‹ Charte turqueChapitre 17 sur 34 · MARINE DES TURCS · texte numérisé non relu

MARINE DES TURCS

Adccne partie n'est en défaut dans l'administration de l'empire turc. Les institutions sages et profondes qui lui donnent une force colossale sur terre , ont prévu également les besoins de l'armée navale et ont créé de oombreuses ressources pour élever une marine immense. Tout a été prévu chez les Ottomans , et s'ils n'ont pas su en profiter , ce n'est pas la faute de leurs institutions, mais celle de leur indolence, de leur renonciation à de nouvelles conquêtes; s'ils eussent conservé le même esprit guerrier qui les avait agrandis si rapidement , les Turcs fussent devenus maîtres du monde aussi bien sur mer que sur terre- Les premiers empereurs avaient étendu leurs conquêtes et leur empire par des expéditions maritimes ; Mchemet 11 (agi dut la prise de Constantinoplc h son génie, qui lui suggéra d'attaquer cette capitale de l'empire d'Orient, à la fois par

mer et par terre. Les premiers sultans , ayant donc l'ambition de conquérir, organisèrent l'administration de la marine de manière à ce qu'elle ne fût pas à charge au trésor public; voici les élémens de cette organisation :

Toutes les provinces tributaires doivent fournir au gouvernement turc , non-seulement des contributions en argent, mais aussi d'autres impôts payés en nature, tels que les matériaux nécessaires à la construction et à l'entretien des vaisseaux , des bois , des cordes , des toiles , de la poix , du chanvre , jusqu'aux clous et au biscuit. Les arsenaux sont prêts et commodes; pour appuyer cette assertion, je transcris ce que l'historien Riccaut dit à cesujet :

« Il est difficile de deviner pourquoi les Turcs sont si faibles sur mer, car ils ont chez eux en abondance toutes les choses qui sont nécessaires pour bâtir des vaisseaux et équiper une flotte. Les grandes et vastes forêts qui sont le long de la mer Noire et dans le golfe de Nicomédie , en Asie , leur fournissent du bois plus qu'il n'en faut ; la poix , le goudron , le suif, leur viennent de l'Albanie et la Yalachie ; le chanvre et la toile du grand Caire , et le biscuit de tous les endroits du pays. La plupart de Leurs ports sont très-commodes pour la cou-

struction des vaisseaux ^ et il y a dans l'arsenal de Gonstantinople cent trente chambres ou voltas , destinées pour cela ; en sorte que l'on peut bâtir en même temps et 'sans embarras.

Il y a encore un arsenal à Sinopie ou Sinopolis, proche de Trébisonde , et d'autres à Médie et Anchiale, qui sont des villes sur la mer Noire. En plusieurs lieux de la Propontide, del'Hellesppnt et du Bosphore ; il y a des ports si commodes pour les vaisseaux, qu'il semble que toutes choses aient conspiré pour rendre Constantinople , non-seulement heureuse , mais lu terreur et la maîtresse du monde (*). »

Une telle description , sortie de la plume d'un historien anglais , doit être d'une grande autorité ; on peut y ajouter foi , car on sait , jusqu'à quel degré chaque Anglais est glorieux de la prééminence maritime de son pays, et combien il méprise les forces navales européennes.

Aux ressources que les Turcs possèdent pour construire des vaisseaux sans nombre , il faut ajouter que les hommes ne leur manquent pas plus sur mer que sur terre ; un certain nombre de donataires de timaris ont la charge d'aller servir sur mer et d'y envoyer un nombre spé-

( ) Etat présent de l Empire ottoman , par Riccaut , tome x <r ., page 3a6.

ci fié d'hommes , ce qui fournit assez de troupes de marine, joint à quelques milliers de janissaires soldés ou volontaires.

Tous ceux qui servent sur mer sont appelés levantis. Dans le cas de guerre maritime les Turcs ne soldent que quelques milliers de marins ; ils ont en outre pour aider à la manoeuvre des vaisseaux, grand nombre d'esclaves que leur fournissent les Tartares.

Mais ce n'est pas assez d'avoir des hommes sur mer, il faut avoir des matelots et de bons marins , et sur ce point, les Turcs sont loin de briller. Jusqu'à présent , ils ne se sont guère servis que des Grecs , qui , à la vérité, ne le cèdent en rien aux Anglais pour la rapidité des manœuvres (3o) , pour le courage et la connaissance des vents et de la mer, mais qui , dans ce moment leur font payer bien cher les services qu'ils leur ont rendus.

Les Turcs doivent se repentir en effet d'avoir négligé de se former eux-mêmes à la marine et d'avoir emprunté le secours de leurs tributaires. Ils luttent contre leurs maîtres en ce genre, leurs forces colossales sur terre ne leur servent près» qu'à rien pour s'opposer sur mer à l'expérience et au talent des Grecs , parmi lesquels ils ont déjà trouvé beaucoup de Cjnégire (3i).

Ils ont bien des corsaires barbaresques qui ont l'habitude de la mer, mais ceux-ci font la guerre pour s'enrichir et non pour vaincre , et cherchent plutôt le pillage que le combat.

Cependant les Ottomans ont eu quelques momens de succès sur mer et quelques grands amiraux, tels qu'Ulluzzali (3s) , capitan-pacha , et Sinan , surnommé Barberousse (33) ; celui-ci a surpassé tous les marins de l'Angleterre. On sait que cet amiral fut la terreur de son siècle , sur terre comme sur mer ; son génie l'appelait à de grandes conquêtes ; il dédaignait les petites ; et lorsque François I c r. demanda à Soliman le secours de la flotte turque, commandée par Barberousse , pour prendre Nice , sur le duc de Savoie , cet amiral , étant arrivé devant cette place , s'indigna de ce que la flotte ottomane était destinée à une expédition de si peu d'importance.

Lorsqu'on se fut emparé de Nice, le marquis del Fasto, qui commandait l'armée qui entrait dans cette place trouva les tranchées des Turcs supérieures à celles des chrétiens. La prise de Reggio , par cet amiral , fit encore paraître ses talens supérieurs ; il y fit une conquête moins glorieuse, mais d'un plus grand prix que celles qu'il devait à ses armes , ce fut celle d'une t

jbëlië personne , fille du commandant de la garnison , don diegue Gaétan , qui venait de lui fendre la place. Il fit venir cette jeune fille à bord de son vaisseau , obtint qu'elle renoncerait à la religion chrétienne , et l'épousa : elle

devint ainsi une des plus grandes dames turques. Il n'est pas certain que beaucoup de nos françaises voulussent apostasier pour épouser un pacha ; mais bon nombre de Français , déjà Turcs d'opinion , sans être circoncis , abjureraient volontiers pour obtenir une place qui donne ce pouvoir arbitraire pour lequel 3s montrent tant de goût.

Après Barberousse , la mariné des Turcs tomba dans l'état de décadence où elle est encore de nos jours. La gloire de l'avoir fait déchoir appartient principalement aux Vénr tiens (34), qui alors dominaient sur mer ; les Turcs aspiraient à la conquête de Venise, ils firent de grandes tentatives à cet effet, notamment durant le gouvernement de Sébastien Ziani, doge de Venise ( 35 ), mais elles fii-« rerit toujours infructueuses et ils s'en dégoûtèrent. Les Grecs des îles Illyriennes servaient la marine vénitienne , et les Turcs employaient ?mssi pour marins des Grecs d'autres contrées; ils se battaient mal contre des troupes qu'ils

regardaient comme des compatriotes. Ces iotïtinuelles défaites firent que les Turcs renoncèrent au projet de dominer sur mer, ils s'écrièrent : Dieu a donné Ici mer en partage aux chrétiens , et il a donné là terre aux Turcs.

v II est possible que les Turcs , convaincus à leurs dépens de la nécessité d'une marine indépendante du secours et des talens des Grecs , s'instruisent enfin dans cette partie , et la considèrent comme une branché militaire indispensable pour leur sûreté et leur stabilité futures : c'est la nécessité qui développé la volonté et le génie d'une nation ; c'est un guide expérimenté pour les améliorations dans toutes les branches d'administration.

Les Grecs et les Romains (36) n'eurent de marine que lorsque l'expérience leur en montra la nécessité , ils furent long-temps eh retard aussi bien qùè les Turcs , dans cette parée ; et plusieurs siècles s'écoulèrent avant que les Rôiûains s'en fussent formé une. ïl pourrait arriver, si les Turcs ne sont pas repousses en Asie , qu'ils profitassent des terribles leçons -qùè les Grées viennent de leur donner, et que, rejetant enfin tous leà préjugés dont j'ai parlé , ils employassent tous letfrs sôïns pour augmenter leur force navale et pour devenir d'habiles ma-

rins; malheur aux puissances qui les avoisinent , si un jour les Turcs , continuant à dominer sur le continent et sortant de leur léthargie , changeaient de langage et disaient : Dieu nous a donné en partage F empire de la mer aussi-bien que celui de la terre.

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