‹ Charte turqueChapitre 8 sur 34 · JANISSAIRES SOLDES · texte numérisé non relu

JANISSAIRES SOLDES

Les janissaires forment toute l'infanterie de ligne et de garde impériale de l'empereur turc, payée, par le trésor de l'empire.

Ils furent institués par Orcan (i3), empereur des turcs : il leur donna le nom de janissaires. Ce mot en turc , signifie nouvelle milice ; et en effet , ce fut une milice d'un nouveau genre qu'il institua , puisqu'il composa ce corps de jeunes esclaves chrétiens , pris en bas âge et élevés dans la religion mahométane : il assigna à ce corps un habit particulier. Ces

jeunes soldats, soumis à des maîtres sévères, apprirent de bonne heure , à obéir et à supporter la fatigue et la faim ; et comme ils espéraient un avancement rapide pour prix <fe leur docilité et de leur courage , et en outre une existence assurée pendant toute leur vie , ils firent des prodiges de valeur.

Leur nombre n'était d'abord que de six à sept mille : c'était une légion , ou plutôt une phalange turque : cette brave jeunesse se distingua d'abord et contribua beaucoup aux victoires d'Orcan contre Aiidronic , empereur des Greqg, qui, ayant passé la mer pour s'opposer aux incursions des Turcs, fut vaincu. Orcan , après avoir battu ce prince en plusieurs rencontres , dans l'une desquelles il fut blessé , le contraignit à une prompte retraite. Cette même phalange contribua aussi à la prise de Nicomédie , qui rendit Orcan souverain du territoire qui l'environnait, et qui s'étendait assez loin : ce fut avec les mêmes troupes qu'il prit Nicée , malgré sa longue résistance et la valeureuse défense des Grecs : enfin , ce jeune corps militaire se distingua partout , décida de toutes les affaires, et assura les conquêtes d'Qrcan et de ses successeurs.

Amurat son fils , sachant apprécier les ser-

vices que ce corps avait rendus à son père, et bien persuadé que des armées rompues au travail , et dociles à la voix de leurs chefs , seraient le plus grand ressort de sa puissance * s'efforça de perfectionner encore la discipline que son père et son grand-père Ottoman I er . , avaient déjà établie , et de rendre stable en même temps l'organisation de son armée. Il commença par ordonner l'augmentation des janissaires ; il établit à cet effet une loi qui portait, que de cinq esclaves en bas -âge, que Ton prendrait sur les chrétiens, il y en aurait un qui appartiendrait au sultan. Il les envoyait d'abord chez les paysans d'Asie , pour les endurcir au travail , à la fatigue , à l'obéissance , aux privations , et pour être instruits dans la religion mahométane. Ensuite ils étaient assujettis à sept ans de noviciat avant leur admission définitive dans le corps des janissaires; pendant ce temps, on les exerçait à des travaux plus pénibles encore; à fendre du bois , à porter des fardeaux pesants , même à la nage ; de la même manière que les Romains l'exigeaient de leurs nouveaux conscrits nommés tirons.

Pour rendre ce corps plus imposant , Amurat ordonna qu'il reçût une espèce de consécration, et lenvoya à cet effet à un dervis, ou moine

turc, que la sainteté de sa vie rendait vénérable. Sitôt que les janissaires se furent prosternés devant lui, le solitaire affectant un ton prophétique, mit la manche de sa robe sur le premier d'entre eux , en disant : « Que leur nom » soit janissaires ; que leur contenance soit Jîère ; » leurs mains toujours victorieuses, leurs épêestou- » jours tranchantes, leurs lances toujours prêtes « à frapper la tête de l'ennemi; et que leur couj> rage soit la cause de leur constante prospérité.»

Voilà pourquoi le nom de janissaires , qui leur avait été donné par Orcan , leur est resté , malgré qu'il signifie nouvelle milice ,- c'est pourquoi aussi leur bonnet a pris la forme d'une manche , forme qu'ils adoptèrent comme emblème de la manche du moine qui les consacra.

Comme ce fut Amurat qui institua leur noviciat, qui prescrivit leur consécration , leur organisation , et leur mode d'avancement , plusieurs historiens ne rapportent leur établissement qu'au temps de cet empereur, bien qu'ils eussent été créés par son père Orcan , ainsi que nous l'avons dit. Le soin qu' Amurat prit ensuite pour l'entretien et l'éducation de ce corps, loin d'avoir été perdu, fut récompensé d'une manière éclatante; la valeur de cette troupe augmenta à un tel degré qu'elle inspirait la ter-

reur partout où elle se présentait. Ce pripce lui dut toujours la victoire et par conséquent ses conquêtes : les janissaires continuèrent sous ses successeurs à faire des prodiges de valeur.

Cette milice n'était composée autrefois , ainsi qtie nous venons de le dire , que d'enfans de chrétiens tous élevés dans la religion mahométane ; mais depuis quelque temps cette disposition n'a plus lieu. Les Turcs indigènes ont demandé et obtenu de faire partie de ce corps, qui jouit d'un grand nombre d'avantages, et qui assure d'une manière certaine l'existence de ceux qui en font partie. Le gouvernement turc a dû céder à leurs instances, sans doute à cause de la difficulté qu'on éprouvait pour avoir toujours au complet cette milice, lorsque les guerres devinrent plus rares et procurèrent moins de jeunes esclaves chrétiens. Néanmoins, malgré que les Turcs naturels soient admis dans ce corps, il y a toujours un certain nombre de janissaires qui sont des enfans de chrétiens pris par les Algériens et les Tunisiens , et qu'on envoie au grand seigneur : les uns et les autres sont obligés de faire leur noviciat

Ceux des janissaires qui sont fils de chrétiens parviennent plus facilement aux plus hauts

«rades. Pendant leur noviciat on les appelle (fgiams - oglans : ils sont sous les o d'un chef appelé stambol-aga. Sa charge l"o blige à surveiller leur éducation , à les accoutumer à toutes sortes de fatigues et de travaux, à les rendre soumis , vigilans et propres à souffrir toutes les incommodités de la guerre. Il y a quantité' de ces agiams-oglans qui ont leur demeure dans les loges des jardins du sérail du grand seigneur, qui sont en grand nombre.

Là, on les occupe aussi à cultiver la terre, à planter, et à faire tous les ouvrages des champs. Il y en a d'autres qui sont logés dans les sérails de Pera,dlbrahim-Pacha, et d'Andrinopie, où leur emploi principal consiste à planter des arbres en allées pour les promenades , à faire des berceaux, des grottes, des fontaines. On leur apprend à lire , à écrire , et les calculs , choses essentielles pour leur avancement, et à bien parler le turc. Depuis quelque temps , cependant, le noviciat n'est plus aussi rigoureux ; il y a même des jeunes Turcs qui sont présentement admis dans le corps des janissaires, au bout d'un an de noviciat, ce qui l'a fait dégené rer beaucoup, d'autant plus qu'il a perdudepuis long-temps l'habitude de la guerre.

Quand les agiams-oglans sont définitivement

admis dans le corps des janissaires , on pratique la cérémonie suivante : On les fait marcher sur un rang , par file , l'un après l'autre selon leur âge , tenant par derrière le bord de la veste de leur camarade. Ils se présentent devant le commissaire qui enrôle leur nom sur le registre du grand seigneur; après quoi ils courent le plus vite qu'il leur est possible vers leur odasbachi (capitaine), qui leur donne à mesure qu'ils passent un petit coup sur l'oreille : ce coup les rend sacrés et sous la direction de la discipline miKtaire. Dès qu'un janissaire l'a reçu , il se croit , dit l'historien Warnery, aussi sacré que nos prêtres catholiques quand ils reçoivent les ordres in sacrés.

Les janissaires ont à Constantinople quatrevingts quartiers d'ancienne fondation, qu'on appelle eski-odhuler, et quatre-vingt-deux appelés jeni-odhuler, ou les nouvelles chambres; ils ont aussi de très-beaux quartiers à Andrinople.

L'officier supérieur de chaque chambrée ( ou quartier ) se nomme ticher-bachi. Ces quartiers sont organisés par compagnies appelées- ortas ou odas.

La plupart des janissaires vivent dans le célibat; ce n'est pas qu'on les empêche de se marier , mais ceux qui se marient ne doivent

plus prétendre à être élevés à aucune charge , parce qu'on pense que l'attachement qu'ils ont pour leur famille ne leur permet pas de s'appliquer avec le même zèle à la guerre et au service du grand seigneur.

Durant la paix, ks janissaires mariés sont même dispensés de toute sorte de devoirs militaires, excepté de monter des gardes, de se trouver tous les vendredis à leur chambrée et de se présenter devant leurs ofuciers.Tous les janissaires devraient habiter dans leurs casernes (ou chambrées); mais commeaucune femme ne doit

{y entrer; que si l'une d'elles y pénétrait et qu'elle y fût outragée , fut-elle sultane, elle ne pourrait s'en plaindre ; on permet à ceux qui sontmariés d'avoir un logement en ville, où ils font ordinairement quelque commerce.

Les ortas ou compagnies de janissaires ne sont pas toutes d'égal nombre ; mais ce corps , augmenté successivement par les empereurs, à cause de sa bravoure , a été fixé au complet de quarante mille hommes.

Chaque ortas, en temps de guerre, porte sur ses tentes , pour se distinguer l'une de l'autre , une marque particulière, comme un oiseau, un sabre, un turban.

La paye d'un janissaire , nouvellement en-

rôle n'est que de quatre sous par jour, mais elle augmente d'un sou tous les ans , jusqu'à douze sous par jour , qui est le maximum pour le simple janissaire en temps de paix mais en temps de guerre , et après la guerre , cette solde s'augmente en proportion des services et des actions d'éclat de chacun.

Chaque janissaire peut parvenir au grade de kia-hia-bey , c'est - à - dire lieutenant général des janissaires. Il pourrait même parvenir à celui de janissaire aga qui est le grade de général en chef; mais cette place n'est accordée aujourd'hui qu'à des officiers de l'hasoda, surtout en temps de paix ; mais quand on est en guerre , elle s'accorde indistinctement au mérite militaire, c'est-à-dire exclusivement au talent et à la bravoure des janissaires.

Le grade de kia-hia-bey , ou lieutenant générai des janissaires , est toujours donné soit en paix soit en guerre , à celui qui par son mérite a été promu du rang de simple janissaire au rang d'officier , et qui , passant par tous les grades d'officier, se distingue assez pour mériter le poste éminent de lieutenant général. Celui qui y parvient , est toujours l'idole des autres janissaires : tel est l'effet de l'esprit de corps. Indépendamment de la paye de cette troupe,

elle est nourrie par le grand seigneur. Les janissaires ont leurs repas à des heures fixes , et mangent dans leur réfectoire comme font nos invalides dans leur hôtel.

Les janissaires reçoivent en outre un habit complet, le linge, la chaussure et un vêtement en drap de Thessalonique qui est fort chaud.

Ces divers effets se distribuent à chaque chambrée au mois du ramazan. Ainsi ils sont suffisamment payés, nourris et vêtus. « Il s'en faut de beaucoup , dit Biccaut , que la meilleure infanterie de la chrétienté, soit aussi bien entretenue. »

Le janisssaire n'est jamais inquiet sur son avenir ; sa subsistance est assurée pour toute sa vie. Dès l'instant qu'il est inscrit sur le registre matricule de sa compagnie , sa paye ne fait qu'augmenter tous les ans, et quand il est vieux, il a droit à la même nourriture, aux vêtemens, au maximum de sa paye et aux autres avantages de détails, tels que bois, huile, etc., dont jouissent les autres janissaires. On leur donne le choix de rester dans leurs anciennes casernes , ou de se rendre utiles dans quelques - unes des forteresses de l'empire , où souvent ils ont double paye. Quand ils ont soixante-dix ans , cette double paye est de

dj;oit, et prise sur la caisse ou trésor du corps, provenant de la succession des janissaires, et de leur aga quand il meurt sans enfant.

On envoie souvent les vieux janissaires* qu les blessés dans la Natolie , où le corps a des biens considérables en dotations , et là ils jouissent d'une aisance encore plus grande.

' Le janissaire qui a perdu un membre à Far* mée , quel que soit son grade a d roit également à la double paye durant toute sa vie ; il est soldé par le trésor du corps , et le simple janissaire , dans ce cas , outre sa double paye , a droit à tous les avaitfages signalés précédemment, et de plus à quelque dotation.

C'est ainsi que cette nation appelée par nous barbare , traite ses défenseurs quand ils sont parvenus à la vieillesse * ou quand ils ont été mutilés à l'armée. Voilà leurs lois, leurs règle* mens utilitaires ; sont-ils révoltans, sont-ils inhumains? j'en appelle au lecteur.

En opposition à ces règlemens , que l'on considère quelle est la reconnaissance des nations civilisées pour leurs militaires , vieux, ou hors de service (12). On les traite à peu près comme Içs chevaux de la troupe : quand ces «terniers sont estropiés , ou hors d'âge , ils sont

mis à l'écart et vendus pour satisfaire à un travail souvent excessif ; il en est de même pour les hommes qui blanchissent sous les armes , ou qui payent de leur sang les lauriers qu'ils ont cueillis. Soldats ou officiers , sitôt qu'ils cessent d'être utiles , ils sont contraints de quitter le corps, et s'ils n'ont pas de fortune , s'ils n'ont pas assez d'années de services pour avoir droit à une chétive pension , ils ne peuvent attendre leur subsistance que du travail ou des bienfaits. Or, comme ceux-là sont rares , combien n'a-t - on pas vu de vieux guerriers souffrir la faim , lefroid et l'abandon, et tendre la main qui avait défendu leur pays(i4)-

En temps de paix, il faut trente années de services pour obtenir la plus modique pension, et une décision ministérielle peut suffire aujourd'hui pour la faire perdre. Cependant nos nations civilisées devraient l'emporter, en reconnaissance , sur celle qu'elles veulent appeler barbare ! le vieux soldat ne devrait point manquer du nécessaire , le soldat mutilé mériterait des consolations, et personne n'aurait plus de droit que lui à ces insignes extérieurs institués pour être le prix du sang versé pour l'état , et non pas destinés à l'intrigue et à la faveur.

Revenons aux janissaires , l'état pourvoit à l'existence des enfans des officiers et des simples soldats. Ces enfans sont appelés oturas; ils ont des vivres qui consistent, pour chacun , en six onces de riz ou vermicelle , huit onces de viande, et dix-huit onces de pain; en outre, ils ont d abord un sou de paye par jour ,' ensuite ils en otot deux.

Les officiers qui ne sont pas mariés et qui logent dans les casernes, indépendamment de leur paye , ont aussi leur nourriture dans un réfectoire à part; d'autres officiers, ci-dessous désignés , ne peuvent se dispenser de loger • aux casernes où ils ont de beaux appartemens. Ce sont :

L'Oda-Bachi , capitaine ;

Le Vékil-Hari , quartier-maître , ou économe et maître des dépenses ;

Le Bairak-Tar , porte-enseigne ;

Le Askgi-Tar , officier de cuisine ;

Le Kara-Kullugi , second officier de cuisine ;

Le Shaka , officier qui surveille la propreté des casernes et la provision d'eau , tant pour la boisson que pour le cas d'incendie.

Il règne , partni les janissaires , un esprit d a corps incroyable : si l'un d'eux est attaqué dans les rues, il n'a qu'à dire : à moi , mes coma-

en:

rades! et tous épousent sa querelle; si c'est un officier, tous les soldats lui font un rempart de leur corps. Il arrive quelquefois que dans l'ivresse, ils se permettent des excès; aussi le janissaire: aga ou général en chef, à cheval , accompagné d'environ quarante personnes de sa suite , et de quelques munigis , hommes qui portent des flambeaux, parcourt nuitamment et de jour les rues de Constantinople, pour s'assurer si des janissaires ivres ne font pas des insulte saux juifs ou aux chrétiens; et lorsqu'il en rencontre qui commettent des désordres, ou qui attentent à la liberté ou à la sûreté individuelle , il les fait arrêter et traduire devant le conseil de guerre ou divan. Le conseil, après avoir examiné le fait, condamne le coupable d'après les lois : si la faute est médiocre , à être battu sur la plante des pieds; si elle entraîne la peine capitale, à être étouffé, cousu dans un sac, etjeté à la mer; mais, pour éviter les séditions , les janissaires ne sont jamais punis en public.

On fait les exécutions de nuit , et on jette isuite le corps à la mer. Autrefois on tirait un coup de canon pour le simple janissaire, et trois pour l'officier , au moment de les jeter à la mer; cette coutume n'est plus pratiquée.

On ne les confond jamais dans les prisons avec les malfaiteurs; la considération les accompagne dans ce lieu même , où ils trouvent, quel que soit leur délit , un lit , une table , un sofa , une bonne nourriture, de l'eau fraîche et une chambre propre; chacun a la sienne, et, quand le cas n'est pas très-grave , ils ont la faculté de se promener dans les cours des prisons qui ne sont exclusivement que pour les janissaires.

< Avant de faire mourir un janissaire , la compagnie à laquelle il appartient, et si c'est un officier tout le corps, demande qu'on lui <3fce son titre et son rang. Alors on raye son nom des registres , afin qu'il meure simple croyant, et non avec le titre de janissaire, parce que ce corps prétend être exempt de l'ignominie du supplice.

Puisque nous venons de parler éa conseil de guerre (divan ), qui se rassemble dans le palais du janissaire aga, ajoutons que c'est devant ce conseil que sont portées les plaintes, soit des bourgeois contre les janissaires, soit de ceux-ci contre leurs camarades ; ce conseil fait en outre les propositions au grand seigneur , relativement à l'administration du corps , et celles pour les récompenses et l'avancement

Les janissaires ont leurs sudars dans chaque province: ce sont des officiers supérieurs, qui commandent à tous les janissaires dans toute l'étendue de la juridiction de ces provinces : ils sont promus à ce grade du rang de simple soldat ; la place de ces sudars est fort avantageuse, ils deviennent riches en peu de temps par les présens ou l'argent des bourgeois qui , pour jouir des exemptions et de la considération accordés aux janissaires, et pour éviter les taxes que ceux-ci ne supportent pas, se font inscrire dans ce corps , sans autre obligation que de seArir en temps de guerre, et sans toucher aucune solde ; nous reviendrons sur cette espèce de janissaires volontaires non soldés.

Quant à ceux soldés , ils forment la garde de Constantinople et des autres grandes villes , et se trouvent en faction aux portes et aux avenues de cette capitale : ils n'ont pas d'armes à feu , montent la garde avec un bâton , et c'est avec un bâton qu'ils son t en sentinelle : ils laissent toute la nuit passer le monde tranquillement , et l'on n'entend jamais à Constantinople , les cris alarmans de qui vive.

Nous avons dit que le général en chef de

itte milice, le janissaire aga, était choisi en

7* temps de paix parmi les officiers de Fhasoda , ou chambre impériale du sérail , parce que cette place est extrêmement importante , par l'influence qu'elle doit donner sur la troupe , et qu'ainsi il est prudent de ne la confier qu'à des personnes élevées dans le sérail , et qui doivent leur éducation soignée et leur avancement au grand seigneur; cette prévoyante politique servit à étouffer quelques révoltes des janissaires.

Lorsque le générai aga meurt sans enfans , que sa mort soit naturelle , ou qu'elle arrive par sentence du divan et du grand seJpkur , ses biens ne spnt pas confisqués au profit du sultan , comme ceux des visirs ou pachas ; mais le trésor des janissaires en hérite, pour en faire jouir les simples janissaires par l'augmentation de leur solde, dans leur vieillesse, ou dans Je cas de blessures graves ou d'accidens imprévus.

Quand cet aga va au divan de l'empereur; il est monté sur un cheval couvert d'un caparaçon brodé d'or et parsemé de grosses perles fines, le mors est fort large, et le cheval a sur la tête une plaque d'or ; on voit pendre à sa selle jine massue d'argent , et les étriers sont de même métal. Uaga est suivi de tout son

équipage , un esclave lui tient les étriers quand il monte à cheval, et de peur d'accident on conduit derrière lui un cheval de main; un Jengi backi (écuyer) est présent pour le servir. Toutes les fois qu'il y a divan, il doit se trouver dans la cour du sérail une garde de quatre à cinq cents janissaires. Ces conseils se tiennent trois fois par semaine : les janissaires de garde autour du divan, sont nourris ce jour-là de la cuisine du grand seigneur ; mais lorsqu'ils ont quelques mécontentemens , ils le témoignent en renversant les plats sans manger; aussitôt le grand seigneur et les principaux ministres, qui savent que ces révoltes peuvent devenir fatales , s'empressent d'en connaître la cause , et de les apaiser, en leur accordant tout ou une partie de ce qu'ils demandent, et en leur faisant de belles promesses; mais ils ne se laissent pas séduire par les paroles, si leur mécontentement est grave et s'il porte sur des sujets qui intéressent le bien de l'état, ou sur des injustices nombreuses et criantes ; alors la tète du grand visir, ou de celui dont ils ont a se plaindre doit en répondre: celle du grand seigneur serait même en danger, si on ne leur donnait pas satisfaction. Les janissaires ne cessent de marquer leur mécontentement

que lorsqu'ils sont parvenus à leur but, ou lorsqu'ils ont vengé la nation des injustices des agens du gouvernement , qui s'écartaient des lois du Coran.

Les janissaires, ayant toujours agi de cette manière , se sont fait une mauvaise renommée; ils passent , parmi les Européens, pour des soldats indisciplinés sur lesquels le gouvernement ne peut pas compter, pour des soldats mutins, exigeans et injustes. Eh bien ! rien n'est moins fondé que cette opinion ; ils sont jugés superficiellement d'après nos usages, et non d'après la marche des choses en Turquie. Loin que les janissaires soient les ennemis du gouverne* ment , ils en sont le plus grand soutien* Abolissez le corps des janissaires,, et l'empire ottoman n'existera plus sous peu d'années; il est vrai que cette troupe a renversé plus d'une fois les hommes du gouvernement ottoman, tels que des ministres , des eunuques favoris , quelquefois même des sultans inhabiles ou pervers; mais non les principes de la légitimité, de la dynastie régnante, non l'empire ottoman, qui sont sacrés pour eux. Ils renversaient ' les hommes qui s'écartaient des lois , pour conserver les lois et les coutumes dans leur intégrité.

Les janissaires sont le parti, ou pour mieux dire les organes de l'opposition ; ce parti d'opposition estterrible, ses forces sont colossales, ses moyens sontviolens ; il est composé de tous les hommes de la loi appuyés par la troupe; mais il est fort , en raison du colosse despotique contre lequel il lutte , et qu'il se trouve obligé de combattre.

On serait bien dans l'erreur si on croyait que les janissaires agissent d'après leur caprice ou par leur simple volonté ; il est vrai qu'il arrive quelquefois, quoique très-rarement, qu'ils se révoltent pour des intérêts particuliers de corps , mais alors le gouvernement n'a rien à craindre pour lui-même : il s'occupe de leurs griefs et de leurs demandes, et y fait droit avec justice : tout est fini et rentre dans l'ordre. Ces troubles arrivent quelquefois dans tous les corps militaires européens; ce qui les détermine est ordinairement l'inexactitude à payer les trimestres , mais dans ce cas la révolte ne passe pas au delà des portes du Sérail : on les solde en totalité ou par à -compte, tout cesse ainsi , et les officiers emploient tout leur zèle pour empêcher le moindre excès.

Mais les janissaires sont terribles quand ils se soulèvent pour les intérêts nationaux , ou

généraux, lorsque l'empire ottoman est mal gouverné 9/ que le sultan , le muphti , le grand visir et toutes les autorités se permettent des injustices criantes et multipliées, quand ils méprisent les hommes et négligent la justice , quand ils cessent d'accueillir les placets , quand ils ne font point droit aux réclamations , enfin lorsqu'ils s'écartent des lois de la morale et du Coran , et qu'ils plongent la nation dans l'oppression et la misère. Quand le mal arrive à un degré imminent , il n'y a plus de salut pour eux. Le grand seigneur lui-même paye de sa tête ses propres fautes, et celles des ministres qu'il devait surveiller , ou bien il est détrôné ; le grand pontife , quelque sacré qu'il soit , est étranglé, et l'on fait tomber aussi la tête des ministres injustes et prévaricateurs.

Dans ce pays, quand lès ministres se sont attirés la haine ou le mépris de la nation , il n'y a pas de chambre haute pour les y reléguer , ils payent leurs erreurs de leur personne.

Mais on penserait à tort que de telles secousses dans l'état proviennent de la seule opinion ou volonté des janissaires ; ils n'agissent au contraire que d'après l'opinion générale ou nationale dont ils se font les organes , car les Turcs ont aussi une opinion publique : ils

n'ont pas, il est vrai , de journaux pour la diriger, mais il n'en ont pas besoin; ils observent la marche du gouvernement , ils voient bien s'il s'occupe de leur liberté individuelle, de leurs propriétés; et quand ils sont convaincus qu'il agit en sens inverse de la justice , qu'il est oppresseur, concussionnaire, tyrannïque, alors les Turcs jettent le cri d 'alarme qui se répand comme le feu électrique par tout l'empire; et par droit de représailles ils exercent la justice, et se vengent par eux-mêmes, p&rrïe qu'il est de la nature des gouvernemens despotiques de ne pouvoir obtenir justice autrement.

D'ailleurs, les janissaires ne pourraient agir de leur propre volonté, ils ne seraient pas soutenus, s'ils n'étaient d'accord avec la nation. C'est toujours par l'influence des gens de la loi, de l'uléma ( ou clergé ) , qu'ils se soulèvent. Le clergé turc est très -attaché aux lois de 4'é-

^tat, il forme et dirige l'opinion publique, d'après la vraie situation des choses et leur danger, et surtout d'après les principes du Coran. Or, quand les motifs de révolte sont fond.és, quand la charte turque est compromise , le chef du clergé qui est le muphti, le grand-visir, l'aga des janissaires , et les autres officiers les

soutiennent et s'unissent à eux-mêmes contre le sultan , lorsqu'il s'éloigne de ses devoirs.

On ne doit donc considérer les soulèvemens des janissaires que comme un effet d'opposition* Je le répète , il est terrible dans sa force , dans les moyens qu'il emploie ; mais s'il est proportionné aux forces de l'énorme pouvoir qu'il contient , il en est en même temps le conservateur. Si une puissance aussi absolue pou»

vait tout impunément , il arriverait , selon la teqdance naturelle des hommes et des choses 9 qu'elle tomberait dans des excès qui amène* raient bientôt sa propre destruction et celle de l'état , tandis que contenue , elle marche avec modération et dignité , et se conserve depuis des siècles entourée de nombreux ennemis.

Les côtés d'opposition des gouvernemens européens ™ s'offenseront pas, j'espère, de cette comparaison , d'après l'explication qui la suivie. On est d'accord maintenant que les par? tis d'opposition sont nécessaires aux gouver* nemens, pour surveiller Tempiétement des pouvoirs , et pour conserver un juste équilibra dans l'état. Ce sont des sentinelles attentives , jetant le cri d'alarme au moindre mouvement étranger. Abolissez la chambre des commanda de l'Angleterre, et sa puissance avec sa constt-

tution disparaîtra ; de même on peut dire , abolissez le corps des janissaires en Turquie , et l'empire ottoman cessera gavant peu d'années d'être ce qu'il est , et ce qu'il a été.

Le sultan , les visirs , les pachas eux-mêmes sont convaincus de cette vérité; on les croit ignorans en politique , on se trompe ; ils connaissent mieux que nous les ressorts de l'état turc , et les colonnes qui servent d'appui à cet immense empire. Aussi , quelle que soit la résistance qu'ils éprouvent de la part de ce corps , et les excès qu'il commette quelquefois , le gouvernement turc en fait le plus grand cas.

Quelques historiens ont prétendu que le grand visir Kiuperli avait entrepris et continué la guerre de Candie pour exterminer ce corps ; rien de moins vraisemblable que cette supposition , en ce qu'il était facile à cette époque de l'anéantir , puisqu'il n'était composé alors que d'esclaves chrétiens pris en bas âge. Pourquoi le gouvernement ne l'a - 1 - il pas fait ? Pourquoi , au contraire , porta-t-il tous ses soins , pendant cette guerre ,'sur le noviciat de cette troupe ? Parce que ce corps est le soutien de l'empire turc et du gouvernement , quoiqu'il ne le soit pas toujours des individus , parce que son ancienne renommée vaut une armée ; cette

renommée lui a été acquise par des conquêtes , et confirmée par maintes batailles gagnées , notamment dans la guerre de Candie.

Quelques auteurs , parmi eux Warnery , ont comparé les anciens strélitzs de la Russie aux janissaires ; mais rien de moins fondé que cette comparaison* Les strélitzs étaient de mauvais sujets qui se mêlaient, il est vrai, du renversement du gouvernement russe , mais leur but était le pillage , le désordre : un chef , un parti, les employaient tour à tour pour de l'argent ; mais il n'en est pas ainsi du corps des janissaires, un soulèvement de leur part a toujours un but moral : c'est pour conserver leurs lois et leurs institutions. Les strélitzs 9e reconnaissaient aucune discipline ; les janissaires dans les temps ordinaires sont soumis à leurs chefs , et ce corps est aussi discipliné que les autres troupes européennes. Voici comme s'exprime à ce sujet M. Riccaut : « Les janissaires » sont considérés comme la milice la plus dis- » ciplinée et la plus vaillante de l'armée tur- » que *. » Le témoignage de cet historien confirme mon assertion.

f * État présent rie l'Empire ottoman , par M. Riccaut, tome i cT . , page it5g.

Examinons maintenant leur manière de combattre.

Manière de combattre des janissaires et de toute

F infanterie turque.

Les armes des janissaires sont le fusil et le sabre ; les fusils ne sont pas d'égal calibre, aussi font-ils eux-mêmes leurs balles avec des lingots de plomb. Ils ne connaissent point d'exercice méthodique , dès qu'ils arrivent au corps , ils s'exercent entre eux à tirer la cible et à chargera fusil; mais quand une fois ils savent charger vite et ajuster, ils ne touchent plus à leur fusil pour cet objet. Cet exercice n'est l'affaire que de quelque temps , et c'est d'eux-mêmes , aidés par quelques-uns Me leurs camarades , qu'ils s'instruisent à se servir du fusil et du sabre.

Les janissaires ne sont astreints par leurs officiers à aucun de ces exercices auxquels nous mettons tant d'importance ; ils ignorent les positions du soldat , le pas d'école , les charges en l\ et 12 temps \ ils chargent leurs armes à voloitfé , font leur à droite et a gauche , leur demitour , à volonté , et ils n'attachent aucun prix à

tout ce que nous croyons le plus avantageux pour nos armées ( 1 5).

Nos soldats sont souvent dégoûtés de la carrière militaire , par la sévérité des punitions , soit pour les exercices , soit pour la tenue. Les officiers d es janissaires ne tourmentent pas leurs soldats , la propreté est recommandée à chacun d'eux; ils sont intéressés à y être attentifs, parce que l'augmentation de leur paye , leur avancement et la considération de leurs camarades, dépendent de leur exactitude à remplir tous leurs devoirs. Rien n'est forcé pour eux , tout est commandé par leur intérêt personneL A l'égard de leur formation eh bataille, quan*ils sont à Tannée ,-Riccaut et d'autres historiens ont prétendu qu'ils forment ces espèces de bataillons que les Romains appelaient cunei. D'autres disent qu'ils forment leurs lignes en croissant : ces assertions sont démenties par les auteurs militaires , qui ont eu occasion de combattre contre eux. M. Warneri se range dans l'opinion de ceux-ci , et rejette au nombre des erreurs ces espèces de formations.

Ils ne pratiquent que lés manœuvres «naturelles , qui consistent à faire face à l'ennemi de tous les côtés , partout où il se trouve et à lui présenter une ligne en front égal au sien.

Souvent même ils le dépassent <én formant alors deux lignes obliques aux extrémités , comme pour envelopper l'ennemi, et quand en effet ils veulent l'envelopper, ils décrivent un demi-cércle , ce qui a donné lieu à croire qu'ils se formaient en croissant. Leur force est dans leur courage , dans la masse des corps et dans leur profondeur.

On doit considérer les corps turcs comme autant de phalanges , dont le choc est terrible , et que rien ne peut ébranler. Ils ne ^craignent nullement nos lignes , nos régimens formés sur trois rangs de profondeur. En effet , cette formation est nulle devant des masses énormes , telles que celles des Turcs, formées sur i^ 36, 48 hommes de profondeur. Nos manœuvres sont bonnes , comme le disait le grand Frédéric , devant des troupes qui ont de semblables formations ; mais devant celles dont la profonf deur est plus grande , un général expérimenté devrait former ses lignes sur 6 rangs au moins, s'il ne veut pas qu'elles soient rompues à la première charge violente d'une grosse masse d'infanterie ou de cavalerie , dont les derniers rangs poussent avec violence les premiers , et tes forcent, bon gré mal gré, d'atteindre l'ennemi, et par la force du choc de cutbuter ses lignes .

On objectera peut-être que la profondeur des lignes turques est très-désavantageuse par l'effet des vides que l'artillerie ennemie doit y produire ; mais il faut remarquer que les masses turques, tant d'infanterie que de cavalerie ne chargent ordinairement qu'après que les voltigeurs Tartares formant avant-garde , ont ouyert le chemin au corps principal de l'armée. Rien alors ne peut résister au choc de ces masses qui devient terrible. #

En effet , quand les Turcs attaquent l'ennemi , ils se forment en masses pressées , en phalanges serrées , baissent la tête et courent à lui avec impétuosité, en criant allak, allak, Dieu, Dieu ; et comme ils sont poussés avec violence par les rangs qui sont derrière , cette intrépidité et la vue de leurs masses énormes et de leur profondeur , découragent l'ennemi , tandis qu'eux , au contraire , sont encouragés par les rangs qui suivent et dont ils sont certains d'être fortement appuyés. '

Nos auteurs militaires affectent de mépriser la manière de combattre des Turcs , mais ils indiquent en même temps une infinité de pré-, cautions , de manœuvres , de règles , pour n'être pas battus par eux. Trois de ces auteurs se distinguent sur ce sujet, le célèbre Monté-

Examinons maintenant leur manière de combattre.

Manière de combattre des janissaires et de toute

F infanterie turque.

Les armes des janissaires sont le fusil et le sabre ; les fusils ne sont pas d'égal calibre, aussi font-ils eux-mêmes leurs balles avec des lingots de plomb. Ils ne connaissent point d'exercice méthodique , dès qu'ils arrivent au corps , ils s'exercent entre eux à tirer la cible et à chargera fusil ; mais quand une fois ils savent charger vite et ajuster, ils ne touchent plus à leur fusil pour cet objet. Cet exercice n'est l'affaire que de quelque temps , et c'est d'eux-mêmes , aidés par quelques-uns Me leurs camarades , qu'ils s'instruisent à se servir du fusil et du sabre.

Les janissaires ne sont astreints par leurs officiers à aucun de ces exercices auxquels nous mettons tant d'importance ; ils ignorent les positions du soldat, le pas d'école , les charges en 4 et 12 temps; ils chargent leurs armes à voloitfé , font leur à droite et à gauche , leur demitour, à volonté, et ils n'attachent aucun prix à

expressions, sur le ^compte des Turcs, tandis qu'en même temps ils remplissent leurs pages de faits , de détails et de traits de leur histoire qui sont à leur avantage , et qui les font paraître , pour l'observateur impartial , sous un jour plus favorable : mais quittons les auteurs çt retournons aux janissaires.

On doit considérer cette troupe, comme l'é».

lite de l'armée ottomane sous le double rapport de la bravoure et de la sobriété (i j) * cette dernièrequalité appartient éminemment ^ toute l'armée turque.

. Quand les Turcs veulent attaquer de tou$ }es cotés , ils donnent ordinairement le signal % en allumant des matières combustibles qui ~ font une épaisse fumée : sitôt qu'ils la voient % ils crient allak , allak , en courant à l'ennemi, A la bataille, de Chotzim , le signal fut donné par une décharge générale des canons dç I3 -^ille et de la redoute.

Je prolongerais trop cet article , si jç rap>* portais les exploits des janissaires consignés dans l'histoire ottomane. Je me bornerai pour appuyer seulement ce que j'ai dit sur eux, ^ citer le passage suivant de l'abbé Mignot,

« Les janissaires , dès la première année de leur institution , donnèrent de grandes preu-

ouvent même ils le dépassent en formant alors deux lignes obliques aux extrémités , comme pour envelopper l'ennemi, et quand en effet ils veulent l'envelopper, ils décrivent un demi-cercle , ce qui a donné lieu à croire qu'ils se formaient en croissant. Leur force est dans leur courage , dans la masse des corps et dans leur profondeur.

On doit considérer les corps turcs comme autant de phalanges , dont le choc est terrible , et que rien ne peut ébranler. Ils ne 'craignent nullement nos lignes , nos régirnens formés sur

» trois rangs de profondeur. En effet, cette formation est nulle devant des masses énormes , telles que celles des Turcs, formées sur 24, 36, 48 hommes de profondeur. Nos manœuvres sont bonnes, comme le disait le grand Frédéric , devant des troupes qui ont de semblables formations; mais devant celles dont la profon- . deur est plus grande, un général expérimenté devrait former ses lignes sur 6 rangs an moins, s'il ne veut pas qu'elles soient rompues à la première charge violente d'une grosse masse d'infanterie ou de cavalerie, dont les derniers rangs poussent avec violence les premiers , et les forcent, bon gré mal gré, d'atteindre l'ennemi, et par la force du choc de culbuter ses lignes.

expressions T sur le compte des Turcs, tandis qu'en même temps ils remplissent leurs pages de faits, de détails et de traits de leur histoire qui sont à leur avantage , et qui les font paraître , pour l'observateur impartial, sous un jour plus favorable : mais quittons les auteurs et retournons aux janissaires.

On doit considérer cette troupe, comme F&-.

lite de l'armée ottomane sous le double rapport de la bravoure et de la sobriété (17) \ cette dernièrequalité appartient éminemment ^ toute Tannée turque.

Quand les Turcs veulent attaquer de tous* les côtés , ils donnent ordinairement le signal t en allumant des matières combustibles qui font une épaisse fumée : sitôt qu'ils la voient t ils crient allai , allai, en courant à l'ennemi. A la bataille de Chotzim , le signal fut donné par une décharge générale des canons de 1^ -ville et de la redoute.

le prolongerais trop cet article , si je rap~ portais les exploits des janissaires consigné* dans Fhistoire ottomane. Je me bornerai poux appuyer seulement ce que j'ai dit sur eux, ^ citer le passage suivant de 1 abbé Mignot.

ce Les janissaires , dès la première année de leur institution , donnèrent de grandes prou-.

ves de valeur. Les souverains qui avaient ravi les débris de l'empire grec ; craignaient bien plus le sultan Àmurat, que ce faible ennemi qu'ils avaient dépouillé; Jean Paléologue comprit qu'il ne se soutiendrait sur les ruines de son trône que par le secours de son nouvel allié , dont il détesiait la puissance usurpée, mais qu'il élait réduit à implorer. Andronic et Conutuse, l'un filsde Jean Paléologue, l'autre, fils d'Àmurat, défirent avec les spahis et les janissaires, en un lieu appelé Sirmen , une armée confédérée de Moldaves , de Valacbes , de Transilvains et de Bulgares, peuples voisins engraissés des dépouilles des Grecs, que nous verrons bientôt devenir tributaires des Turcs {*)■»

Ce fut enfin par des exploits multipliés que ce corps parvint à la haute considération que la nation et le gouvernement lui accordent.

Ceux-ci exigent qu'il soit respecté , et le soutiennent presque toujours , quand il s'élève quelques rixes (j8) entre lui et des étrangers. Ces égards sont un ménagement adroit qui les attache fortement à l'état d'ailleurs , le grand sultan lui-même, levisir, les ministres sont aussi janissaires, c'est-à-dire, inscrits sur

(')1li»Mre otlfimanr paiTabbi* Migtfûf, page 44.

9° geois à s'introduire dans ce corps d'une mat nière particulière ; ils proposèrent à l'aga des janissaires de les admettre pour y jouir des droits et exemptions , mais sans soRle , et à la charge et obligation formelle par eux de prendre les armes et de s'unir au corps soldé en temps de guerre.

Uaga des janissaires consulta le divan et le grand seigneur. On pensa qu'il n'y avait pas d'inconvénient à faire participer les bourgeois à la considération dont jouissait le corps , et que le gouvernement , en temps de guerre , en pourrait tirer un grand avantage. Il fut donné par le grand seigneur une autorisation tacite à cet égard , dès lors une infinité de bourgeois se présentèrent pour se faire inscrire sur le contrôle des corps des janissaires ; mais l%ga et les officiers voyant leur empressement, et les présens qu'ils faisaient quand ils étaient reçus , jugèrent bon dans leur intérêt d'en tirer un meilleur parti ; de sorte que maintenant on n'accorde ce titre que moyennant des sommes d'argent et des cadeaux considérables , à moins que , comme ami de quelques janissaires marquans , on ne l'obtienne gratuitement. Les botàs gebis sont d'autant plus fiers d'appartenir à ce corps , qu'ils sont dès lors , comme les jank-

saircs soldés, sous la juridiction d'un /émissairefffcndi (ou juge ), qui décide sur tout ce qui concerne les janissaires qui habitent les grandes villes ; ils sont également sous celle des serdars , qui sont les officiers supérieurs qui habitent les provinces ; ceux-ci ont la haute main sur tous les détachemens de janissaires soldé» qui y circulent ou qui y demeurent. Cette place de serdars est très-avantageuse ; ils font une fortune rapide, parce que, dans les provinces, ce sont eux qui admettent et inscrivent à leur gré les bourgeois comme janissaires volontaires , ce qu'ils ne font que pour beaucoup d'argent et de riches présens. Le gouvernement le sait et ferme les yeux , parce qu'il n'accorde ces places qu'à de vieux janissaires qui ont rendu de grands services à l'état. Ces serdars ne reconnaissent d'autres supérieurs dans la province où ils sont envoyés , que les pachas ( ou gouverneurs); mais ceux-ci se lient toujours d'amitié avec eux, parce qu'ils en ont besoin , quand ils veulent protéger quelques amis , pour les faire inscrire parmi les janissaires volontaires. Les pachas même s'enrôlent dans ce corps quand Us ne sont pas janissaires soldés.

Ainsi donc , en temps de guerre , ces volon-

9* taires sont dans l'obligation de marcher à l'armée, et ne sont pas des moins prompts à se réunir au corps des janissaires payés ; le nom qu'ils portent , Fhonneur , le caractère de vrai musulman , vrai orthodoxe, que ce titre leur imprime , l'émulation , enfin , l'espoir du paradis en combattant pour la cause du vrai prophète , tout concourt à augmenter leur ardeur à verser leur sang pour la cause sainte, le maintien de leur gouvernement , et l'honneur de leurs mosquées.

Ordinairement on fait marcher à l'armée les plus jeunes et les plus robustes. Quant aux vieux et aux faibles , on les place aux frontières pour défendre les forteresses et augmenter les garnisons. Ce service important est fait par eux avec la même exactitude que par les vrais janissaires. On les distingue de ceux-ci en ce qu'ils portent leur barbe , tandis que les janissaires payés , les bostangis ou autres troupes soldées , ne conservent pas leurs barbes. Les officiers seuls de ces divers corps ont ce droit. Le nombre des janissaires non soldés monte au moins à cent vingt-cinq mille hommes.

Ainsi donc , le gouvernement turc trouve au jour même de la déclaration de guerre, une armée de cent vingt-cinq mille volontaires %

dont une partie à cheval , car toujours un grand nombre se mettent dans la cavalerie ; et ceux-ci sont les plus riches. Voilà , dis-je, cent vingt-cinq mille hommes armés et équipés à leurs frais, et prêts à marcher partout où ils seront envoyés , Jet ces cent vingt-cinq mille hommes ne coûtent rien au gouvernement , que la considération qu'il leur a donnée , et qu'il a lui-même manifesté avoir pour eux.

Le lecteur jugera si la protection et les droits accordés aux corps des janissaires par le grand seigneur , ont été avantageux à son gouvernement. Ils ont valu à l'état , sans efforts et sans frais , une armée de cent vingt-cinq mille volontaires., qui marchent aussitôt que la patrie réclame leur sang , leur dévouement et leur valeur.

Occupons-nous maintenant de la cavalerie.

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