‹ Charte turqueChapitre 9 sur 34 · SPAHIS · texte numérisé non relu

SPAHIS

OU CÀVALERÎE TURQUE SOLftÏE.

Les spahis dont tm corps de cavalerie de douze mille hommes , composé de jeunes gens élevés avec soin et destinés à former un corps d'élite, de même que les janissaires.

On divise les spahis en deux corps : Ton b appelé silhatarï , porte une cornette- jaune quand il marche ; l'autre, nommé spahaogtari , on serviteurs des spahis , porte une cornette rouge. Ce corps des serviteurs est aujourd'hui plus considéré que celui des sUhatari; ceux-ci pourtant sont plus anciens , et se prétendent institués par Àli , gendre de Mahomet , un des quatre compagnons de ce prophète. Voici le motif de la préférence que les serviteurs ont obtenue sur les silhatari.

Sultan Mahomet III , un jour de bataille, en Hongrie, voyant les silhatari s'enfuir en désordre , fit de vains efforts pour les arrêter et les rallier devant l'ennemi; il s'adressa alors aux compagnies des valets des spahis , qui n'a-

vaient pas fléchi et étaient demeurées en corps de bataille : il les exhorta à réparer la faute de leurs maîtres , et à charger de nouveau l'ennemi. Les paroles du sultan excitèrent l'enthousiasme des spahaoglari ; ils chargèrent avec tant de vigueur, leur choc fut si impétueux, que l'ennemi recula. Cette charge brillante décida du gain de la bataille. Par reconnaissance pour ce service signalé, le sultan dispensateur des glaces accorda sa faveur à ces serviteurs courageux , et les honora de préférence à leurs maîtres.

Ce nouvel ordre de spahis cessa d etreconsidéré comme un corps de serviteurs, et il a conservé une plus haute considération que le premier, bien que l'un et l'autre maintenant soient de même nature et reçoivent la mêmeéducation.

Les spahis ont pour armes un cimeterre et une lance qu'ils appellent misrak. Quelquesuns portent un dgérid à la main ; c'est une espèce de dard de deux pieds de long , ferré par un bout, et que l'on croit être le pylum des Romains. Ils dardent ce javelot avec beaucoup de force et d'adresse , quelquefois ils le lancent devant eux, en courant à toute bride, et le ramasseut sans sortir de la selle et sans s'arrêter. Ils ont aussi une sorte depée, appelée

caddare, attachée au côté de la selle de leurs chevaux ; la lame est large et droite , ils se serrent de cette épée ou de leur cimeterre à leur gré, quand ils sont aux prises arec l'ennemi; ils ont parmi eux des compagnies qui portent des arcs, d'autres des carabines ou des pistolets, mais ils ne font pas grand cas des armes à feu en campagne , persuadés , avec raison , qu'elles font plus de bruit que de mal ; d'autres compagnies portent des cottes de maille et des pots de fer qui sont peints de la couleur des cornettes de leur compagnie. Quand ils s'élancent au combat , quand ils chargent l'ennemi, ils. crient de même que les janissaires et toute l'armée turque, allak, allait l et ils font tous leurs efforts pour rompre les rangs de l'enïiemi (*).

Ordinairement la cavalerie est placée sur deux lignes * en profondeur énorme * souvent

(*) Faisons observer ici que tontes les nations chargent l'ennemi avec un cri d'encouragement. Les Français crient ; En avant ! en avant l Les Italiens : Avanti ! avanti ! Les Espagnols : Adelantes ! adelantes ! Les Turcs seuls invoquent le nom de Dieu pour les aider dans les combats : Allak ! allaki Dieu ! Dieu ! est leur mot d'encouragement. •

èrae sur trois, vu le grand nombre de combattans; chaque ligne effectue trois charges ; si la première ligne n'a pas rompu les lignes de l'infanterie, ou celles de la cavalerie, elle se retire; elle est remplacée par la seconde, celleci par la troisième; si cette dernière n'a pas obtenu plus de succès, les charges recommencent par la première, la seconde, la troisième ligne, et se succèdent dans le même ordre jusqu'à un résultat favorable. Cette manœuvre est une loi observée de toutes les troupes turques, elle résulte de l'interprétation et de l'application d'un passage du Coran.

Les spahis sont montés sur des chevaux d'Asie et d'Europe; ceux d'Asie sout les meilleurs ; ils sont infatigables et légers à la course (19).

Autrefois les spahts conduisaient à l'armée un grand nombre de chevaux de main richement harnachés, de superbes et riches tentes et le brillans équipages. Ce luxe, pour de similes cavaliers, déplut au visir Kiuperli (Achmet) qui le fit supprimer.

La paye des spahis varie selon les services et

le temps de ces services, mais en général elle

it de 12 sous par jour , et s'élève jusqu'à cent

Le sultan Amurat organisa les spahis en

même temps que le corps des janissaires. Il le composa aussi des enfans de chrétiens pris en bas âge, et élevés dans la religion mahométane. Il prescrivit pour les spahis une éducation soignée , et plus d'instruction en tous genres que pour les janissaires; ses successeurs continuèrent à surveiller la formation de ces corps et à la perfectionner. Les spahis furent élevés* dans le sérail de Pera, d'Ibrahim pacha, et d'Andrinople. Il y a des collèges où cette jeunesse se livre à l'étude des lettrés et des principes de la guerre, et se perfectionne dans les exercices d'équitation et du maniement du sabre. Quand ils sont admis au corps, ils reçoivent d'abord une paye de 11 sous par jour, indépendamment de la nourriture et de l'habillement. Un certain nombre de spahis est tiré dç la petite chambre ou petit collège de l'hasoda du grand seigneur, c'est-à-dire , de la salle des pages qrffe l'on appelle ickioglans ; ceux - là ont 20 sous par jour et leur solde est augmentée par année jusqu'à cent sous , maximun de la paye d'un simple cavalier. Après la guerre, si l'état a obtenu des avantages considérables , on double la paye du maximum , ou bien on distribue des dotations dont nous parlerons dans la suite.

Au couronnement du grand seigneur on augmente pour un an , quelquefois même pour deux ou trois, la paye des spahis et des janissaires , par forme de gratification du nouveau sultan.

Les fils de spahis reçoivent , ainsi que les fils de janissaires, des vivres et quelques sous par jour, mais généralement, s'ils sont bien faits et robustes, ils sont élevés dans les collèges comme l'ont été leurs pères, pour faire partie du corps qui maintenant n'est plus composé uniquement d'esclaves fils de chrétiens. Cependant, dans le corps des spahis ainsi que dans celui des janissaires , il s'en trouve quelques-uns. Les jeunes esclaves chrétiens , bien faits et robustes, y sont admis, et ceux-là, de préférence, parviennent par la suite aux premières places de ces corps.

Enfin le grand seigneur choisit dans le corps des spahis, quatre à cinq cents cavaliers parmi ceux qui ont fait plus de progrès dans les lettres^et les principes d'équitation , ou qui se sont fait remarquer par leur bonne conduite et leur exacte discipline: il en forme une garde d'honneur 'qui porte le nom de mulcifaracas ,- ces gardes ont;d'abord quarante sous par jour, indépendamment de leur nourriture, logement,

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habillement , etc. Leur paie augmente de même que celle des autres spahis jusqu'à cent sous par jour. Leur service se borne à accompagner le grand seigneur dans toutes ses promenades de ville et de campagne.

Les spahis ainsi que les jannissaires justifièrent par leur courage et leur valeur , les bien faits de l'éducation et de l'organisation qu'ils avaient reçues d'Amurat ; et ce corps est toujours resté recommandable par sa bravoure.

Voici ce que nous dit à son sujet M. Mignot.

« Au milieu de tous ses succès Amurat apprit que Karatine qu'il avait laissé en Europe, à la tête des janissaires et des spahis , avait soumis presque toute l'Albanie. Le nombre prodigieux de femmes et d'enfans à qui on faisait passer le détroit de Gallipoli , pour repeupler l'Asie* convainquit ce prince de la solidité de ces conquêtes. Pour s'opposer aux progrès des Ottomans, Lazarus, prince de Servie, avait composé une armée de Valaques , de Hongrois > de Dalmates, de Triballiens et de ceux d'entre les Albanais qui n'avaient pas été subjugués. Amurat repassa la mer à la tête de ses troupes ; il rencontra les confédérés dans les plaines de Cassovie , et il accepta volontiers la bataille que cetix-ci avaient l'assurance de lui offrir. Le choc

fut très-vif de part et d'autre, les janissaires donnèrent des preuves dece courage et de cette discipline sur lesquels Amurat avait compté.

Les spahis, armés de longues lances, garnies de banderolles , firent un grand carnage de la cavalerie hongroise qui, n'étant pas couverte d'armes défensives, semblait s'offrir aux coups du vainqueur; enfin la victoire se décida pour les Turcs (*). »

Les spahis et les janissaires ne s'aiment pas, et nulle part les corps de cavalerie et d'infanterie ne sont bien d'accord ; mais quand il s'agit de sauver l'état, ils oublient leur inimitié particulière, et marchent toujours d'accord à l'armée aussi bien que dans les révoltes lorsqu'il s'agit de sauver la. patrie eu danger, et de la soustraire au joug des ministres injustes et prévaricateurs.

Aussi ces deux corps militaires contribiférent-ils en mainte occasion à sauver les institutions de l'empire que l'on voulait attaquer, et particulièrement sous Mehemet III.

Sous ce prince, des abus et des injustices criantes s'étaient introduits dans l'administration de l'état. On avait osé même porter at-

i 1 ] lliitoirr Uit l'tmjnrc oUiiiuuu , par Mijjnot , pig. \(i-

teinte à lune des meilleures institutions ottomanes, sur laquelle repose la sûreté de l'état, sur laquelle est fondée toute la force de l'empire ; je veux parler de la belle institution des dotations appelées zalmets et timars , destinées à récompenser la bravoure militaire de tout grade. Sous ce règne les sultanes , les visire et les pachas s'étaient approprié une grande partie de ces riches dotations.

Mais les spahis virent dans cette injustice une usurpation contraire au but de cette institution, qui devait amener la ruine de leur pays ; ife jetèrent le cri d y alarme d'accord avec le penple, et se révoltèrent. Le sultan Mehemet trembla et serait descendu de son trône , s il n'eût suivi les conseils du grand visir , homme sage et expérimenté. Dans le cas où leurs demandes eussent été rejetées, ces troupes avaient décidé de nommer chef de l'empire le grand kan des Tartares , ou le schérif de la Mecque.

Pour première réparation , le grand visir fit rendre les dotations usurpées par les grands dignitaires , et il conseilla au sultan de faire remettre également à l'état les dotations dont les sultanes s'étaient approprié le revenu , ce qui eut lieu : par cette adroite politique , ou plutôt par cet acte de justice, on parvint à ap-

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paiser le juste mécontentement de la nation et des spahis; letat fut sauvé et la justice satisfaite.

Il faut remarquer que dans cette révolte des spahis , les pachas , les visics , les sultanes qui s'étaient empares des dotations et qui désiraient les garder, firent tous leurs efforts pour corrompre les janissaires , les séparer du parti des spahis et les opposer les uns aux autres ; ils offrirent même 3oo mille sequins aux janissaires , afin qu'ils s'apaisassent , mais ils ne purent réussir ; cette troupe refusa l'offre de 3oo mille sequins , et se décida , au contraire , à se joindre aux spahis dans le même but , et à menacer, si l'on s'obstinait à retenir tes dotations militaires , non-seulement , le capitan pacha, favori du sultan , d'être misa mort, mais le sultan lui-même de la déposition ; alors on fit droit aux réclamations des spahis , le sang tut épargné et tout rentra dans l'ordre.

Faisons observer ici que les janissaires , refusant les 3oo mille sequins qui leur étaient offerts pour ne point partager les justes réclamations des spahis , et restant au contraire unis avec eux dans l'intérêt des lois de l'état , puis l'entrant dans le calme aussitôt qu'elles sont rétablies , ne peuvent être comparés aux corps

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des anciens strélitzs de Russie , ainsi que la fait M. Warnery. Ceux-ci étaient depuis longtemps indisciplinés , cherchant dans les révoltes des moyens de pillage et de désordre.

Pour 3oo mille sequins ils eussent fait mille révoltes, détrôné leur autocrate et vendu toutes les Russies ; tandis que les annales turques ne présentent pas d'exemples que les soulèvemens des janissaires , dans les causes politiques , aient cédé aux offres du gouvernement.

ZAÏMS ET TIMARIS ou TIMARIOTS>

Après avoir vu que 1a cavalerie soldée paç, Pempire turc ne s'élève qu'à 12 mille hommes , que son infanterie soldée ne forme qu'un corps de ^o mille hommes , on doit être curieux de connaître avec quelles autres ressouiv ces les Turcs se sont procuré ces armées nombreuses qui leur ont conquis un vaste empire et qui maintiennent leur puissance. Il est en effet impossible que cette troupe de 5 a mille hommes, les 5 mille canonniers ou armurier^

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et même les ia5 mille hommes Je janissaires volontaires non soldes ait pu faire, quelle qu'ait été leur bravoure, les conquêtes qui ont étendu si loin la domination ottomane; cette curiosité de connaître les puissantes ressources de rempire ottoman est d'autant mieu-î fondée, qu'on serait tenté de prendre (es Turcs pour des Don Quicholtes , d'après les expressions hyperboliques qui sont devenues proverbiales chez eux; ainsi , pour prouver que leur cavalerie est trèsnombreuse , ils disent : L'herbe ne croîtra pas

long-temps là oh la cavalerie turque mettra

pied , et quand ils parlent de leurs armées,

s écrient avec orgueil et emphase : Asker rend dévia misai y c'est-à-dire, elles sont innombrables comme les grains de sable de la mer.

Mais cette emphase hyperbolique est-elle apuyée sur quelque supériorité incontestable?

lecteur en jugera.

Les premiers empereurs turcs se sont efford'affermir les bases de leur empire ; pour parvenir à ce but, ils l'ont organisé militairement et de la manière la plus solide : on peut

marquer même que cet empire est le seul dans le monde entier qui soit organisé militairement.

Ce ne sont pas le corps des janissaires, ou celui des spahis, qui sont les colonnes qui soutiennent

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l'édifice de l'empire turc ; c'est l'institution des zàimets , c'est celle des timars qui forment la base solide et immense sur laquelle il s'appuie et dont il tire une force toujours disponible, toujours renaissante , qui a garanti sa stabilité jusqu'à nos jours.

Les empereurs turcs, dès leurs premières conquêtes, conçurent le vaste et profond dessein d'associer à ces mêmes conquêtes et à l'intérêt de leur conservation toute la nation en général. Pour atteindre ce but, ils ne trouvèrent point de meilleurs moyens ( et il n'y en avait pas de plus réel en effet ) que de faire participer tous les Turcs , selon leurs services et leurs actions d'éclat, aux avantages de la guerre. Or, comme ces avantages ne consistent que dans la conquête des pays , ils jugèrent à propos de faire le partage des lieux conquis , avec leurs troupes , pour les encourager par ces dons à défendre l'empire , en défendant en même temps leurs propriétés ; ils partagèrent donc leurs conquêtes ; en assignèrent une partie pour le culte , une autre pour être divisée aux militaires (ao) qui se distinguaient dans les combats, et ils se réservèrent le surplus de ces conquêtes. Ces princes crurent qu il était juste et politique de faite des dotations aux militaires

qui avaient coopéré à taire ces conquêtes, et de régler ces dotations d'après l'importance de leurs services respectifs , afin de leur donner une existence heureuse , puisqu'eux-mêmes ne devaient l'étendue de leur puissance qu'à la bravoure de leurs soldats.

Ils instituèrent alors les zaunets et les timars, c'est-à-dire qu'ils établirent des lots de bénéfices ou dotations de première et de seconde classes. Les zaïmets sont de la première , les timars de la seconde ; ces deux mots sont la dénomination générale des lots de terres affectes en dotation. Ceux qui en sont pourvus sont appelés les zaïins et les timaris ou timariots.

Ces dotations , bien que les unes soient de iremière classe et les autres de seconde, sont de même nature et ont été destinées pour le même objet. La différence entre elles est dans l'étendue des terres ou la valeur réelle du produit.

Les individus qui jouissent de ces dotations contractent l'obligation de les défendre, et par conséquent de défendre l'empire turc ; à cet effet on leur a accordé ces bénéfices, non-seulement pour les services rendus, mais pour les services à rendre encore à l'état , c'est-à-dire avec l'obligation formelle, en temps de guerre, de

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fournir un certain nombre d'hommes armés > équipés , montés , et de marcher à la tête de ces hommes au premier appel, au premier son de trompette , et d'être accompagnés également de leurs enfyns en âge de porter les armes, afin que ces derniers puissent jouir de ces dotarions ou avoir droit à leur réversibilité.

Celles des zàims sont plus riches ; les propriétés qui en font partie sont plus étendues ; mais aussi elles ont été destinées à récompenser les services les plus importans et les plus signalés. Les dotations des timaris sont un peu moins considérables, parce que leurs actions d'éclats, leurs services , quoique remarquables , sont moins importans que ceux des zaïms.

Afin d'en marquer mieux la différence , la dotation des zaïms , quoique plus grande , doit fournir moins d'hommes armés à l'état, proportionnellement à son revenu , que n'en dok amener le timaris , dont cependant les terres sont moins considérables : sage politique , acte de justice admirable, fondé sur ce que celui qui a su avec le plus grand courage payer de sa personne au combat , mérite des égards et doit trouver moins de charges dans les ré» compenses qui lui sont accordées.

Ces dotations sont aussi de deux espèces par

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rapport à leur succession dans les familles. Il y en a qui ne sont que viagères et d'autres qui passent aux enfans , de sorte qu'il y a des zaïmets (des terres), dont les zaïms ne sont qu'usufruitiers, tandis que d'autres passent aux héritiers directs. Il en est de même pour les dotations de timars. Mais les uns et les autres sont toujours soumis à l'obligation de fournir à l'é tat le nombre d'hommes prescrit par les lois organiques de ces deux institutions ; et les possesseurs , ainsi que leurs enfans , doivent dans tous les cas marcher à la tête des hommes qu'ils ont à fournir, et que Ion nomme gebelus. Aucun pouvoir ne peut toucher à ces dotations; elles restent inviolables , elles sont le patrimoine de l'état et non celui du prince ; elles ne peuvent être accordées qu'à des uiili-

»taires qui ont versé leur sang pour la patrie et qui sont obligés d'être prêts encore à le répandre au premier appel.

Le grand seigneur, il est vrai , a droit d'en

^ disposer comme chef de l'empire, mais toujours et exclusivement pour récompenser les services rendus à l'état, et ces dotations ne peuvent jamais faire partie de son patrimoine: quoiqu'il soit censé maître absolu de toutes les propriétés des musulmans , celles-là seules sont exceptées

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et ne doivent jamais être détournées de leur destination.

Cependant les abus qui s Introduisent souvent dans les meilleures institutions , se sont glissés avec le temps dans celle-ci : les grands visirs et les beg-lier-beys , ou pachas , durant la paix „ ont quelquefois accordé des dotations à leurs protèges; mais en temps de gueiie la nation surveille rigoureusement leur conduite afin que ces récompenses ne soient pas données à la laveur „ mais réellement au mérite. Et soutient même ces infractions aux lèglemens, fûtes par cupidité, ou accordées par faveur, firent, quotqu en temps de pahu soulever la nation qui exigea que les doutions fusent distribuées gratuitement et pour des services rendus iTérat.

H arma une seule fois et nous en avons déjà parié . que sous Mehemet III une partie des plus riches dotations fut usurpée par la grande sultane,, les visirs et les pachas; mais que s'en suivit-il ? Les spahis se révoltèrent et les choses en vinrent k un tel degré que sans la prudence du grand vsr qui conseilla et ordonna aux détenteurs de se dépouiller de ce qui avait été usurpé sur les dotations, il est probable qpe le sateaa «oraft cessé de régner,

et que l'empire ottoman aurait couru risque , à cette époque , de passer sous une autre dynastie.

Il est à remarquer que c'est le seul cas où les Turcs aient formé le projet de changer la dynastie ottomane , car ils avaient décidé si on ne rendait pas les dotations , d'ôter la couronne à Mehemet , pour l'offrir au schérif de la Mecque , ou au grand kan de la petite Tartarie.

Mais si quelquefois en temps de paix il s'est glissé, comme je viens de le dire, quelques abus dans la distribution des zàimets et des timars, pendant la guerre, on ne peut y porter atteinte, puisque ceux qui les possèdent sont obligés d'exécuter strictement les lois, en partant pour l'armée , avec leurs enfans , et le nombre de gebelits prescrit pour chaque dotation.

Dans ce seul pays peut-être on ne peut introduire impunément une suite marquante d'abus, qui détruiraient les institutions émanées de la charte turque , et regardées comme les soutiens de l'empire, Ceux qui l'oseraient s'exposeraient, fût-ce le chef de l'empire, ses plus chers favoris et ses plus intimes favorites. En considérant cet enchaînement de res-

ponsabilités , on peut s'étonner que le gouvernement turc soit regardé et toujours désigné comme Je plus despotique de l'Europe, comme entièrement arbitraire, lorsqu'une innovation défavorable à la nation ou désapprouvée par elle , peut mettre en danger le trône et jusqu'à la vie du chef de l'état.

Parmi les troupes qui sont composées de zciïins et de limaris, on mêle, en temps de guerre certains volontaires que les Turcs appellent gionidhus : on croit que ce mot vient du mot arabe gionoul ou gionum , qui signifie impétuosité, fureur, et qui avec la syllabe hu désigne xmjiirieux , un insensé, un homme qui s'expose sans aucune réflexion aux plus grands périls et aux plus éminens dangers.

Ces volontaires s'arment , se montent et s'entretiennent à leurs propres frais , dans l'espoir d'obtenir, par des actions d'éclat , les dotations des zàims et des iimars qui viennent à être tués dans les batailles et qui n'ont pas d'enfans. Le courage et la valeur de ces volontaires sont incroyables , ils se signalent presque toujours en entreprenant les choses les plus difficiles et les plus désespérées, ils agissent ainsi non-seulement dans l'espérance d'être récompensés , mais aussi par la persuasion où

ils sont , qu'en mourant à la guerre en combattant les chrétiens , ils deviennent martyrs de la religion de Mahomet, et vont droit dans son paradis.

Il est rapporté par l'historien Warnery qu'on accorda dans un "seul jour le même timar successivement à huit de ces braves , lors d'un assaut qui fut donné par les Turcs à Serinwar. A mesure que le nouveau possesseur périssait on l'accordait à un autre , et ainsi jusqu'au huitième, qui survécut à l'aussaut et profita du timar ; les autres titulaires n'en ayant été investis .qu'un moment.

Ainsi, le nombre de ces gionulhus est fort grand , parce qu'ils ont droit aux dotations et à remplacer immédiatement, en faisant des actions d'éclat , ceux des zàims et des timaris qui ont des dotations viagères , ou qui meurent sans enfans , ou ceux dont les enfans n'ont pas fait leur devoir à l'armée; ils peuvent non-seulement remplacer ceux-ci , mais encore ceux qui , ayant des dotations héréditaires, n'auraient pas leurs enfans à l'armée.

Ce sont les gionulhus qui se présentent ordinairement pour être les éclaireurs de l'armée; ce sont eux aussi qui, dans les batailles, forment le corps des enjàns perdus , appelés ainsi

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par les Turcs , parce qu'ils attaquent les premiers dans les plus grands dangers, et qu'ils fondent avec impétuosité sur les carrés , les colonnes et les lignes ennemis. Leur courage aveugle leur est inspiré , ainsi que nous Favons dit , par l'espoir d'obtenir des dotations ou le paradis: aussi , quel que soit le péril , ils ne font jamais demi-tour.

Assez ordinairement ils s'enivrent d'opium , ils sont électrisés et hors d'eux-mêmes; et, Quoique l'historien Marsigli n'en convienne pas , on a trouvé dans la pocbe de tous les gionulhus , tués dans toutes les batailles en Hongrie , «ne grande quantité d'opium. A la vérité les Turcs sont habitués à faire usage de cette liqueur ; prise cependant en grande quantité , elle enflamme, et rend furieux. Les janissaires, les spahis , et surtout les officiers, s'en servent également pour s'électriser et pour enflammer leur courage dans les batailles.

Ce fut Soliman le Magnifique qui organisa les zaïmets et les timars , leur origine remonte au temps d'Amurat ; mais Soliman perfectionna cette institution admirable , persuadé qu'elle était un moyen d'avoir toujours une milice disponible et formidable qui servirait d'appui à l'empire ottoman.

Les zaims et les timaris sont également disposés à l'armée par compagnies, appelées ortas. Les Turcs ne connaissent pas l'organisation par régiment, quoi qu'en disent certains historiens. Cependant à l'armée un chef ou officier supérieur appelé alai-begler , commande toujours en chef dix compagnies. Mais , hors du service, les compagnies n'ont aucun rapport entre elles , et ce détachement <le i o compagnies n'est pas toujours formé par les mêmes individus.

Quand les troupes sont eu marche , chaque compagnie a des timbales que l'on nomme en turc tabel-alem : les commandans sont sous les ordres immédiats des sangiacksaa gouverneurs des provinces ; ces sangiacks sont sous les ordres des gouverneurs généraux , c'est-à-dire de plusieurs provinces, que l'on nomme beg-lierbeys.

Lorsque la guerre est résolue les sangiacks réunissent les zaïms , les timaris, et les gebelus de leurs provinces, et les amènent aux btyglier-beys. Ceux-ci, après avoir rassemblé tout leur contingent, marchent à la tète vers le lieu de rendez-vous qui est assigné par le général en chef, nommé semskter; c'est ordinairement le grand seigneur, le grand visir ou un pacha ;i trois queues.

Le nombre des zaïms et des timaris avec les cavaliers ou gebelus qu'ils doivent fournir, monte présentement à 585 mille hommes. Lorsque les Turcs possédaient la Hongrie , il y avait dans ce pays un grand nombre de dotations de zaïmets et detimars. •

Ainsi donc voilà 385 mille hommes de cavalerie qui sont obligés de se rendre immédiatement à l'armée > au premier appel du gouvernement , et Ton doit considérer cette armée comme permanente , toujours renaissante, quelque soit le nombre de ces cavaliers qui périssent dans une action , parce que le seul espoir d'obtenir des dotations fait concourir tant d'individus à les remplacer, que le vide des rangs des zaïms et des timaris est immédiatement rempli. Ainsi, le sultan n'a point à s'inquiéter de la perte que cette cavalerie peut essuyer, puisqu'il est toujours certain d'avoir ce corps au complet. On peut dire plus encore , c'est que loin d'y perdre, le sultan gagne beaucoup tjuand il périt un grand nombre de membres de cette troupe : sur ce fait, qui parait inexplicable , voici ce que dit l'historien Riccaut:

« Mais ce qui fait le plus grand changement et la plus grande différence en ces choses-là ,

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