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CHEFS DES EUNUQUES

Il y a deux charges au sérail qui paraissent peu recommandables aux yeux des Européens, qui même excitent leur sourire , mais qui , en Turquie , sont deux grandes dignités en raison de l'influence qu'elles donnent à ceux qui en sont revêtus.

Je parle de la charge de chef des eunuques blancs , et de celle de chef des eunuques noirs, premières dignités , non du gouvernement, mais du sérail ; ceux qui y parviennent sont toujours les favoris du sultan, principalement le chef des eunuques noirs.

Le chef des eunuques blancs dirige et gouverne en toute autorité les élèves destinés aux charges de l'état , et ses fonctions le mettent souventen rapport avec lesultan. Mais le chef des

eunuques noirs s'y trou ve bien davantage, parce qu'il est chargé de la surveillance et de la garde des jeunes odalisques et des sultanes, ainsi que de faire exécuter leurs ordres ; il commande à cette foule d'eunuques noirs qui garde les appartemens de l'empereur, lés avenues des jardins; et à ceux employés dans l'administration du sérail ou pour le service extérieur des femmes.

Cette place nécessite en celui qui la remplit une grande politique, une adresse infinie pour concilier les divers intérêts et les volontés des femmes du grand seigneur. Il faut qu'il s'attire et se conserve la protection de la sultane validée , de la grande sultane et des autres sultanes ou favorites ; qu'il soit très-soumis à leurs ordres , sinon il serait desservi par elles et risquerait de perdre sa place. Quand ces eunuques réussissent à gagner la confiance du grand seigneur et des sultanes , ils prennent une influence tellement grande, que le grand visir lui-même dépend souvent de leur crédit. Plusieurs de ces visirs ont dû leur chute à la mésintelligence qui régnait entré eux et le chef des eunuques noirs ; cependant , quel que soit leur crédit et la faveur dont ils jouissent près de leur maître, leur conduite est très -sur-

veillée par toutes les autorités; et quand ils abusent de leur influence sur l'esprit du sultan, et que par de mauvais conseils ils l'excitent à s'écarter de ses devoirs et de la stricte observance du Coran, seul pacte social , leur tète est demandée par le peuple; il faut qu'elle tombe, pour être exposée ensuite à la porte tlu sérail comme une juste expiation de leurs torts et comme un exemple présenté à ceux qui dotvent leur succéder : aussi ce danger , qui leur est bien connu , les rend-il ordinairement trèsjustes et surtout très -circonspects. Ceux qui moulent à cette dignité sont aussi des élèves du sérail choisis parmi les pins instruits et les pins capables de bien remplir cet emploi.

Les eunuques (73) ne sont employés que dans les dignités et places de l'intérieur du sérail ; cependant Soliman II , donna le commandement d'une armée à un eunuque qui s'appelait aussi Soliman (74)- Cette armée était destinée contre Charles-Quint sur la côte de l'Arabie.

Indépendamment des eunuques ordinaires , on trouve au sérail quarante sourds et muets de naissance également eunuques , qui servent pour apprendre aux élèves du sérail le langage des sourds et muets qui est connu et pratiqué e tout temps. Si les élèves ne sont

pas en état de correspondre par écrit avec ceux de feu l'abbé S»card et de son docte élère luitéressant Massiea , ils pourraient au moins ri* valiser de promptitude dans les gestes et dans l'art de s'entendre les uns et les autres. Les sul* tans eux-mêmes apprennent dès leur bas âge ce langage muet , et le grand seigneur actuel entame souvent des conversations, et s'explique de cettetorte très-promptement avec les élèves du séraiL

Si l'on voulait chercher l'origine ou le motif de cette coutume établie très-anciennementau sérail , on pourrait supposer qu'elle a pour but de faciliter par la suite, en des cas important , la transmission de certains ordres , sans faire courir le risque d'être entendu des individus qui se trouveraient présens.

Les sourds et muets sont destinés encore à un autre emploi , c'est à servir de bouffons au sultan , aux sultanes , et aux élèves du sérail. Comme il n'y a pas de spectacle c'est un des amusemens de ce lieu : ils exécutent des scènes grotesques , font des gestes et des grimaces inconcevables , ce sont les premiers grimaciers du monde. Les cours anciennes avaient leurs fous ou bouffons ; ceux-là faisaient rire et ne causaient point de mal; les cours modernes

ont aussi quelquefois , de non avoués il est vrai , mais dont les folies s'apercevant à la longue par les résultats sont moins gaies et beaucoup plus dangereuses pour l'état.

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