‹ Charte turqueChapitre 18 sur 34 · OBJECTIONS ET RÉPONSES · texte numérisé non relu

OBJECTIONS ET RÉPONSES

Relatives à la force militaire des Turcs , et à leurs défaites actuelles.

Nous n'ajouterons rien à ce qui vient d'être dit sur la force militaire de la Turquie. 11 est démontré qu'elle est colossale , et que c'est à cette force qu'il faut attribuer ses immenses conquêtes , la conservation de ces mêmes conquêtes , l'orgueil des musulmans , leur mépris et leurs insultes , non-seulement envers les rois et les peuples chrétiens , mais aussi envers tous ceux qu'ils appellent irifideles > sans en exclure leurs voisins mahométans schismatiques , les sujets persans et le roi des rois lui-même.

Cependant une objection spécieuse vient frapper la pensée. En considérant d'un côté-

MUi

les forces attribuées aux Turcs , forces plus que prouvées par leurs conquêtes , et en suivant, de l'autre, les événemens de la guerre actuelle entre eux et les Grecs , en observant la résistance de ceux-ci et les défaites des Turcs sur tous les points de la Grèce, on se sent disposé à douter du degré de leurs forces, malgré l'autorité des historiens. A l'appui de cette objection une autre se présente , également puissante , et puisée dans le souvenir de l'expédition des Français en Egypte en l'an 6. Il est donc nécessaire d'examiner ces observations , parce qu elles se rattachent au sujet que nous venons de traiter , et qu'elles en amènent un dernier développement.

D'abord il faut reconnaître , quelles que soient les ressources actuelles de la Turquie , que cet empire est considérablement déchu de sa force première. Nous allons examiner les causes de son élévation et de sa décadence , elles méritent d'être méditées. On verra que cette décadence est le résultat des mêmes causes qui préparent la chute de tous les empires.

Toutefois ce serait une erreur que de conclure que les défaites actuelles des Turcs proviennent de la perte absolue des grands moyens

avec lesquels ils ont subjugé les empires ; il faut les attribuer à des causes accidentelles et particulières à ce genre de guerre ; les voici :

D'abord à la nullité de la force maritime qu'ils ont négligée , bien que leurs institutions leur donnassent des moyens pour s'en créer une immense ; mais les Turcs sont fatalistes en tout ; ils se sont dit : Dieu nous a donné V empire de la terre , et il a donne T empire de la mer aux chrétiens ; dès lors ils ont renoncé aux conquêtes maritimes ; et , s'étourdissant sur l'avenir , ils se sont presque toujours servis dès Grecs leurs tributaires , sans songer à se former eux-mêmes aux connaissances maritimes. Or, on doit sentir quel désavantage ils éprouvent dans la crise actuelle , quand tout à coup les Grecs , insurgés et d'autant meilleurs marins qu'ils manœuvrent pour leur liberté , attaquent ceux dont naguère ils dirigeaient les vaisseaux ; voilà une des causes principales des défaites réitérées des Turcs sur mer , et c'est cette supériorité maritime qui fait présager l'affranchissement définitif de la Grèce.

D'autres causes aussi évidentes paralysent la force réelle de l'empire ottoman.

D'abord les Turcs ne peuvent se servir de leur cavalerie , qui est la principale force

i5 7 de leur armée ; en outre les zaïms sont dispensés de servir sur mer en personne ; ils paient une taxe de quelques piastres tout le temps de la durée de la guerre; les timaris ne sont pas non plus obligés de servir sur mer hors un certain nombre, encore ceux-ci peuvent-ils quelquefois obtenir de fournir leur contingent de soldats sans marcher en personne. Ensuite , dans les combats sur roar , les Turcs ne sont pas encouragés par la présence du sultan y ni par la vue de l'étendard de Mahomet , qui électrisent leur courage et prolongent leurs efforls; leurs troupes enfin ont de l'aversion pour le service de mer , et disent que leur main nest^jas assurée quand leur pied n'est pas ferme.

Mais ce qui contribue aux succès des Grecs , est le peu de troupes envoyées pour les debarquemens , comparativement aux forces de l'empire. Le motif en est sans doute dans la répugnance que les Turcs éprouvent à combattre contre les Grecs : ils considèrent la guerre actuelle comme une guerre civile, semblable à celles qui arrivent quand les pachas se révoltent et entraînent dans leur parti les troupes et les habitaiis de leur gouvernement. Ce sont inoins des ennemis que des compatriotes qu'ils

combattent. Ils se rappellent les preuves de zèle et de dévouement et les secours que pendant les guerres précédentes avec les puissance européennes ils reçurent des Grecs. Si les Turcs méprisent les Juifs , et les Arméniens , toujours portés à l'usure défendue par le Coran , ils estiment les Grecs , qu'ils regardent , malgré la différence des cultes , comme* des compatriotes ; avant les événemens de la guerre , il existait entre eux dans les pays insurgés , comme dans ceux qui De le sont pas, de fréquentes relatioifc d'amitié et des échanges de services; comme nous l'avons dit, souvent la bourse de l'un empêchait la faillite de l'autre. L'insurrection ées Grecs a donc été un coup terrible pour les Turcs, et surtout pour le gouvernement , en le plaçant dans la nécessité de combattre des peuples tributaires qu'il a intérêt de ménager et de ramener, puisqu'il en tire une partie des richesses de l'empire. La navigation , le commerce , l'industrie , les arts , tout est dans les mains des Grecs , de sorte que la Turquie , sans eux , serait en effet un grand corps sans âme.

Il faut remarquer que maintenant encore des milliers d'individus nés dans les pays in* surgés , habitent Constantinople ou d'autres

pe.

de pai

lieux de la Turquie , et y remplissent paisiblement les diverses professions qui tiennent à l'industrie et aux arts , professions que les Turcs n'exercent pas ordinairement.

Enfin, une preuve certaine que les Turcs se regardent en état de guerre civile (37) avec les Grecs , c'est qu'ils n'ont pas déployé l'étendard de Mahomet, ce qui a lieu immanquablement dans les guerres avec les Européens; cela annonce qu'ils ne sont pas éloignés le toute réconciliation , et qu'ils ne veulent is l'extermination des Grecs (38). C'est par ces mêmes motifs sans doute que le divan n'envoie pas contre eux de fortes masses de troupes pour les débarquemens, sachant bien le les armées fanatiques des Turcs font trop !e ravages : le sort affreux de la malheureuse le de Scio, le désastre d'Ipsara attestent leur fureur , et prouvent qu'il ne faut pas un grand nombre de ces fanatiques pour tout détruire et tout immoler. Cpendant il est juste de faire observer que les atrocités commises à Scio , sous les yeux , il est vrai , d'un capitan pacha , ne furent exécutées que par les troupes asiatiques , qui sont beaucoup plus barbares et plus exaltées que les troupes turques euroinnes , et qui n'avaient d'ailleurs aucun rap-

port habituel avec les Grecs d'Europe ; mais , loin que ces atrocités aient été approuvées par le divan , les nouvelles nous ont appris que le capitan pacha (3g) les eût expiées de sa tête, si les Grecs n'eussent eu la gloire de venger eux-mêmes les mânes de leurs infortunés frères.

Il faudrait aussi s'arrêter sur l'observation suivante, qui explique pourquoi tant de forces chez les Turcs, ont produit pour eux , dans la guerre actuelle , des résultats si peu avantageux : cette observation porte sur un système qu'ils adoptent dans toutes leurs opérations militaires. Ce système leur prescrit une marche circonspecte et prudente : ils ne mettent pas en campagne toutes leurs forces à la fois , et ne ressemblent pas à ces conquérais , dont le destin dépend de la perte d'une bataille y qui peut les forcer à dépouiller leurs habits royaux , aussi facilement que les conquérans et les rois de théâtres. Le gouvernement turc est trop prudent pour les imiter ; son système est tout opposé.

Au moindre danger de guerre , il appelle la : nation aux armes : on voit aussitôt tous les musulmans s'armer, tandis qu'en temps dé paix on n'aperçoit pas une arme , pas un fusiî

latts la main du soldat de service, lors même qu'il garde le sérail à Constan tint) pie , ou qu'il sert dans toute autre ville de l'em- : car il est défendu aux soldats et aux bourgeois de porter des armes en ville , défense qui tient à une administration sage et qui donne l'idée d'une force morale infiniment puissante- Mais quand la nation, avertie, s'est armée* court-elle aussitôt attaquer l'ennemi ? Non : il s'en ,ut qu'elle dispose imprudemment de toutes ses forces ; c'est un petit noinbrede ses troupes comparativement à ses immenses ressources, qu'elle met en campagne; ce sont les armées de réserve qui composent la plus grande mas* se de ses forces. Ces innombrables corps de réserves sont disposés en échelons, de manière à former plusieurs barrières à l'empire. Plusieurs cordons militaires sont tirés aux pays limitrophes des nations chrétiennes ; car les Turcs croient qu'elles sont toutes d'accord pour leur extermination , principalement depuis le traité de la Sainte-Alliance , dont la dénomination, leur rappelant les saintes-croisades, inquiète le gouvernement turc. Toutes 'es forteresses des frontières sont remplies d'une très-nombreuse garnison : les pachas de

chaque province ont réuni leur contingent ;, plusieurs ligues et cam^s turcs garnissent , soutiennent et mettent à l'abri de toute invasion subite l'intérieur de l'empire.

Le sultan , le grand visir , le mupthi , les effendis , les hommes de loi appellent les musulmans aux armes ; tous obéissent , s'arment et se promettent de défendre le drapeau de Mahomet Avec un tel dévouement, et de pareilles ressources , le gouvernement se repose sur sa force. Et, quoi qu'on en dise, il faudrait donner bien des batailles , combattre bien des lignes , prendre bien des forteresses et détruire la nation armée en masse avant de renverser cet empire , quand il s'est mis en défense, avant de détruire son organisation et de déchirer l'étendard de son prophète.

Néanmoins , bien qu'il présente en masse une réelle solidité , la Grèce , par les raisons que je viens d'indiquer , lutte avec avantage contre lui. Déjà ses fers sont brisés et l'heure de son affranchissement certain semble s'approcher ; mais quel que soit le succès des Grecs , je le répète , les forces des Turcs n'en sont pas moins colossales et capables de lutter avec un grand avantage contre les puissances européennes qui voudraient les atta-

quer. Alors en effet il n'y aurait ni intérêt , ni motif d'égards et de ménagement ; et , s'il s'agissait de faire la guerre aux Russes ou aux Autrichiens , si les premiers osaient passer le Pruth, et les derniers pénétrer dans la Servie, on connaîtrait les forces que peut déployer la Turquie et le front des lignes qu'elle présente à l'ennemi.

Ajoutons encore une dernière observation , c'est que tes Turcs ont dans leurs opérations militaires un mode de direction , qui induirait à erreur sur leurs forces réelles.

Par un principe de leur religion, ils croient devoir opposer à l'ennemi un nombre inférieur au sien. Le Coran leur dit qu'un Turc doit combattre au moins trois infidèles ; c'est-à-dire que la valeur des musulmans doit être trois fois plus grande que celle de l'ennemi.

Et d'après ce principe , malgré qu'au moindre danger toute la nation soit armée et disponible , les corps que l'on dirige pour combattre l'ennemi sont peu nombreux et toujours proportionnés aux forces qu'ils doivent attaquer.

On pourrait objecter que plusieurs historiens ont attribué tes victoires et tes conquêtes

des Turcs à la supériorité du nombre ; mais ils l'ont fait d'après le rapport des généraux des armées vaincues, qui ont dû chercher à mettre à couvert leur réputation , ainsi qu'ils le font ordinairement, en déclarant l'ennemi beaucoup plus nombreux , afin de paraître n'avoir cédé qu'au nombre; d'ailleurs eux-mêmes pouvaient être induits en erreur , parce qu'en effet l'armée turque en campagne semble toujours plus nombreuse qu'elle ne l'est en effet , par la raison que consistant, pour la plus grande partie, en cavalerie , il est facile de se méprendre , et l'on sait quel effet prod uisent soit de près, soit de loin, de très - nombreux corps de cavalerie, à cause de la longueur et de la profondeur du terrain qu'ils occupent.

Toutefois , d'autres auteurs et tous les historiens turcs , soutiennent qu'ils ont toujours battu les puissances chrétiennes avec des forces inférieures , et de même lorsqu'ils ont succombé, ils ont cédé au grand nombre de leurs ennemis : ces historiens turcs conviennent pourtant avec franchise que le prince Eugène eut seul la gloire de les vaincre avec des forces inférieures en nombre (4o). En effet, ce grand . guerrier en 1 7 1 5 assiégeant Belgrade (4 1) , où ores de quinze milleTurcs étaient en garnison,

se vit lui-même assiégé dans son camp par une aVméë turque qui Fentoura : il était précisé- ' rident datis la même position où s'était trouvé César lorsqu'il assiégea Alexis. Il avait sur les Turcs l'avantage que César avait eu sur les Gaulois de commander une armée un peu plus disciplinée ; il se conduisit comme le général romain , battit l'ennemi et prit la place de Belgrade. Le prince Eugène mit le comble à sa gloire par la paix de Passarowitzs, qui donna Belgrade et Temeswar à l'Empereur ; mais les Vénitiens , en faveur desquels la maison d'Autrifché avait pris les armes , perdirent alors le Pélôpotihëse sans retour. Cette dernière observation confirme ce que nous disent les historiens à l'égard des Perses et des Turcs :

Quand ils ont perdu d'un côté, ils ont presque toujours gagne d'un autre. Je consigne , en passant , cette observation , parce qu'il serait possible qu ? elle se répétât de nos jours, et que les Turcs, perdant la Grèce , finissent par s'en indemniser ailleurs tôt ou tard. 11 est vraisemblable que les puissances limitrophes de la Turquie regretteront de n'être point intervenues franchement dans les affaires de la Grèce.

Nous avons examiné la première objection

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qui pouvait être faite relativement à la force de l'empire turc, passons à la seconde, qui regarde l'invasion de l'Egypte par l'armée française.

Quand les Français débarquèrent en Egypte, ils n'y trouvèrent que des Mamelucks, qui forment toute la force militaire de ce pays ; mais il s'en faut de beaucoup que les Mamelucks (42) valent les troupes turques ; ils sont bien dégénérés de ce qu'ils étaient du temps des soudans d'Egypte. Ils sont aussi mahométans , mais leur bravoure , leur intrépidité sont loin d'égaler celles que les Turcs ont déployées lorsqu'ils conquirent l'Egypte sous -S&lim /, et lors de la fameuse bataille du Caire, qui dura trois jours.

Il est vfrai que quelque temps après 1 Invasion des Français on envoya des corps turcs au secours des Mamelucks ; mais ils ne furent jamais très-nombreux. Néanmoins, quelle que fut l'héroïque bravoure française, les Turcs ne déposèrent pas les armes devant elle , tandis que quelques mois avant, au même temps, et depuis lors , on vit des forces européennes défiler par corps d'armée de 20 , 3o et l\0 mille hommes devant les Français vainqueurs; d'ailleurs à cette époque les succès de ceux-ci

i«5 sur les Turcs prouvent seulement qu'un périt nombre de soldats exaltés par des idées républicaines peut combattre avec avantage les soldats des plus puissans despotes du monde.

L'expédition d'Egypte sera toujours un des plus beaux faits d'armes des fastes militaires des Français, puisqu'une armée d'environ vingt-cinq mille hommes lit la conquête de ce vaste pays et occupa sa capitale; qu'en outre elle eut des garnisons partout et combattit avec avantage les Turcs, les Mamelucks et les Anglais. On pourrait même ajouter que les Français auraient pii conserver cette belle conquête s'ils eussent fait celle de la Sicile , ce qui était facile alors; ils en auraient retiré toutes les provisions nécessaires à une armée. Mais on s'occupa de conquérir Malte sans avoir la Sicile, oubliant que la première ne peut subsister sans le secours de celle-ci. La possession de ces deux îles et de l'Egypte eût rendu la France la plus riche puissance du monde ; mais si elle perdit ce qu'elle avait conquis en Egypte, la faute n'en fut pas à la bravoure de ses soldats , mais aux auteurs du plan de cette expédition. Les soldats français eurent d'autant plus de gloire dans cette guerre , qu'ils ne trouvèrent et ne pouvaient trouver chez les musulmans aucun

parti qui voulut se rallier à eux et se ranger bous leurs drapeaux , ainsi qu'il était arrivé dans les campagnes d'Italie. En Egypte, te soldat républicain combattait isolément sans aucun appui dans le pays ; et son exaltation , son amour de l'indépendance , et son cri de

liberté lui firent faire des prodiges tels que ceux des Romains , qui avec quelques légions entreprirent la conquête du monde.

La même influence morale agit maintenant sur les Grecs et présage leur affranchissement.

Toutefois les succès des Grecs ne détruisent pas tout ce qui est prouvé sur la force de l'empire ottoman ; ainsi il faudra toujours con. venir que, puisque les puissances européennes supportent les insultes fréquentes des Turcs et craignent de les attaquer ; que ceux- ci dans toutes les guerres passées ont fait face seuls à toutes les confédérations des puissances chrétiennes dirigées contre eux ; qu'ils n'ont jamais imploré le secours d'aucune d'elles; que ces mêmes puissances en se faisant la guerre ont souvent sollicité l'assistance des Turcs pour épouvanter et combattre leurs ennemis (43) ; que les Turcs ont conquis et conservé l'empire d'Orient et une grande partie

de l'empire romain ; qu'ils ont foulé de leutfs pieds la terre classique de la liberté , il faudra * Convenir, dis-je, que l'empire ottoman doit avohv des forces agissantes et conservatrices bien puis- ' santés, qui ont aidé à sa grandeur et à sa durée. Mais enfin si on doutait encore de leur réalité ou de leur étendue, il n'y aurait que ce peu de mots à ajouter : Jetez les yeux sut la carte de l'empire ottoman et jugez de sa force.

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