SULTAN
OD GHAHD SEIGHEUR.
Grahd nombre d'historiens ont donné ce litre à Ottoman I". (48) ; mais, d'après les meilleurs d'entre eux, ce fut son filsOrcan qui quitta le premier le titre d'émir , que jusqu'alors les successeurs des califes avaient porté, et prit celui de sultan; voici ce que ditMignotà ce sujet:
« Orcan monta sur le trône, âgé de 35 ans, avec plus d éclat que son père n'avait fait; 8 introduisit dans sa cour le faste et la magnificence, et il se fit nommer sultan (49) ; ce titre, plus imposant que celui d émir, commençait à convenir à 1 étendue de pays qu'Orcan avait à gouverner, et dont il se promettait bien de reculer les bornes. (*) »
On pense, en Europe , que le sultan passe sa vie dans l'oisiveté et les délices d'un Sybarite ; voici cependant ses occupations :
Il travaille deux fois par jour avec le grand visir. Il doit faire cinq fois dans la journée les prières comme les autres musulmans, ce qui emploie environ trois heures pendant lesquelles il ne peut s'occuper d'aucune autre affaire, encore moins avoir des femmes près de lui; il doit assister à toutes les séances du divan (ou grand conseil ), qui s'assemble trois fois par semaine au sérail. Chacune d e ces séances est exclusivement consacrée à un travail particulier. Un jour est donné aux affaires étrangères , un autre à l'administration intérieure, un autre aux pétitions, car ce droit sacré chez ce peuple non civilisé n'est pas illusoire, comme en d'autres pays.
(*) Histoire de V Empire ottoman , par Miguot , page 36.
■ Si
Le sultan ne préside jamais ce conseil d'état. La présidence est dévolue au grand visir et en son absence au muphti ; mais, d'une loge grillée qui donne des appartemens du prince dans Ja salle du divan , le sultan écoute les délibérations; les ministres et les conseillers, doivent parler à hante voix, afin qu'il puisse entendre les discussions, connaître le zèle et les talens de chacun d'eux, et que dans les affaires diplomatiques il puisse juger avec réflexion les divers avis, et distinguer ceux qu'il croit les plus avantageux au salut de l'état et au sien.
Immédiatement après la séance, le grand visir est obligé de lui rendre un compte détaillé des affaires qui ont occupé le divan; puis des diverses opinions et des décisions rendues qu'il soumet à son approbation ; en outre il doit lui faire un rapport de tout ce qui intéresse l'état, soit à l'intérieur, soit à l'extérieur de l'empire.
On pense à tort que le sultan , de sa propre volonté, de son autorité privée, peut ordonner de faire couper la tête à tels ou tels visirs, pachas ou autres individus; rien n'est moins exact que cette prévention généralement établie ; c'est le divan qui prononce toujours
' les accusations portées contre les grands
dignitaires et sur tous les appels faits au trône» Les jugemens qu'il rend doivent être écrits en entier de la main du muphti.
C'est aussi le muphti qui fait, après la délibération du conseil , l'application de l'article du Coran : le grand seigneur confirme seulement le jugement. Quand il emporte la peine capitale contre quelques grands dignitaires , il doit le signer; dans les autres cas il en est dispensé. Alors le seing du muphti , du grand visir et d'un certain nombre de conseillers, suffit. Il faut, pour rendre hommage à la vérité , s'expliquer sur une opinion généralement accréditée sur le pouvoir illimité des sultans, que l'on croit maîtres absolus de toutes les propriétés comme de la vie de leurs sujets et libres d'en disposer à leur gré. Cette opinion est fondée sur les fables répandues à cet égard dans les chroniques anciennes, rédigées par les ennemis naturels des mahométans ; elle demande à être irectifiée.
Il est vrai que le sultan est censé maître absolu des biens de ses sujets , il est vrai qu'on se prosterne devant sa hautesse ; mais tant de respect et d'humilité en sa présence ne sont pas l'abnégation ou plutôt la bassesse d'hommes qui se prosternent devant un seul , semblable
à eux ; cet hommage est rendu au caractère sacré du sultan , qui, aux yeux des Turcs, est l'image de Dieu sur la terre , en même temps qu'ils le considèrent comme chef de l'empire , premier surveillant des lois de Mahomet, et en quelque sorte vicaire du prophète ; c'est evant ce caractère sacré, dis-je,que les Turcs s'humilient et se prosternent ; et ce genre d'hommage pour leur souverain n'est qu'une preuve de respect pour la Divinité.
Quant à l'emploi que le sultan fait du pouvoir qu'il est censé avoir sur la vie et les biens de ses sujets , il faut répéter que nul en Turquie ne peut être condamné ni dépouillé de ses biens que par un jugement , et qu'un sultan ne compromettrait pas son caractère et sa réputation par des injustices. Au contraire, très-généralement ces princes donnent l'exemple de la droiture, et vivent en tout selon les préceptes sévères du Coran.
Mais revenons à l'emploi ordinaire de leur temps.
Le sultan reçoit chaque jour deux rapports de l'intendant et chef des ennuques blancs.
Dans ces rapports, doit être détaillé , toutce qui se passe de nouveau dans le sérail , et tout ce que ce dignitaire croit devoir mettresousles
yeux de l'empereur, concernant les deux coU léges des jeunes esclaves de l'état , ainsi que sur les individus attachés au service du sultan ; ce rapport , enfin , doit contenir des notes sur toutes les parties de l'administration.
Il en reçoit pareillement deux , l'un du chef des ennuques noirs, signé de l'intendante des collèges des filles , où l'on détaille ce qui arrive de nouveau dans ces collèges, et les demandes pour leurs besoins respectifs ; l'autre de lar surintendante des sultanes , charge qui est donnée ordinairement à la sultane validée, mère de l'empereur. Le sultan, après la lecture de ces deux rapports , donne les ordres qu'il juge nécessaires.
Ce prince fait ordinairement sa visite chaque jour à la sultane validée , sa mère, pour lui baiser la main et s'assurer en personne de sa santé; il en fait également aux sultanes qui sont malades.
Il assiste souvent aux exercices gymnastiques et d'équitation des jeunes élèves du sérail, afin de connaître le caractère , le courage , le talent de chacun d'eux. C'est après l'examen de leurs connaissances dans le Coran , les langues , et l'histoire , c'est après s'être par lui-même assuré de leur capacité, qu'il les place dans la par-
tie où ils peuvent être utiles à letat. Tous le? pprennent dans leur jeunesse un ari mécanique par déférence pour un précepte du Coran qui prescrit le travail ; assez ordinairement ils choisissent l'art du tourneur , et font des flèches et des arcs dont ils se servent euxmêmes ou qu ils donnent aux jeunes élèves de l'état. Plusieurs princes mahométans sont devenus les protecteurs et les mécènes d'hommes savans (5o), quoique ceux-ci fussent des infidèles; d'autres onteux-mèmescullivéles sciences (5 1 ) : mais les Turcs ne tiennent compte à leurs princes que des seules connaissances administratives et militaires, ou, pour mieux dire de leur justice et de leur bravoure exclusivement. Le sultan est obligé d'aller tous les vendredis , à cheval ou à pied , à la grande mosquée publique de Sainte-Sophie, et quelquefois à d'autres mosquées. Lorsque le sultan s'y rend, ce qu'il (ait exactement à moins qu'il ne soit malade, s'il sort à cheval il est accompagné par le grand visir et par un grand nombre de dignitaires de sa cour , eunuques ouautres, qui tous ensemble forment un grand cortège à cheval d'une excessive magnificence. Leurs vètemens rehaussés d'or et de pierres précieuses» leurs chevaux richement harnachés concourent
à rendre cette marche imposante et superbe.
Les pekiquers (coureurs) précèdent et environnent le prince , qui salue le peuple par des petits signes de tête, il en reçoit les acclamations proportionnées à l'estime qu'il s'est acquise par les actes de son humanité , de sa bienfaisance* surtout par l'abondance qu'il fait jrégner dans ses états , mais principalement par l'accueil qu'il fait aux pétitions contre les injustices et les vexations qui peuvent être commises par les gens en place, car à Constantinople les acclamations ne sont pas achetées ou provoquées ; si le sultan ne jouit pas de l'estime de la nation, il n'est pas applaudi ; il est forcé alors d'y faire attention, et, s'il veut conserver sa tête et son trône, il doit surveiller sa conduite en tout ce qui le concerne dans un poste si éminqnt Les sultans ont pour favoris leurs ministres ou dignitaires, comme il se pratique dans les autres cours. Ces favoris sont aussi courtisans , car il y a des courtisans partout où ill y a pouvoir et gouvernement ; mais i'hUtoire ottomane n'indique pas qu'aucun d'eux soit descendu à des traits de flatterie ou de bassesse tels que ceux qui sont consignés dans les annales anciennes ou modernes ; leur dignité ni celle du sultan ne le souffriraient pas (5a).
Les pages élèves des collèges , et plusieurs officiers du sérail le suivent à pied pour recevoir les requêtes que l'on présente à mesure qu'il passe. Les gens du peuple qui n'osent pas approcher de leur souverain , allument sur leur tète un (eu de paille ou une chandelle , et tiennent leur pétition élevée avec la main, afin de signaler leur demande. Ce signe remarquable est en quelque sorte symbolique. On lui rappelle ainsi que son âme brûlera dans l'enfer , comme ces feux brûlent sur les tètes, s'il ne rend pas la justice à ses peuples.
Amurat IV regardait avec soin s'il ne voyait pas paraître de ces feux; lorsqu'il en apercevait quelques-uns il arrêtait son cheval, ordonnait lui-même qu'on allât prendre le placet, et, lorsqu'il contenait des plaintes fondées contre quelques dignitaires, il s'en occupait à son retour de la mosquée, faisait rassembler le divan ; et, lorsque les injustices étaient constatées, on voyait le lendemain des exécutions aussi terribles que promptes.
Quelquefois aussi les sultans se travestissent, et parcourent les lieux publics, pour savoir si l'on se plaititde l'administration des ministres(53).
Cette facilité accordée au moindre des sujets , pour faire parvenir des justes réclamations
soit au grand visir, soit au muphti, et même au sultan , sans l'entremise de tiers , force les autorités, les courtisans, les ministres euxr mêmes, à surveiller leur administration et à ne commettre aucune injustice, car dans ce pays on ne blesse pas impunément les intérêts du peuple; les :.bus de pouvoir soni punis surle-champ sans les longueurs ordinaires de la justice ; cette politique sert à contenir les autorités dans les bornes du devoir.
Les sultans et les grands visirs sont presque toujours séraskiers , c'est-à-dire commandans en chef des armées, où leur présence contribua beaucoup aux victoires et aux conquêtes quelles obtinrent. Il faut rendre justice à ces princes sur la bravoure qu'ils déploient, en se trouvant partout au lieu du danger et en donnant les premiers l'exemple du courage. Les rapides conquêtes des premiers sultans et les fastes guerriers de la Turquie ne permettent pas de leur refuser du talent dans leurs opérations militaires ; tous les historiens sont d'accord sur ce point. L'un d'eux , l'abbé Syllostri , dit en s'adressant aux généraux des chrétiens : « Vous prétendez que les Turcs ne connaissent aucune manoeuvre, qu'ils se battent comme des animaux ; cependant l'expérience a démontré
qu ils ont presque toujours été les vainqueurs, et vous les vaincus malgré vos savantes manœuvres et vos grandes connaissances militaires. Ce n'est pas à leurs généraux que les sultans ont dû la conquête et l'agrandissement de leur empire comme en tant d'autres pays, mais bien à eux-mêmes , à leurs propres exploits , et surtout à leur présence à l'armée; elle électrise le courage et fanatise l'esprit du soldat. Les jours de grandes batailles et par conséquent des plus grands dangers , le sultan est obligé de commander en personne, en vertu des lois qui régissent l'empire, et en tout temps quand ces princes et les grands visirs ne commandent pas eux-mêmes , ils ne sont pas estimés de la nation ; alors dans le cas de grands revers leur dignité et leur tête sont en danger ("). »
Il faut remarquer que les empereurs ottomans n'ont pas le droit de disposer des royaumes du pays composant l'empire (5/|). La charte turqueleur refuse sagement ce pouvoir, et quand les Turcs font la cession d'un pays , ce n'est que par la force des armes et du consentement du divan assemblé.
* Précis historique de l'I toMri de Candie, tome i"
■ P a Se
par M. S< trad. del'iUlie
Lorsqu'un incendie se manifeste soit à Con-* stantinople soit en toute autre ville, où se trouve le sultan, quelle que soit l'heure de l'événement, soit de jour ou de nuit , il est obligé , ainsi que le grand visir et le muphti , de s'y rendre sur* le-champ ; rien ne peut les en dispenser , pruw cipalement le grand seigneur , qui doit s'y présenter aussitôt; lui-même doit aider à faire circuler l'eau contre l'incendie, et à diriger les travaux des pompiers; il ne peut être exempt de ce singulier devoir qu'en cas de maladie connue d'avance par le public et bien constatée. Comme ces incendies arrivent assez fréquemment à Constantinople, les sultans qui ne se font pas aimer tremblent en remplissant cette espèce d'obligation , dont pourtant ils nos©' raient se dispenser ; ils craignent que , dans cette circonstance , on ne leur tende quelque* piège, et cette appréhension peut souvent les porter à se surveiller eux-mêmes.
Les empereurs reçoivent le titre de hautesse ; on les tutoie, quand on s'adresse à eux (55); ils portent trois aigrettes de diamans à leur turban (56) comme symbole de leur puissance dans les trois parties du monde. Il sera parlé, à l'article Sultan , de leurs mariages et de l'è* , ducation de leurs enfans*
Le sultan actuel s'appelle Mahmoud (57); il été ceint du sabre (58) d'Ottoman trois jours après la mort de son prédécesseur , ainsi qu'il est d'usage en Turquie. Le premier jour après ht mort du sultan est employé en prières qui ont lieu dans toutes les mosquées; le second est consacré aux. aumônes, que l'on distribue avec profusion; le troisième est celui où le nouvel empereur est ceint solennellement du sabre d'Ottoman , cette cérémonie répond à celle du sacre des souverains d'Europe.
Les funérailles (59) des empereurs ottomans et des sultanes ont lieu avec une pompe extraordinaire. Ce qui est remarquable en ces sortes d'occasions , c'est l'immense distribution de pain et de viandes faite aux indigens; des sommes considérables sont également distribuées à ceux qui réclament des secours, et, dans ces jours lugubres, destinés aux prières pour le prince décédé, le vieillard la veuve et l'orphelin n'élèvent pas en vain la voix.
Les réceptions d'ambassadeurs (60) se font avec une hauteur incroyable de la part des empereurs turcs: ces princes assis sur leur trône n'adressent pas eux-mêmes la parole aux représentans des rois ; ils donnent leur réponse au grand visir, qui la transmet par son drog-
*9 a fnan (61) à l'ambassadeur présenté ; cette réponse contient toujours des expressions protectrices et par conséquent humiliantes pour les nations qui recherchent l'alliance des Turcs; expressions telles que celles-ci , ou à peu près : Je suis content de la soumission , je promets ma noble protection , V amitié de ma sublime Porte. Quand le mot amitié est contenu dans la réponse, c'est une grande faveur. Les formules de leurs traités avec les puissances chrétiennes sont pareillement d'une hauteur ou plutôt d'une arrogance extrême , qui s'appuie sur leur force. On doit s'étonner que ces mêmes puissances l'aient supportée si long-temps, et que de nos jours elles la maintiennent même en n'aidant pas à l'affranchissement des Grecs , qui porterait atteinte à ce colosse de puissance.