret, au dela de la Loire, etc., a cr quelque terre qu'ils appartiennent, nous declarons les affranchir et les liberer de tout joug de servitude, eux, leurs fils, leurs filles, et a toujours, etc. (1)
La vicairie de ilia quinta, de cette quinte, n'etait done autre chose que la vicairie de la banlieue (d'Orleans). Son rayon etait de cinq lieues en 1180; le mot quinta serable indiquer qu'il etait a peu pres le meme en 854.
Villare a naturellement pour homonyme francais Villiers, nom fort commun dans 1'Oiieanais. Le Villare de la charte elait silue dans la banlieue et en vue de la ville : In vicaria de ilia quinta, in prospectu Aurelianis civitalis.
Or, en compulsant aux archives departementales les tilres, malheureusement incomplets, du fonds Notre- Dame-du-Chemin , j'ai trouve une declaration d'hypotheque du 25 avril 1559, aux termes de laquelle Francois Delamarre, sergent collecleur des eaux et forets, se reconnait detenteur, du chef de Jehanne Challot, sa femme, d'un demi-arpent devignes, ou environ, assis au
(1) In nomine sanctce et individuce Trinitatis, Ludovicm Dei gratia Francorum rex, cognoscens, etc., omnes servos et ancillas, quos homines de corf ore appellamus, quicumque sint Aurelianis et in suburbiis mm et villulis infra quintam leucam existentibus, in cujuscum que terra manserint, scilicet Magduni, Geminiaci, Chaani et aliis adprceposituram Au. relianensem pertinentibus, idem qui ad majoriam Caciaci., ad Ballivam Sancti Johannis de Braiis, ad Ballivam Sancti Martini supra Ligeritum et ultra Ligerim, etc., manumittimm, et ab omnijugo senituiis, tarn ipsos, quam fihos, filias que eoritm in perpetuum absolvimus, et tamquam qui ingenui nati fuerint volumus permanere liberos... Actum publice Parisiis, anno 4480. (Bibl. Imp., rass.^ fonds franc.., 11988.)
clos Gauthier, pres Villiers, paroisse de Saint-Marc; lequel est, depuis longues annees, charge d'une rente fonciere de 31 sols 3 deniers tournois envers 1'eglise ct fabrique de Notre-Dame-du-Chemin, alias la chapelle Saint-Aignan d'Orleans.
Suivant un autre titre, du 5 Janvier 1600, le meme Delamarre c est condamne, par sentence, a delaisser a la fabrique de ladile eglise un autre arpent de vignes, assis egalement a Saint-Marc, non loin de la premiere par- 4 celle.
Les titres anterieurs manquent au dossier.
Or, la paroisse Saint-Marc, dont le territoire louche aux murs d'Orleans, et dans laquelle la collegiale de Saint- Aignan possedait d'ailleurs de nombreux domaines, est bien dans la banlieue de la ville, et sous ses yeux, pour ainsi dire. II est done permis de croire que le Villiers, paroisse Saint-Marc, pourrait etre le Villare de notre diplome, et 1'arpent et demi de vignes afferme en 1559 par baux emphytheotiques, les derniers restes des quatre arpents de vignes donnes, au IX e siecle, par le chapitre.
Les conjectures sont un peu moins precises en ce qui regard e Camedollus.
II semble ressortir du texte que Camedollus etait, comme Villare, situe dans la banlieue et a la vue de la ville, et n'etait separe de Villare que par la Loire : Nee
non et ultra Ligerim Si cette appreciation est fondee,
la designation topographique de la charte s'appliquerait au territoire de Saint-Jean-le-Blanc et a la portion limitrophe de Saint-Denis-en-Val.
Or, clans un titre egalement conserve aux archives (1) et date du 4 aout 1583 : Pierre Picard, vigneron a Saint-
(1) Archives du Loiret, serie G, cure el fabrique de N.-D.-du-Chemin.
. Jean-le-Blanc, se recommit detenteur d'un arpent de vice gnes, en une piece, assis en ladite commune, au clos de <j la Cerisaie; lequel est charge envers 1'eglise el fabrique de la chapelle Saint-Aignan, alias Notre-Dame-du-Chemin, de 5 sols tournois de rente fonciere. En 1623, cette piece avait ete, par decrel, amoindrie d'un tiercier.
Un autre litre, authenlique aussi, du 21 mars 1754, conslale qu'a celte date Roulleau et sa femme etaient detenteurs d'un second arpent de vignes, sis au meme clos de la Cerisaie, allenanl a la fosse Arraull; lequel, le 21 fevrier 1583, leur avait ele loue par les marguil- Hers de ladite eglise pour 199 ans, moyennant une renle fonciere de 10 sols par an.
Ces longs baux empbylheotiques, ces renles modiques, qui revelenl un poinl de depart tres-lointain, n'indiqueraienl-ils pas, ici encore, que les deux arpenls du clos de la Cerisaie, situes dans la banlieue d'Orleans, en vue de la ville, et separes de Villiers par la Loire, pourraient etre les deux arpents de pres sis au lieu de Camedollus, selon la charle? Le nom de Sainl-Jean-le-Blanc, bien que fort ancien (1), n'esl evidemment pas un nom primitif. Une autre denomination 1'a certainement precede. Camedollus serait-il ce nom primitif, ou seulement celui d'une partie de ce territoire? Je laisse a de plus babiles et de plus heureux la solution du probleme.
Quant a la vicaria Orcellensis, mes recherches ne m'ont fait rencontrer que d'incompletes homonymies, et des inductions trop vagues pour y asseoir aucune affirmation.
(1) Des titres de l'H6tel-Dieu d'Orleans donnent, en 1259, h la paroisse de Saint-Jean-le-Blanc le nom de Sanctus Johannes de Albo. (Archives de 1'Hotel-Dieu.)
Signataires du diplome. Un simple exarnen fait bientot reconnaitre que les signatures inscrites au bas de la charte n'y sont pas rangees au hasard, mais dans un ordre regulier et pour ainsi dire hierarchique.
Au-dessous de la souscription de 1'eveque , reraarquable par 1'ampleur et la beaute de ses caracteres, se lit, au premier rang, celle du doyen; puis, dans la meme ligne, celle du sous-doyen Isembertus et d'un pretre, Warmundus; au dessous du doyen, au commencement des autres lignes, les pretres; tout pres des pretres, mais un peu plus bas, les diacres; enfm, dans Tangle inferieur, a droite, les sous-diacres et les clercs.
Si cet ordre est reel, on pourrait en induire que Warmundus, inscrit au premier rang, et que nous retrouverons, dans quelques annees, eleve au titre de doyen, comptait deja parmi les dignitaires du chapitre.
Une seule signature, deux au plus, semblent faire exception a cette disposition hierarchique.
Au centre de la premiere ligne, et pour ainsi dire a la place d'honneur, immediatement au bas de 1'eveque, entre le doyen et le sous-doyen, se lit le nom d'un simple diacre, Deusdedit. A quel titre ce clerc, d'ordre inferieur, occupe-t-il cette place emineiite? Serait-ce un des notables personnages dont la presence est mentionnee a la fin du diplome? un haut fonctionnaire episcopal? un de ces diacres que la cour de Rome envoyait souvent en France a cette epoque?
Je me bornerai a signaler la physionomie toute latine de ce nom porte par deux papes, puis a rappeler qu'en des temps tres-rapproches de celui-ci, un cardinal, Deusdedit, souscrivail a Rome une lettre du pape Pascal (1),
(1) BALUZE, Miscellanea., (. V, p. 19-4.
et qu'un diacre remain, Deusdabat, venu, peu d'annees auparavant, solliciter, au nom du souverain pontife, le secours du roi, avail obtenu pour le monastere de Saint- Medard de Soissons les corps de plusieurs martyrs (1).
Les recherches que j'ai faites, dans la premiere parlie de cette etude, pour recueillir autour du nom d'Agius les souvenirs epars de son episcopal, je les ai tenlees egalemenl envers les venerables personnages qui figurent avec lui dans le diplome; mais, pour la plupart, nul echo n'a repondu a mon appel. Le silence du tombeau s'esl fail sur leurs mueltes signalures. J'ai pu, par de longues invesligalions, rattacher, a quelques-uns, d'incerlaines simililudes de noms, des rapprochements hypolheliques de temps, de lieux ou de personnes; mais sur cette pente glissante des inductions, une prudente critique redoute, non sans raison, les ecueils, et dans le doute, conseille de s'abstenir.
II est loulefois cinq des signataires : Warmundus, Emmo, David, Salomon, Gauzbertus, qui, plusieurs annees apres, promus a leur tour aux digniles canoniales, reparaissent a nos regards, apporlanl un nouveau Iribut de fails eurieux, et d'inleressanls details de moeurs, constales par leur grave cooperation et leurs irrecusables signatures. Ces fails se relianl par de naturels rapporls a ceux specialement etudies ici, je terminerai par eux la seconde partie de ce travail.
Le monastere de Saint-Aignan comptait alors, au nombre de ses proprietes, le domaine d'Epieds en Beauce, villa
(1) EGINHARD, Translation des saints martyrs. D. BOUQUET, t. VI, pages 272 et 319.
Apiarias, in vicarid Lodonensi (on Lodovcnsi) (1). C'etait, parait-il, une raense importante, ayant des droits considerables et des serfs pour son exploitation.
Quelques annees apres les fails relates en la charte d'Agius, Hugues, dit 1'Abbe (2), horame puissant, allie a la faraille regnante, deja pourvu des abbayes de Saint- Martin de Tours et de Saint-Germain d'Auxerre, y joignait de plus, par la faveur royale, celle de Saint-Aignan d'Orleans.
Un peu plus tard encore, deux freres, d'un rang illustre (3), nes a Orleans 1'un et 1'autre, et possesseurs de domaines considerables dans la Beauce et le Gdtinais (4), Adalardus etRainon, etaient proraus, le premier a 1'archeveche de Tours, le second a reveche d' Angers (5).
(1) Lodonensi, mss. Hubert et D. Rousseau; Lodovensi, D. BOUQUET.
(2) Hugues, dit 1'Abbe, un des plus importants personnages du IXe siecle, etait fils de Conrad, comle d'Auxerre, frere de Judith, mere de Charles-le-Ghauve. II cut lui-meme pour frere Conrad, comte de Paris. II mourut a Orleans en 886 et fut enterre a Saint-Germain d'Auxerre, pres de son pere et de sa mere Adelaide. Quelques historiens, Hubert, Mezeray, etc., mettent sa inort en 887. Cette date parait erronee. Une charte de Charles-le-Gros, en faveur du monastere de Saint-Germain, constate qu'il n'existait plus a la fin de 886. (Annales Metenses et Vedastince, D. BOUQUET, t. VIII.)
(3) Plusieurs auteurs pretendent qu'ils etaient de sang royal. (Gallia Christiana, t. IX, p. 352.)
(4) Ckronique d'Anjou, par des moines de Marmoutiers. D. Luc D'ACHERY, Spicilegium, t. X, et D. BOUQUET, t. IX, p. 27 et 23.
(5) La plupart des anciens historiens et de nos annalistes orleanais ont confondu ce Rainon, eveque d' Angers, avec Bernon, eveque d'Orleans au commencement du Xe siecle, et ont fait de Bainon un des eveques d'Orleans. Cette confusion est aujourd'hui peremptoirement rectifiee par une charte du comte Bobert, relative a la restauration de la chapelle Saint-Clement, a Saint-Martin de Tours, a laquelle ont souscrit a la fois Bainon, eveque d' Angers, et Bernon, eveque d'Orleans. (Gallia Christiana, t. XIV, pages 553 et 554.)
Pour des motifs qui ne sont pas venus jusqu'a nous, un echange eut lieu entre Hugues 1'abbe et les deux prelats de 860 a 876.
Hugues, du consentement des chanoines, ceda a Adalardus el a Rainon son frere, a litre precaire (more precario), c'est-a-dire a litre viager el moyennanl une redevance (1), le domaine d'Epieds avec lous ses droils el dependanees, et, en compensation de eel abandon, les deux eveques cederenl, au meme lilreel de leurs bienspropres, a 1'abbe Hugues el aux chanoines residanl dans le monaslere, sepl menses, avec les hommes el femmes de corps qui y elaient attaches, plus une chapelle en 1'honneur de la vierge Marie, le lout sis a Bracieux, dans le lerritoire de Blois ; ils devaienl de plus payer, chaque annee, pour le luminaire de Saint-Aignan el son hospice (ad hospitale ejusdem sancti) (2), 5 sols d'argenl et plusieurs dimes.
Les choses resterenl quinze a vingl ans dans eel elat provisoire. Enfm, en 886, annee de la morl de Hugues, ce puissant abbe se senlanl sans doule pres de ses derniers jours, oblinl de Charles-le-Gros , par 1'intermediaire de Eudes, comte d'Orleans el plus lard roi de France, un diplome confirmatif de ces cessions viageres. G'est dans celte charte, signee de Charles-le-Gros, et datee de Paris, le 6 des calendes d novembre 886, que j'ai puise les delails qui precedent (3).
(1) DUCANGE, Gloss., au mot Precaria.
(2) Cette nonciation d'un hospice ou maison hospitaliere, Xenodochium, au monastere de Saint-Aignan, merite d'etre reraarquee.
(3) Voir le texte entier de cette charte (ainsi qu'il sera dit plus has) dans I'histoire de I'Orleanais d'Hubert (mss. 436 de la bibliotheque d'Orleans) et dans D. BOUQUET (Recueil des historiens de France, t. IX, p. 351, etc.)
Or, avant cette confirmation, et pendant que les domaines, viagerement eehanges, etaient en lajouissance reciproque des eveques et des chanoines, sous la seule foi de leur mutuel consentement, en 1'annee 876 ou 877, un grave et solennel evenement s'etait accompli.
Un serf nomme Reginaldus (1), ne dans le domaine d'Epieds, el, a ce titre, homme de corps du monastere, aspirant a 1'honneur des fonctions sacerdo tales, avail ete juge digne d'y pretendre.
Les questions relatives au servage, cette attenuation de 1' antique esclavage, occupaient une place considerable dans les preoccupations du moyen age, et parmi ces questions, la promotion des serfs au sacerdoce etait une des plus graves.
Les conciles et les rois avaient proclame 1'incompatibilite absolue du ministere ecclesiastique avec la condition servile. L'homme de corps juge digne d'etre admis au service des autels devait done etre, avant tout, affranchi ; mais il ne fallait pas que le respect du a la religion couvrit abusivement 1'interet ou la fraude. S'il advenait done qu'un serf cauteleux ou fugitif, trompant la vigilance episcopale, parvint a entrer dans les ordres, sans avoir ete au prealable affranchi, sur la revendication du maitre son ordination etait annulee, et il rentrait dans sa condition premiere (2). Le caraclere sacerdotal, dit a cette occa-
(1) Raginaldus, selon D. HOUSSEAU.
(2) Voir dans BALUZE, 1. 1, p. 719, Capitul. Carol. Magni et Ludov. Pii, collect, ab Angesiso, 1. 1, c. IAXXIL : De ordinatione servorum : Si
quilibet servus dominum fugiens aut latitans adhibetur aut
qualibet calliditate vel fraude ad gradus ecclesiasticos pervenerit, decretum est ut deponatur, et dominus ejus eum recipiat. Voir encore, page 1147, la lettre de Guillaume, eveque de Paris, qui en 1241 annula pour cause d'irregularite de ce genre la promotion d'un serf a la tonsure clericale.
En 1392, Jean Saudry, homme de servage de Teglise Saint-Aignan,
sion Baluze, apres Vadianus, etait ainsi moins indelebile que celui du servage (1). j>
Les eveques ne devaient done clever au ministere sacre aucune personne de condition servile, avant qu'elle n'eut formellement Justine qu'elle avait ete librement et sincerement affranchie par ses maitres legitimes.
Lorsqu'il s'agissait d'hommes de corps appartenant aux etablissements ecclesiastiques , les formes etaient plus graves encore. La manumission devait etre prononcee devant 1'autel, et proclamee du haut de la chaire, en presence des pretres et du peuple; et c' etait apres cette proclamation que le serf etait promu aux ordres (2).
Certains modes d'affranchissement conferaient seulement la liberte restreinte: 1'affranchissement dans les eglises (ante cornu altaris) donnait la liberte pleine et absolue, le droit de tester et de conserver son pecule, et, comme on disait alors, le litre de citoyen romain (3).
G'est un de ces actes solennels de manumission, devant Fautel, que cinq des cbanoines, signataires de la charte
ayant I'e^u la tonsure et couronne clericales de 1'eveque de Chartres, sans la permission du chapitre, fut prive. par sentence de I'official de 1'eveque d'Orleans, de ce droit et privilege.
Le 22 septembre 1402, meme decision, et par serablables motifs, de I'official d'Orleans, contre Mathieu Chambrie, homme de corps et de servile condition de la meme eglise, qui saws permission et furtivement avait pris tonsure clericale. (HUBERT, Antiquites, Premes, p. 106 et 144.)
(1) BALUZE, t. I, p. 1146.
(2) Id., ibid., p. 719.
(3) Qui in ecclesia manumittebantur ewes romani fiebant., now latini, maximamque libertatem consequebantur, ex constitutione Constantini I. Cod. Theodos. De manumiss. in eccl. Idea hcec clausula instrumentis libertatis apponi solet. (Jerome BIGNON, Commentaires sur Marculfe.)
de 854, confirmerent de leurs signatures en 876, apres 1'avoir librement consent! avec tous les membres du chapitre.
L'imposante ceremonie de 1'affranchissement dut s'accoraplir en 1'eglise merae de Saint-Aignan, devant 1'autel et en presence des freres de la communaute, ante allare et prcesentiam fratrum Sancti Aniani, dit la charte.
L'archeveque Adelardus, a litre de possesseur en benefice, et d'accord avec Rainon (d' Angers) son frere, avail presente la demande; les chanoines, comrae proprietaires du domaine et de I'homme- de corps, consentaient librement; 1'abbe Hugues proclamait 1'affranchissement.
En raison de ces circonstances, 1'acte dut etre dresse en plusieurs exemplaires; un seul parait avoir survecu. II etail depose au tresor de 1'eglise Saint-Maurice d' Angers, et portait les signatures autographes de 1'abbe Hugues, de Tarcheveque et de nos six chanoines, devenus dignitaires du chapilre. II fut copie dans Je cartulaire de cette eglise, dit Livre noir de Saint-Maurice, sous le n cxxvi, au f 79. La charte de Gharles-le-Gros (novembre 886), confirmalive de 1'echange, a litre precaire, du domaine d'Epieds, et que j'ai ci-dessus analysee, etait egalement deposee au Iresor de la meme eglise, el ful aussi copiee dans son cartulaire, sous le n xiv, au f II, v.
Vers le milieu du XVII 6 siecle, M. 1'abbe Arthaud, chanoine el archidiacre d'Angers, communiqua ces deux inleressanls diplomes, alors inedils, a noire savanl compa- Iriote Huberl, qui les reproduisil integralemenl dans le tome I er , ch. n, de son Histoire manuscrite de I'Orleanais, aujourd'hui deposee a la bibliotheque publique d'Orleans (mss. 436).
Ces documenls avaient d'autant plus d'inleret pour le
docte historien, qu'ils constataient le fait que le eel ebre Hugues avait ete abbe de Saint-Aignan, et en donnaient la date.
Plus tard, les deux chartes furent publiees par Baluze (CapituL, t. II, p. 1498), par D. Bouquet (Recueil des historiens de France, t. VII, p. 709, et t. IX, p. 351, d'apres la copie de D. Estiennot), par Ducange (au mot Manumissio), etc.
Une copie manuscrite, due a Dora Housseau et a ses collaborateurs, existe en outre dans le tome I er de leur Collection de documents relatifs a I'Anjou et a la Touraine, sous le n 102 pour la charte, Libertas Rainaldi clerici, et sous le n 110 pour 1' Exemplar prcecepti Caroli regis de villa Apiariis, sub Rainone episcopo. (Bibliolheque imperiale, departement des manuscrils.)
Plusieurs variantes, quelques-unes assez importantes, se remarquent dans ces diverses lectures, tant manuscriles qu'imprimees.
D'apres les renseignements que m'a obligeamment transmis M. Celestin Port, archiviste de Maine-et-Loire, le cartulaire de 1'eglise Saint-Maurice d' Angers, dit leLivrenoir, est irreparablement perdu; il a ete brule en 1793.M. Marchegay, membre du Comite imperial des travaux historiques, qui s'occupe avec tant de zele et de talent a recueillir les documents epars de 1'hisloire d'Anjou et a reconstituer ses anciens cartulaires, pense que les precieux originaux des deux chartes ont egalement peri a la meme epoque (1). Les copies faites anterieurement par de savants
(1) C'est pour moi un devoir et un bonheur d'exprimer ici a M. Marchegay toute ma reconnaissance de ses bienveillantes communications. Je lui dois les details, que je viens de publier, sur les chartes originales conservees a l'6glise Saint-Maurice. Avec la plus gracieuse
religieux et ecclesiastiques les ont heureusement sauvees de Toubli.
Nous devons done a nos venerables chanoines de Saint- Aignan, signalaires a la fois de la charte de 854 et de la manumission de Reginaldus, la revelation precise des formes selon lesquelles s'accomplissaient, au IX e siecle, parliculierement en notre ville, troisimportants episodes de la vie publique d'alors: la fondation et la dotation d'une eglise, la transmission a litre viager des biens ecclesiastiques, 1'affrancbissement d'un serf pour le service des aulels.
II m'a semble que ces interessants documents, contemporains de la charte d'Agius, consentis et signes par les merries personnages, et relatifs au meme etablissement religieux, avaient, quoique deja publics, quelque droit de se retrouver reunis en cette notice.
J'ai analyse plus haul, dans ses principales dispositions, la charte confirmative de 1'echange d'Apiarias; je reproduis textuellemenj ci-apres, apres en avoir compare avec soin les diverses lectures, le diplome de manumission ecclesiastique que Baluze regardait comme tin des plus precieux specimens de ces actes solennels (1).