ÉLÉVATION ET DÉCADENCE
DE LEMPIRE OTTOMAN,
Examinons les causes de Félévation et de la décadence de l'empire ottoman.
En remontant à son principe, avant que ses conquêtes* eussent donné de nombreux sujets et par conséquent de nombreuses armées aux fondateurs de cet empire , il portait déjà en lui-même des germes de développement et de stabilité par l'effet seul de ses lois. Son code
religieux et civil promettant un paradis délicieux aux défenseurs de la doctrine et des loi» de Mahomet et un enfer certain aux faibles croyans et aux insoucians , accordant en cettevie à tout musulman, la justice et l'égalité des droits , devait attirer et retenir à lui la multitude : il en résulta un esprit national., un enthousiasme dominant , et une force morale qui valait des armées.
Les califes , et après eux les sultans f profitèrent de cette disposition des esprits et poursuivirent leurs conquêtes avec une infatigable activité : ils avaient attaché à leurs intérêts, la nation et les armées par la belle institution des Zaïmets et des Tirmars et par la créatioa des janissaires et des spahis.
Leur politique leur avait conseillé d'attacher aussi à leur cause les peuples vaincus t en sorte qu'avec des combinaisons aussi prudentes, aussi profondes; qu'une grande simplicité de moeurs soutenait de tout ce qu'elle a d'avantageux pour un peuple conquérant , il est moins étonnant qu'ils aient marché si rapidement de conquêtes en conquêtes et qu'ils aient à une certaine époque menacé l'Europe entière de la domination du croissant.
Deux nations mahométanes lui firent courir
ce danger, les Sarrasins et les Ottomans. Les premiers , maîtres de l'Egypte, «le la Sicile, tle l'Espagne et d'une partie de la France, s'avançaient comme un torrent s'ils n'eussent été arrêtés à Tours par la -vaillance des Français commandés par Charles Martel , maire du palais.
Mais l'Europe dut bien plus s'alarmer pour son indépendance , quand elle vit les Ottomans sous Mehemet (44)i affermis sur son sol par la prise de Constantinople (45) , renverser l'empire des Grecs, soumettre à ses lois un autre empire, 12 royaumes et 200 villes ; quand Sélim I extermina les formidales Mamelucks, prit la Syrie , la Palestine et joignit à ses conquêtes toute l'Egypte et une grande partie de l'Arabie; lorsqu'elle vit Soliman II se rendre maître de Rhodes (46) de Belgrade, de plusieurs provinces de la Hongrie, abaisser l'orgueil persan, prendre Babylone et les îles de l' Archipel. La Turquie se signala par mille autres faits trop nombreux pour être cités. Il faut toutefois remarquer qu'après Soliman II, la ferveur de ses armées victorieuses se ralentit, et que, sans cesser de vaincre , leurs coups devinrent moins mortels et moins décisifs.
Ce relâchemen t commença sous Mehemet III, et fut occasioné surtout par la prodigieuse quau-
tité de richesses que la victoire présentait au vainqueur comme un don empoisonné qui de* vait l'étourdir et l'assoupir pour long-temps. Ces richesses firent naître la cupidité , la mollesse et le luxe ; les harems furent préférés aux camps , et les camps rivalisèrent de luxe avec les villes ; les mœurs déchurent de leur rigidité primitive ; les sultans renoncèrent aux conquêtes , et dans un luxe asiatique s'endormirent sur leurs lauriers ; le peuple vainqueur perdit avec le temps l'habitude des armes , et vit diminuer son énergie et son exaltation.
C'est à ce moment d'apathie et d'inaction militaire que le surprit l'insurrection des Grecs , et certes il n'en était pas de plus opportun pour ceux-ci. Toutefois les causes de la décadence de cet empire ne sont pas de nature à ôter aux Ottomans l'espoir de reprendre une partie de leur splendeur : la nation n'est pas ce qu'on peut appeler démoralisée , eHe n'est qu'amollie par le luxe et le repos; et c'est la démoralisation seule qui cause la chute des empires.
Elle existe dans un état quand il y a versatilité dans les lois , violation de ces mêmes lois ou indifférence pour elles; quand l'intérêt particulier se place avant l'intérêt général ;
quand on sacrifie la justice , la morale , an désir des richesses , aux distinctions honorifiques ; et quand surtout , pour cacher son but , on prend le langage de la vertu. On ne peut remarquer ces symptômes! moraux de ruine dans la nation turque. Son code est le même, ses institutions sont les mêmes, l'enthousiasme pour l'un et pour l'autre existe encore ; l'esprit de corps et l'esprit de nation sont
(les mêmes. Il est vrai qu'ils ont laissé introduire parmi eux un luxe excessif ; mais le sultan en a senti les inconvéniens et vient de le proscrire {^"]\
Plusieurs firmans de ce prince, prouvent qu'il est d'accord avec son divan pour remédier aux abus qui se sont glissés dans l'état , et qui ont énervé sa vigueur première. TIs ont oublié le métier des armes ; mais la guerre actuelle , mais leurs revers mêmes peuvent le leur apprendre de nouveau. Un prince et des ministres sages pourraient les ramener à leur force première , qui existe essentiellement dans un grand nombre de leurs institutions.
Si à l'avenir le croissant devait briller encore d'un grand éclat, la Russie et l'Allemagne ;uiraicut à regretter sans doute de n'avoir pas Mnitenu la noble cause des Grecs ; et quel <
soit le motif politique qui les rend spectateurs passifs de la lutte sanglante des deux peuples , elles auront perdu le moment opportun d'affaiblir un voisin trop puissant ou plutôt un ennemi redoutable.