L'EMPIRE OTTOMAN
j i es gouvernemens sont des édi&ces politiques: leur durée, leur solidité, dépendent des bases sur lesquelles ils reposent; et comme tous les monuraens élevés par la main des hommes , ils s'écroulent, quelle que soit leur apparence, si les bases ne répondent pas à leur charge, et ne sont appuyées elles - mêmes sur un terrain ferme et stable.
Parmi ces sortes d'édifices politiques, ou plutôt parmi les gouvernemens d'Europe , il n'en est pas de plus solidement établi, de mieux organisé pour la durée, quel que soit son aspect étrange , que le gouvernement turc.
Quand je dis de plus solidement établi, j'entends parler des gouvernemens absolus , et non pas du mode de gouvernement constitu-
tionnel. Celui - ci bien organisé , et fidèlement suivi , serait, sans contredit, le plus solide de tous ceux que le génie humain ait pu inventer.
Cette assertion relative à la solidité du gouvernement turc , peut d'abord étonner ; mais quand on aura jeté les yeux sur l'organisation de l'empire ottoman , on conviendra de sa justesse.
Quelles sont les bases d'un gouvernement ?
ses institutions , ou pour mieux dire , son organisation religieuse , civile et militaire. L'organisation de l'empire ottoman est-elle solide ? A-t-elle un appui ferme et stable ? c'est ce que nous allons examiner.
Quel est le code religieux et moral des Turcs ? le Coran.
Quel est le code civil et criminel des Turcs ? le Coran.
C'est dans ce livre que se trouvent renfermés à la fois les préceptes de morale et les lois civiles; si l'on enfreint les uns ou les autres, on pèche également contre la religion, et la société; et le Coran qui désigne le crime en assigne et en prescrit le châtiment. Les Turcs croient que leurs lois civiles ont été apportées au prophète par l'ange Gabriel, et qu'aussi-bien que les préceptes de leur religion, elles viennent de Dieu.
D'autres législateurs ont fait pareillement intervenir la divinité pour donner plus de force aux lois ; ainsi Solon , Numa Pompilius et quelques autres, voulaient lier fortement les hommes et les obliger à la scrupuleuse observation des lots autant par un motif de conscience que par crainte des chàtimens.
Aucun de ces législateurs n'y parvint mieux que Mahomet, qui fit descendre du Ciel son code civil, aussi-bien que son code divyi ; et ce trait de génie donna une garantie de solidité à l'empire qu'il fondait.
En effet le code religieux et civil des Turcs paraissant venir de Dieu seul, et n'être aucunement l'ouvrage des hommes, tout ce qu'il renferme est pour eux. sacré comme son auteur. Les devoirs de l'homme y sont tracés; ils prescrivent la conservation intacte de toutes les parties du Coran ; le gouvernement qui en émane se trouve ainsi garanti et inattaquable ; par cela même aucune pensée d'innovation dans sa forme ne peut venir troubler les esprits.
Le code civil est aussi sacré que les lois divines : Von ne pourrait toucher à l'un sans violer l'autre ; tous les deux sont fixes et immuables comme la divinité méine, de telle sorte que personne ne peut les enfreindre impunément.
pas même le grand Sultan qui , dans ce cas , encourrait la peine- de mort , ou de déchéance. Celui qui commet un crime est aussitôt jugé d'après l'article du Coran , qui se rapporte au délit ; et s'il arrive que l'article ne soit pas directement et clairement applicable, le muphti ( ou grand pontife ) est consulté et fait l'interprétation et l'application des chapitres du Coran , puis expédie son festwa (ou jugement. )
La religion prête en Turquie une force puissante au souverain et à sa dynastie : voici ce que dit l'historien Riccaut à cet égard.
« Les Turcs ont une dévotion religieuse pour le sang de leurs premiers princes, qu'ils considèrent comme la source et l'instrument de la grandeur de leur empire : cela les obligera toujours à avoir pour leur empereur, tout le respect et toute la vénération imaginables ; ainsi il n'y a nulle apparence , que les belles paroles d'un esclave puissent détourner ce peuple de l'attachement religieux qu'il a pour son prince , ou lui donner la pensée qu'il puisse jamais être victorieux, sous les enseignes d'un usurpateur * ».
* Histoire de l'Empire ottoman , par Riccaut, tome i cr . ,
Aucun autre peuple n'est convaincu aussi profondément que les Turcs du principe que leurs empereurs sont l'image de Dieu sur la terre; et voici comme raisonnent ces infidèles, dit l'abbé Syllostri : « Les Sultans sont l'image de la divinité : Dieu se sert d'eux pour récompenser les musulmans et punir les .peuples et lrfs rois infidèles; quel que soit un Sultan, c'est un présent de Dieu, présent respectable. Quiconque s'écarte de ce point viole la loi fondamentale, puisqu'en manquant à la copie il manque à l'original * ».
Les Turcs ont consacré l'inviolabilité deleurs dynasties, a Ils pensent encore présentement, dit l'abbé Mignot, que la maison Ottomane ne finira qu'avec leur empire , qui lui-même doit durer autant que le monde. Quoique les empereurs ottomans ne soient pas , comme l'avaient été les califes , successeurs de Mabomet et premiers pontifes, leur personne n'en est pas moins sacrée. Leurs ordres n'e n sont pas moins regardés comme des émanations de la Divinité, à moins qu'ils ne choquent directement les préceptes du Coran " ».
* Précis historique de VEmpin
lostri de Candie , tome :". > page iiô.
** Histoire de l'Empire ottoman , par ft
par M. Syl-
Cependant il est arrivé plusieurs fois que des empereurs ottomans ont été détrônés , emprisonnés , étranglés : mais ces faits ne détruisent pas ce que je viens de dire sur l'attachement des Turcs au sang Ottoman. Ils confirment seulement ce qui est avancé précédemment sur leur strict respect pour le Coran. Les princes sacrifiés étaient victimes de leur infraction manifeste aux lois de ce code , auquel ils sont assujettis comme le peuple turc, sous peine de la mort ou de la déchéance; mais la nation tient toujours à là dynastie, sans pourtant dans ces cas tenir à la primogéniture, et c'est toujours dans la famille des Ottomans , que les Turcs se choisissent un nouvel empereur. Si là dynastie de ces princes venait à s'éteindre, c'est celle de l'ancien Ran de la Petite Tartarie, autrefois TartariePrécope, qui succéderait au trône impérial turc , parce qu'on prétend que cette famille descend aussi de la maison Ottomane.
Le muphti ( ou grand-pontife ) de la religion de Mahomet est , comme la personne du grand - seigneur , tenu pour sacré parmi les Turcs. Mais c'est parce qu'ils sont tous deux les défenseurs et les exécuteurs des lois du Coran; aussi quand ils prononcent la condamnation de quelques coupables , ceux-ci la
reçoivent avec résignation , dans la certitude qu'ils l'ont méritée , et qu'ils obtiendront ainsi le paradis; mais cette résignation n'a lieu que lorsque l'un et l'autre observent strictement le Coran dans leur jugement, et quand la conduite du grand -seigneur ou du muphti est irréprochable ; car dans le cas contraire , ainsi que nous l'avons déjà dit, l'un et l'autre peuvent être condamnés, étranglés, ou jetés pour toute leur vie au fond d'une prison.
Ainsi l'on a vu déjà les lois religieuses , les lois civiles, la forme du gouvernement et la dynastie du chef de l'empire , garanties par le respect et la croyance aveugle que les Turcs ont en leur Coran. Voici un autre appui qu'il donne au maintien du gouvernement, sous le rapport de l'organisation militaire.
En vertu du code divin , chaque bon musulman est obligé de se battre à outrance contre les infidèles , si la guerre vient à se déclarer; autrement il serait non -seulement privé des jouissances promises par le Prophète, à ceux qui meurent pour la foi, mais il encourrait sa propre damnation. C'est cette persuasion fortement gravée dans leur esprit, qui développe en eux dans ces sortes de guerres , un courage fanatique , qui va jusqu'à la
fureur. On sent combien une pareille disposition d'idées , peut prêter de force à un gouvernement, quand il lui convient de l'employer : mais en outre de cette force morale , le gouvernement turc a une autre organisation militaire , dont je parlerai bientôt ; on peut la regarder avec admiration , et la citer comme supérieure à toutes celles des gouver* nemens civilisés.
Le Coran renfermant donc non-seulement les principes de la religion, mais les lois civiles et militaires , qui dirigent et soutiennent tout dans l'État , doit être regardé , ainsi qu'il l'est en effet , comme un chef-d 'œuvre politique.
Examinons maintenant quels sont les personnages principaux qui forment ce gouvernement : voici leur dénomination.
Le Sulian; le grand visir, premier ministre et lieutenant du sultan; le muphti (grand pontife); le caïmacan , gouverneur de Constantinople, commandant en l'absence du sultan et du grand visir ; les deux cadileskers, chefs des cadis , ministres delà justice; le reis-ejfendi , grand secrétaire d'état ministre des relations extérieures ; Caga des janissaires, général eh chef des janissaires; Vaga des spahis, générai en chef des spahis; le capitan-packa, grand amii&l; etc., etc.
iaque ministre ou grand officier a un Aaïa(i), ou secrétaire général qui le représente.
L'empire ottoman ne reconnaît pas de noblesse , ni de personnes privilégiées. La naissance ne donne ni privilèges , ni titres, ni recommandations dans le plus grand empire du monde.
Le Sultan seul est choisi dans la famille des ottomans , famille sacrée pour les Turcs ; toutefois , si ces empereurs descendent en ligne masculine d'anciens capitaines, qui honorèrent la nation et furent reconnus par elle comme souverains, leur mère fut toujours uue pauvre esclave achetée quelques piastres en Géorgie, dans la Circassie, chez les Tartares , ou bien une jeune fille du peuple , enlevée en bas-âge par les corsaires, sur les côtes ou tes îles de l'Italie , et surtout de la Sicile , ainsi que nous le dirons par la suite.
Le muphti , le grand visir , les autres personnages déjà désignés , tous ceux qui forment le gouvernement et la cour du sultan , les généraux, les grands dignitaires, àquelles familles appartiennent-ils? # ils ne se glorifient pas de descendre de princes, de ducs, de comtes; ce sont de pauvres esclaves achetés en bas âge, ou pris parles corsaires sur les rivages
étrangers , et tous élevés dans le sérail. Chez les anciens Grecs et Romains , chez les Américains même , les esclaves ont toujours été exclus des places ; en Turquie , ce sont les esclaves qui ont le gouvernement de l'empire. Voyons maintenant quelle éducation reçoit le jeune sultan , qui doit un jour gouverner un si vaste état.
Il est élevé dans le sérail d'une manière trèsrigide, sous la direction d'un gouverneur eunuque. Il est obligé d'apprendre le Coran , d'en graver dans sa mémoire tous les chapitres, de les expliquer , de les analyser , d'en faire des commentaires ; d'apprendre l'histoire des califes , celle des ottomans , l'histoire universelle ; la géographie , les élémens des mathématiques , les langues turque , arabe et persane ; souvent même le latin et la musique ; de faire cinq fois par jour ses prières, et de tenir une conduite très-scrupuleuse et très-exemplaire. Bien ne distingue l'héritier présomptif de l'empire de ses autres frères , fils du sultan ; il est souvent interrogé pat ce prince, par la sultane sa mère et par la sultane validé, c'e%t-à-dire sa grand'mère ; s'ils ne trouvaient pas ses réponses satisfaisantes sur les questions relatives au Coran qui lui sont adressées , la tête du gpuverneur
en répondrait , et non-seulement elle tomberait sous le sabre d'un chiaou , mais le prince héréditaire serait sévèrement puni , s'il ne connaissait pas à un certain âge tous les chapitres du Coran relatifs à la charité et à la justice, qui forment toute la morale de l'homme privé et de l'homme public.
Or, un prince habitué, dès son bas âge , au travail, à la soumission, à connaître et à pratiquer les préceptes de morale, peut-il devenir un tyran ? Quelquefois oui , puisqu'il en est des exemples , heureusement bien rares , mais qui le seraient moins , si des .princes appelés à un pouvoir aussi absolu , étaient élevés parmi les flatteurs et dans la corruption des cours européennes.
On aurait tout à redouter des vices d'une mauvaise éducation , tandis qu'il est présumable que le jeune prince, que l'on a instruit dans les principes de la justice et de la morale , que l'on à tenu constamment éloigné de tout exemple de corruption, que l'on a surveillé avec rigidité dès sa première jeunesse, une fois devenu empereur , restera fidèlement dans la ligne de ses devoirs.
D'ailleurs , bien qu'il soit le chef de l'empire, sa conduite est sévèrement surveillée par le
rtniphti , par tout l'uléma ( le clergé ), et enfin par les trois classes , civiles , ecclésiastiques et militaires, qui, d'après la force des lois dy même Coran, peuvent le faire étrangler ou descendre de son trône, par cette seule raison que sa conduite serait opposée aux lois du prophète; aussi, presque toujours les habitudes régulières de son éducation , et la crainte d'exciter l'indignation de ses peuples , le tiennent renfermé dans l'observation de ses devoirs et dans le cercle de la justice. Le grand seigneur ne manque jamais aux prières, aux ablutions prescrites par le Coran , il va régulièrement à là mosquée publique les jours désignés pour ce devoir: il ne néglige pas, en allant à la mosquée, de recevoir les plaintes, les demandes qui lui sont adressées , et d'y faire justice ; et dans ce gouvernement , qui semble le plus despotique de l'Europe , le souverain est contenu par un pouvoir moral , qui le surveille et l'arrête de telle sorte , qu'il peut moins dépasser les bornes de sa puissance et la règle de ses devoirs, que ne le peuvent faire les autres souverains absolus du continent
Voyons maintenant de quelle manière sont élevés les premiers personnages de l'empire, ceux que nous avons déjà désignés : ils entrent,
, où ils
même éducation que les fils^ l'empereur. Les maîtres sont également rigoureux , Us le sont même davantage, car si le grand seigneur a quelquefois de l'indulgence pour les gouverneurs de ses fils , il en a moins pour les gouverneurs de ceux qui sont destinés à régir l'état. La douceur, la modération, Ja justice, la générosité, sont les qualités que remarque le grand seigneur , et qu'il exige des personnes qui doivent former un jour son gouvernement. Mais le code moral surtout, l'analyse de ce code, l'application des chapitres du Coran à chaque controverse soit civile , soit criminelle , soit militaire, l'interprétation des chapitres les plus obscurs de ce code, voilà les titres nécessaires pour l'avancement , indépendamment d'une conduite infiniment exemplaire , qui consiste dans les prières faites avec humilité et ferveur, dans l'obéissance passive, dans l'amour de ses semblables, dans la pratique des vertus, dans l'accomplissement de tous les devoirs.
Le sort à venir de ces jeunes esclaves dépend du plus ou moins de talent qu'ils développent : ceux qui n'en annoncent aucun sont désignés pour les divers emplois de service du sérail, les autres qui marquent du talent, de la
conduite, et qujypersévèrent , peuvent aspirer aux plus haute^ngnités de l'empire , chacun dans la carrière où ses dispositions le portent. Il est ainsi de leur intérêt de s'attirer l'attention du grand seigneur par leur savoir et leurbonne conduite. Parvenus à quelqu'une des dignités de l'empire, ils sont également forcés
, de se maintenir dans J^ même régularité ; car la main qui les à élevés peut les faire redescendre; d'ailleurs ils doivent tout au grand seigneur, éducation , dignités, fortune. La reconnaissance comme l'intér& les oblige de faire honneur à son gouvernement. Eh! de quelle autre manière peuvent-ils lui prouver cette reconnaissance, si ce n'est en exerçant constamment la justice, et en gouvernant bien ? Car c'est du bon gouvernement des ministres que dépend la réputation et le salut du prince. Deux grandes raisons politiques , ont sans doute déterminé les empereurs ottomans à donner les premières places de l'état à des esclaves élevés dans le sérail sous leur surveillance immédiate.
La première, c'est que le grand seigneur connaît et apprécie la conduite, la moralité, les talens de ceux auxquels il confie les places; et que ces hommes ayant reçu les principes du
Coran dans toute leur intégrité , n'apportent pas dans le gouvernement des idées étrangères à ce code , et se tiennent à sa stricte exécution.
La seconde est, que s'ils s'écartent de leurs devoirs , il peut les faire descendre comme il les a élevés , et sans danger les replonger dans le néant.
Ainsi , il n'y a pas de noblesse en Turquie ; toutes les places sont données au mérite, aux talens (a). Ces mêmes esclaves , parvenus aux plus hautes dignités, épousent les sœurs, les filles de l'empereur, qui ne dédaigne pas de devenir le beau-père , le beau-frère , le parent de l'homme vertueux , de l'homme de talent , de l'esclave enfin, qui a mérité à ses yeux de sortir de la poussière où un sort rigoureux l'avait placé.
Des publicistes ont dit qu'un empire ne pouvait se soutenir long-temps sans une pairie héréditaire. L'empire ottoman prouve le contraire : on pourrait dire plutôt que ces magistratures ont toujours détruit les gouvernemens; il ne faut pas recourir pour le prouver à d'anciennes époques , nous en avons des exemples récens*
En Turquie, point de pairie ou de sénatorerie(3), il y a un Divan (ou conseil), il est vrai;
mais il n'est composé que des dignitaires dont nous venons de parler, et leurs dignités ne sont que viagères ; les fils de ceux qui ont occupé les plus grands emplois, non- seulement n'y ont aucun droit , mais ne sont pas plus considérés que les autres crôyans.
Les places en Turquie ne sont donc que le prix du talent et de la vertu, la faveur n'obtient rien, et ne peut rien réclamer.
Les vieux parchemins ( 4 ) sont inutiles , et les figures gothiques elles-mêmes n'obtiendraient rien , car les places sont toujours occupées par de beaux hommes , par cette raison que l'on n'admet au sérail que des enfans d'une beauté remarquable.
Cette circonstance est bien importante , car les Turcs disent que dans un corps* laid ou difforme, il ne peut se trouver une âme grande, élevée et sensible.
La séduction des hommes en place, par les charmes et les intrigues des femmes n'a pas lieu parmi eux. Les plus grandes dames , les plus jolies femmes ne pouvant avoir aucune relation avec les hommes doivent renoncer à obtenir des places pour leurs favoris , ainsi qu il se pratique dans toutes les cours européennes; d'ailleurs la morale du Coran proscrit les titres^
les favoris, les intrigues (tes femmes; et le beau sexe en Turquie rt'a ni crédit, ni influence dans les affaires publiques, si ce n'est, et encore rarement, quelques sultanes.
Mais, dira-t-on, d'après cet exposé sur le gouvernement delà Turquie, il semblerait que ce pays fût mieux gouverné qu'aucun autre ?
C'est en effet une vérité , si on le compare aux autres gouvernemens absolus d'Europe. Sans doute il doit s'y commettre des injustices, parce que partout où il y a des hommes, il se glisse des erreurs et des imperfections; mais il doit moins s'en rencontrer qu'ailleurs ; car lequel doit être le mieux administré , entre deux gouvernemens absolus, ou celui dont le chef, les ministres, les magistrats, les généraux, ont l'habitude du travail , de l'obéissance, la pratique la plus sévère des préceptes de morale, et la plus vaste responsabilité? ou bien celui dont ces mêmes personnages sont élevés dans la corruption des mœurs, et ne fondent leur titre à l'avancement que sur- les intrigues des cours, suite de cette corruption de mœurs, ou bien encore sur de vieux parchemins ?
Quant à ce mode ou droit d'avancement en Europe, les Turcs s'en moquent, et disent comme pensait et disait Ninon de Lcnclos : les
grands seigneurs se glorifient du mérite de leurs ancêtres parce qu'ils n'en ont pas d'autre.
Pour nous convaincre que le gouvernement de la Turquie est le plus juste de tous les gouvernemens absolus, nous n'avons qu'à arrêter nos regards sur ses habitans.
Quelle est la preuve qu'un gouvernement soit juste ? Quels sont les thermomètres poli-* tiques qui peuvent faire connaître le degré de sa justice et celui du bien-être des peuples? Ce sont les habitans eux-mêmes : car les habitans d'un empire ou d'un royaume, dont les institutions sont vexatoires , et les injustices journalières , fuient leurs pénates, s'éloignent de leur famille , de leurs amis , pour trouver ailleurs leur sûreté, leur liberté individuelle, et vont chercher en d'autres lieux une nouvelle patrie.
Voyons-nous les Turcs s'éloigner de leur pays pour des injustices criantes? Non , du tout. Voyons-nous les habitans des autres états absolus de l'Europe , aller chercher leur liberté individuelle , leur tranquillité chez les Turcs ? Oui , et en grand nombre , surtout dans la ville de Constantinople; les étrangers, Russes, Allemands, Italiens et Français y abondent. Pourquoi y viennent-ils , malgré les formes despo-
tiques du gouvernement ? C'est qu'en Turquie il n'y pas de lettres de cachet , d'alien-bill , d'inquisition religieuse et politique ; il n'y a pas non plus de question , de torture ; c'est parce que surtout , la justice distributive le prœmium el pœna , ainsi que nous a dit l'historien Chakondyle , y est religieusement observée , et qu'elle frappe sur les grands comme sur le peuple ; et parce qu'enfin , malgré ces formes despotiques , chacun est tranquille , chacun est en sûreté. Il y a des esclaves , il est vrai, comme en avaient les anciens Grecs, les Romains , comme en ont encore les Américains ; mais le bourgeois , le paysan sont libres, on ne voit pas de vassaux attachés à la glèbe comme en Russie.
Dans cette immense ville deConstantinople, il n'y a pas d'espions autres que ceux qui sont à la suite des ambassadeurs. Personne n'est espionné dans les lieux publics , ni dans sa maison : le gouvernement n'attache aucùneimportanceà savoir le détail dece qui s'y passe, ou de ce quis'y dit; il n'emploie pas une armée d'espions, il ne veut pas corrompre son pays; car l'espionnage est hors la morale (5). Si ce gouvernement corrompait les mœurs, il serait bientôt détruit. Ses bases solides, profondes, sont dans la morale, dans la
stricte observation de son code sacré, exigée de tous , suivie par tous : ôtez ce frein qui contient les hommes publics et privés , tout bientôt . sera bouleversé et détruit.
Il est encore remarquable que nulle part en J Turquie , on ne demande de passe-port , on ne voit pas non plus dans les grandes villes des troupes de police et de sicaires armés. Les janissaires en sentinelle n'ont que des bâtons , le port d'armes est défendu en temps de paix, dans l'intérieur des villes à tous les militaires : les autres gouvernemens absolus seraient-ils en sûreté avec ce système? Non sans doute, parce que les injustices sont à 1 ordre du jour, de la part des hommes en place , et que le ressentiment et l'inquiétude du malaise fermentent dans l'esprit des peuples, parce qu'enfin la corruption est dominante dans les gouvernemens , et parmi les habitans. Une sollicitude administrative s'étend sans cesse sur les ressources d'existence , chez ce peuple que nous appelons incivilisé ; il existe des règlemens combinés dç te\le sorte, que les provinces les moins fertiles de ce vaste empire reçoivent le superflu des provinces productives qui sont obligées de verser en leur sein la surabondance de leur récolte; par cette sage prévoyance elles sont
toutes à l'abri des famines et des disettes.
La classe des cultivateurs est particulièrement favorisée par les institutions du gouvernement turc, tandis qu'en Russie, en Pologne et autres lieux, le laboureur est serf, qu'en Allemagne il est vassal ; .qu'en France, avant la révolution, il l'était pareillement; en Turquie, il est , et a toujours été libre.
Le paysan turc n'a pas de seigneur , il travaille pour son existence, pour celle de ses enfans; il n'est pas comme le paysan russe forcé de travailler pour son maître, son seigneur, pendant toute la semaine , pouvant à peine obtenir deux jours pour s'occuper à son profit, et faire vivre sa femme et ses enfans. Le paysan turc s'établit partout où il lui convient, il peut embrasser la profession qui lui agrée le plus, il peut aller d'un bout de l'empire à l'autre, en sortir, et parcourir le monde à volonté; le paysan russe ne peut s'éloigner d'un pas au delà du territoire de son maître , s'il n'a obtenu une permission (6), sous peine d'être pendu , ou de recevoir au moins la bastonnade. Les Turcs de toutes les classes, de toutes les conditions, s'ils rendent des services éminens à l'état, peuvent parvenir aux premières dignités civiles ou militaires; et loDg-temps avant que le phi-
losophe de Ferney eût consacre, par sa plume immortelle , ce principe d'une éternelle vérité :
« Les mortels sont égaux , ce n'est pas la naissance ,
C'est la seule vertu qui fait la différence.
Il est de ces esprits favorisés des cieux ,
Qui sont tous par eux-mêmes, et rien par leur aïeux. »
les Turcs lavaient mis à exécution : et loin de rougir , ainsi qu'il se fait chez nous , d'une basse extraction , quand ils se sont élevés , il la rappellent , et se font gloire du point dont ils sont partis (7).
On peut donc conclure que dans ce pays, qui semble le plus despotiquement gouverné , il se trouve des institutions d'une philantropie inconnue aux autres états de l'Europe, et que l'arbitraire qui pourrait s'exercer journellement , d'après la nature du gouvernement , se trouve en général repoussé par le respect pour la morale, et par la stricte observation du Coran.
Les Turcs ne sont pas même attachés aux formes despotiques de leur gouvernement au point de les avoir imposées à tous les peuples conquis par leurs armes. Le protectorat du grand seigneur en Afrique (8) prouve que le gouvernement turc sait quelquefois se prêter aux
habitudes, à la localité , à la tendance îles esprits dans les pays vaincus.
D'après cet exposé des institutions des Turcs , on pourrait s'étonner que les Grecs eussent cherché à secouer leur joug; mais lorsquemème aucune influence étrangère n'y aurait contribué, le caractère fier et indépendant des Grecs, chez lesquels il reste encore des tracesde l'ancienne fierté Spartiate (9) et un vif amour de la liberté, aurait seul suffi pour les faire aspirer à l'affranchissement du joug ottoman , et à redevenir une nation libre et indépendante; ils forment d'ailleurs un corps de nation à part, tributaire du grand seigneur; leur religion , leurs mœurs, leurs coutumes, tout les sépare des Turcs; ceux-ci les regardent, même en temps de paix, comme des infidèles, soumis, il est vrai, mais toujours à leurs yeux infidèles.
Le grand seigneur nomme les pachas ou gouverneurs , et les diverses autorités qui veillent sur les contrées grecques, et qui vont en recevoir les tributs. Souvent il se trouve des a gens de ce pouvoir qui , par une haine particulière pour toutes croyances opposées au Coran, ou par une avarice enhardie par l'éloîgnement des autorités premières, se. permettent de fréquentes concussions et des vexations
réitérées vis-à-vis des Grecs. Le frein ordinaire des Turcs, la crainte de manquer aux préceptes du Coran les contient moins , dans ces cas ; ce sont des infidèles , et pour ce peuple fanatique c'est une excuse à bien des excès.
Mais dans les grandes villes , qui sont plus surveillées par l'autorité première , et dans la capitale de l'empire, les Grecs étaient plus humiliés qu'opprimés par les Turcs. Ils portent impatiemment leur joug , plutôt par fierté que par malaise; ce qui en est la preuve irrécusable , c'est qu'un nombre infini de Grecs habite par choix Constantinople, tandis que plusieurs d'entre eux, excessivement riches, pourraient choisir pour résidence, Paris, Londres, Vienne et Pétersbourg. Il faut remarquer aussi que la population de cette capitale , qui s'élève à environ douze cent mille âmes , comprend infiniment plus d'étrangers que de Turcs d'origine et de religion ; les autres habitans sont pour la plupart des Grecs auxquels se joignent des Européens; cette considération seule prouve que l'on doit y trouver tranquillité, sûreté et justice; sinon, comment expliquer qu'un petit nombre de dominateurs, comparativement aux dominés, puisse opprimer fortement et impunément, depuis des siècles, des masses énormes,
qui eussent tenté de se soulever ou de s'éloigner. L'intérêt du gouvernement turc garantit donc sa modération au moins dans sa capitale. Les vexations envers les Grecs étaient réprimées, souvent même punies; mais elles existaient en plusieurs lieux.
Les Grecs cultivent le commerce, et en font un immense avec les Turcs , les Perses , et même avec la Chine ; ils aiment les Russes , les regardent comme des co-religionnaires ; cependant, en des circonstances ordinaires ils ne préféreraient pas leur domination à celle des Turcs; et, quand ceux-ci envahirent la Morée, les Grecs de ces pays , selon les historiens , allèrent au-devant de la domination ottomane, fatigués qu'ils étaient de celle des Vénitiens (10). Ce qui prouve que les Grecs dès lors n'avaient pas mauvaise opinion du gouvernement turc ; mais aujourd'hui , ce qu'ils désirent , ce qu'ils demandent, ce qu'ils méritentpar leur courage, c'est leur entière indépendance.
En effet , si les Grecs ne faisaient qu'échanger cette domination pour celle des Russes , ils y perdraient infailliblement, ils passeraient sous un gouvernement absolu, plus arbitraire encore que le despotisme turc. Sous la domination russe, Je peuple gémit, les grands peuvent
tout impunément. Sous celle des Ottomans les grands, quand ils sont injustes, doivent seuls trembler, la tranquillité et la justice sont pour la généralité dçs habitons.
Quant à la nation turque, en la considérant en masse, et isolément de ses tributaires, elle est fortement attachée à ses institutions par sa religion et par le sentiment du bien-être (i i) qu elle y trouve. Aussi ne les changerait - elle pour aucune autre; les Turcs paient peu de contributions , leurs besoins sont bornés , parce que leurs désirs le sont aussi. Ils sont sobres , modérés; l'hospitalité s'accorde chez eux aux passagers de quelque religion qu'ils soient, et aux pauvres sans rétribution ( i a). Les voyageurs en Turquie n'ont rien à craindre, ni pour leur bourse, ni pour leur vie; ils peuvent voyage* jour et nuit sans danger, personne ne s'occupe de leurs richesses. Le Coran défend le vol, le Coran punit le vol, c'est assez pour en ôter la tentation.
Aussi les vols et les assassinats sont-ils extrêmement rares en Turquie et dans l'immense ville de Constantinople , les voleurs de profession sont totalement inconnus.
Concluons donc qu'à beaucoup d'égards l'organisation et le gouvernement turc offrent
des traits remarquables , et faits pour attirer l'attention de l'observateur qui , s'élevant audessus des préjugés vulgaires , ne condamne et n'absout que d'après un sévère examen. Je n 1 ai rien avancé, je n'ajouterai rien qui ne soit reconnu par les historiens de l'empire ottoman. J'ai dû en conclure que le gouvernement turc était le mieux affermi des gouvernemens absolus 'd'Europe , quant aux causes intérieures de destructions. J'ai dit que ses bases , ou plutôt ses institutions étaient plus solides que celles des autres états absolus, parce que, je le répète, en Turquie les institutions sont garanties de toute innovation , autant par les lois religieuses que par les lois civiles, qui ne sont qu'un seul et même code : que les lois morales leur prêtent un nouveau soutien , parce qu'elles sont obligatoires, et exigées de tous sans distinction; et que leur stricte exécution établit une situation favorable pour le corps de la nation. Ces bases s'appuient sur le contentement du peuple turc, et par conséquent sur son attachement à sa religion , à son gouvernement et k ses lois qui s'opposent à toutes innovations; c'est cette disposition d'idées qui chez un peuple donne un solide appui aux institutions; c'est ce que j'appelle le terrain ferme el
stable sur lequel elles doivent reposer; il ne manque rien, à cet égard, au gouvernement de l'empire ottoman , et , comme on le verra par l'exposé de ses institutions , elles sont tellement calculées dans l'intérêt de la généralité , que tout est sacrifié à ce but.
Ces notions générales sur l'organisation de l'empire ottoman auront suffi sans doute pour préparer l'attention sur le développement particulier de chaque partie d'administration; il reste donc à les placer sous les yeux du lecteur, afin de lui offrir un tableau complet, d'après lequel il puisse observer , examiner, les diverses parties , la proportion et les nuances de ce corps politique colossal.
Nous passons d'abord à sa force militaire , et à tout ce qui s'y rattache, avant de pénétrer dans le sérail et dans la partie administrative du gouvernement des Turcs.
>l<BARlîSAVI®ft