GRAND VIS1R
ha mot visir, en langue turque, signifie ministre ou conseiller (*), azem signifie grand: le grand visir est appelé visir-azem. c'est-à-dire grand conseiller, chef du conseil ; il est lieutenant du grand seigneur et le premier dignitaire de l'empire. Son autorité est immense puisque celle du souverain lut est presque entièrement conférée , sauf des cas très-urgens , ou d'autres prévus par la loi. L'insigne de cette dignité est le grand sceau de l'état, que le sultan attache au cou de celui qu'il crée grand visir , pour qu'il porte 'ce sceau constamment tant qu'il sera revêtu de cette dignité. Le reiseffendi, grand chancelier et ministre des relations extérieures , porte également au cou le petit sceau de l'état.
Ce fii t Ôrcan qui créa cette charge; il déclara son frère Alaadin grand visir, c'est-à-dire principal ministre et le premier après lui ; cet exemple ne fut pas suivi par les successeurs d'Orcan.
Il y a encore six autres visirs appelé visirs du banc, j'en ai déjà parlé à l'article divan; ce sont des personnages respectables et d'un âge mûr qui occupent ces places.
' Quand les sultans s'entretiennent familièrement avec leur grand visir, ils le nomment toujours milhala, qui signifie mon protecteur, mon gouverneur. Ils ne dédaignent pas de donner ce nom à des esclaves qu'ils ont élevés si près d'eux; mais il faut qu ils administrent la justice avec exactitude; et, nous le répétons, dans^ce pays ,k* grands visirs ou tout autre dignitaire ne peuvent impunément exercer des injustices criantes, ni un pouvoir autre que celui voulu par la loi ; car, dans ce cas, ils deviennent victimes de leur infraction à cette loi , et plus ils sont élevés et puissans , plus leur chute est terrible.
« Tolluntur in altum , Ut lapsu graviore ruant. » (*>
Les Turcs comptent un grand nombre de
{*) Claudien.
grands visirs d'une intégrité et d'une sagesse rares. Tels ont été notamment deux visirs du nom de Kiupdrli(S i), ministres renommés, hommes d'état profonds, qu'aucun autre , chez les puissances chrétiennes n'a surpassé; l'un des deux surtout pourrait être comparé à notre grand Sully (82)1 tant pour ses talens administratifs, que pour l'intégrité et la justice de sa gestion. Mais d ans tout ce qui a rapport aux individus en Turquie, il faut se pénétrer d'une vérité incontestable , c'est que chacun d'eux , les ministres et les dignitaires eux-mêmes, croit de trèsbonne foi à la religion (83), que le sultan a la même croyance et que cette croyance enracinée en eux dès l'enfance, avec les principes rigoureux de la morale du Coran, les maintient, par scrupule et par craintcdes jugemens à venir , dans la modération qui distingue en général les ministres turcs.
Un exemple remarquable de la croyance aveugle et fanatique de ces ministres , est lit réponse de Cara- Mustapha. Félicité un joiu' d'audience par les ambassadeurs près la Porte, d'avoir été heureux dans tous ses emplois, et dVtre encore le soutien de la gloire de son maître , Mustapha leur répondit d'un air pénétré , « qu'en effet , il devrait se trouver salis-
a;4 feit des faveurs du sultan , qu'il était parvenu au comble du bonheur et de la gloire auxquels il pût prétendre en cette vie, mais que, pour compléter tant d'honneur et pour dernière récompense de sa fidélité , il lui manquait encore le saint martyre et le bonheur de mourir par le commandement du grand seigneur. » Les Turcs croient que ceux qui sont exécutés par son ordre deviennent martyrs et sont assurés du paradis (*).
Il n'est guère probable que nos ministres européens , tout partisans prononcés qu'ils soient du pouvoir absolu , ambitionnassent comme un honneur et une récompense de mourir par sentence de leur souverain légitime.