‹ Charte turqueChapitre 22 sur 34 · COLLÈGE DES JEUNES ESCLAVES · texte numérisé non relu

COLLÈGE DES JEUNES ESCLAVES

ÉI/fevES DU SÉRAIL.

Deux collèges sont établis au sérail, pour l'éducation îles jeu nés enfans esclaves destinés à occuper des emplois îniportans dans le gouvernement des Ottomans; ces enfans, fils dechrétiens pour la plupart , ont été enlevés, en bas âge, sur les vaincus en temps de guerre ou par les Barbaresques en temps de paix sur les côtesde l'Italie. D'antres ont été vendus par leurs propres parens en Géorgie , ou donnés en tribut par ces mêmes pays. Les enfans qui sont choisis et acceptés deviennent élèves del'état, etreçoiventleur éducation dans Xhasoda sous les yeux du prince. Sur ce mode employé par les Turcs pour se former des hommes d'état, voici comment s'exprime l'historien Riccaut : « C'est, dit-il, une grande sagesse à un prince d'élever aux premières charges de l'état des personnes capables et intelligentes, et non pas ceux que la fortune ou le hasard lui présentent En agissant de la sorte, il ne ressemble pas à

ceux qui ne se donnent pas la peine de chercher avec soin des hommes à qui ils puissent sûrement confier ces sortes d'emplois, dont dé* pend tout le bien et tout le repos de leurs sujets. Il ne faut pas aussi qu'il s'attache à employer ceux que la noblesse du sang, les richesses pu la basse flatterie lui rendent recommandables ; s'il ne connaît pas par 9a propre expérience qu'ils ont de la vertu et du mérite , il faut qu'il préfère la probité et la capacité à toutes choses, et qu'il mette le dépôt sacré de son autorité entre les mains de gens , qui l'emploient toute entière pour sa gloire et pour le bien de l'état » Le grand seigneur ne considère dans ses ministres, ni la naissance ni le bien; il affecte de se faire servir par ceux qui sont entièrement à lui, et qui lui étant redevables de leur existence et de leur éducation , sont obligés d'employer pour son service tout ce qu'ils ont de capacité et de vertu , et de lui rendre par une espèce de rétribution et avec intérêt, la dépense qu'il a faite pour leur former l'esprit et le cœur, de sorte qu'il peut les élever sans exciter l'envie et les ruiner sans danger (*). »

( ) Etat présent de V Empire ottoman > par Riccbut, tome 1". , pa<;e 1^4- <*

Telle est la politique des Turcs, bien différente de celle des autres puissances absolues qui suivent la maxime de Machiavel , qui suppose le souverain en sûreté quand les ministres se l'ont haïr de la nation par leurs actes arbitraires et oppressifs. Les empereurs turcs au contraire fondent leur sécurité sur le bonheur des peuples. Dans ce cas, en effet, ils deviennent l'idole de la nation , et c'est pour y parvenir qu'ils prennent tant de soins pour ne confier les hautes places de l'état qu'à des personnes dont ils ont éprouvé le talent et la vertu.

Entrons dans quelques détails sur les élèves de l'hasoda. Ils sont d'abord présentés au Sultan , qui n'admet que des enfans beaux , bien faits et qui paraissent spirituels Une fois choisis, ils sont mis sous la conduite du capi-aga, chef des eunuques blancs.

Aussitôt que les enfans sont admis, on écrit leur nom, celui de leur famille, leur âge et le lieu de leur naissance, d'après les ren.seignemens qu'ils donnent eux-mêmes, on qui sont à la connaissance des corsaires qui les ont pris : on consigne le tout dans le registre matricule des archives.

Du jour de leur inscription sur ce registre ils

reçoivent indépendamment de leur éducation et de leur entretien , la paie de cinq paras .' cinq soas * par jour pour leurs menas plaisirs. Qpand ils sont ainsi enrôlés, on les met dawc le toiuÂHxLz on dans le ckackchack-oda , ce qni veut dire dans les grands oa petits appartement Les premiers en contiennent ordinairement quatre cents, tes autres environ deux cent cinquante „ mais ces deux appartenons sont d'an mèaie ordre et d'une pareille dignité, ou, pour

mieux dire , forment le même collège-

La première chose qo on leur enseigne c'est à être respectueux, silencieux, modestes, son* mis et religieux , à tenir la tête baissée ? et à rester daos une attitude humble devant leurs supérieurs.

Ensrute commence leur éducation ; elle est extrêmement ausrère et rigide ; les eunuques sont leurs professeurs et censeurs. On sait que ces êtres dégénérés et maltraités par les hommes portent envie et haine à ceux qui sont plus parfaits queux, ce qui les rend dfun caractère excessivement dur , souvent même crueL Les punitions ordinaires , sont des coups sous la plante des pieds , de longs jeunes , de longues Teilles , de sorte a qu'il faut par nécessité , dit Riccaut. que celui qui a passé par tous les difîe-

rens collèges, les différens ordres, les différera degrés du sérail soit un homme extraordinairement mortifié, patient, et capable de supporter toutes sortes de fatigues , et d'exécuter tontes sortes de commandemens avec plus de soumission et d'exactitude que ne font les religieux dans leurs couvens. »

Ces enfans sont très-bien vêtus et parfaitement bien nourris : leur conduite de tous les momens est observée avec beaucoup de soin par les eunuques , et les moindres actions répréhensibles n'échappent pas à la vigilance et à la censure de ces sévères gardiens.

De grandes lampes sont allumées dans les chambres où ils couchent; leurs lits, sqfkaovet\ sont écartés les uns des autres ; de six lits , un est occupé par un eunuque , pour empêcher toute communication et même tout échange de paroles entre eux quand ils sont couchés.

Leurs hogictsoa professeurs les instruisent , avec un grand soin , de tout ce qui regarde la religion mahométane ; en outre ils apprennent à lire, à écrire , à parler turc , ensuite la géographie , l'histoire ottomane et universelle , en même temps le latin , l'arabe et le persan, qui peuvent leur servir infiniment par la suite , s'ils ont quelque commandement dans la partir-

orientale de l'empire- Ces études leur serrent aussi à mieux posséder la langue torque qui, étant naturellement stérile, doit son abondance et sa richesse à ces deux langues.

Un certain nombre d T enfans blancs et nègres sont aussi achetés et destinés à subir la castration , pour remplir à leur tour les places d'eunuques blancs et noirs employés au sérail.

Ces enfans sont , ainsi que les autres jeunes esclaves , élèves des collèges , et leur destinée future , soit pour les hautes places , pour celles de professeurs , ou d'autres inférieures , dépend , comme pour les autres élèves du sérail , de leur capacité personnelle, de leur talent .et de leur bonne conduite.

Le sultan s'entretient souvent avec ces jeunes gens et les interroge tantôt en arabe , tantôt en persan pour s'assurer de leurs progrès ; et lorsqu'il assiste à leurs exercices gymnastiques et olympiques , il leur en donne quelquefois des leçons. L'empereur actuel , ainsi que plusieurs de ses prédécesseurs , tire parfaitement bien de l'arc , lui-même ne dédaigne pas de se mêler quelquefois à ce genre d'exercice ; et comme fréquemment il frappe au but , quand cela arrive, les élèves courent avec vitesse pour baiser l'endroit où la flèche a porté, et cet em-

pressentent, signe de respect et d'amour, éclairât la gravité du sultan du sourire de la bienveillance.

Quand les élèves sont plus grands , qu'ils ont fait des progrès assez marqués , ils passent dans le grand collège impérial où se continue leur instruction , qui devient plus étendue.

Pour plusieurs elle se porte même sur de hautes siences , telles que l'astronomie , les mathématiques , l'art de la navigation et de la guerre; enfin chacun se livre à l'étude selon ses dispositions naturelles; ils obtiennent, alors qu'ils sont parvenus à ces hautes classes, quelques services auprès du sultan, soit à table, soit pour l'accompagner ;'■ la mosquée ou à la promenade. Ce service est à peu près celui qita rendent les pages aux autres princes de l'Europe. Dans ces nouvelles fonctions le sultan a occasion d'observer plus positivement leur conduite et leurs moyens ; il se prépare ainsi U leur donner une destination qui les élève par degrés aux premières places de l'état.

Pour développer et augmenter leur force et leur adresse on les exerce souvent aux jeux gymnastiques et olympiques : les écuyers de Franconi pourraient seuls les surpasser dans l'exercice de féquilation. Us descendent de

aoo

cheval et montent en courant à toute bride r lancent le pilum à cinquante pas devant eux et le ramassent avec une adresse incroyable.

Comme le grand seigneur n'a pas de théâtre, c'est l'amusement le plus ordinaire du sérail ; quand ses occupations le lui permettent, il leur fait exécuter aussi des simulacres de combats , des petites guerres , et les fait commander par tour.

Le sultan ne les place ordinairement dans les grandes administrations qu'après trente ans accomplis ; ainsi jusqu'au moment où il les revêt d'une autorité quelconque, et pendant un si long noviciat , il étudie et apprécie leur talent , leur génie , leur caractère, et surtout leur attachement aux lois de l'état ; c'est d'après cette longue observation qu'il marque la carrière où ils seront lancés.

D'après cet exposé sur l'organisation du sérail , on jugera si elle n'est pas Une conception profonde et admirable à beaucoup d'égards.

Elle renferme non-seulement les élémens d'une bonne administration , mais aussi des principes conservateurs pour cet empire. En effet , chercher à connaître profondément les hommes avant de les élever aux dignités , le faire sans aucune considération de naissance , ni d'intri-

gue, mais par la seule conviction de leur moralité et de leur capacité pour l'emploi désigné, est sans contredit un plan sage, profond , qui doit produire un effet salutaire. C'est aussi à ces institutions combinées dans l'intérêt de la religion, du peuple et du gouvernement turc, que cet empire ( tout barbare qu'on le suppose ) doit sa longue durée ; ainsi il a traversé tant de siècles devant l'Europe étonnée.

Page 1