‹ Chartes de communes et d'affranchissements en Bourgogne (volume 2)Chapitre 18 sur 122 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

SOMMAIRE

Préliminaires. — La paix et la trêve de Dieu. — Les communes diocésaines. — Les chevaliers dijonnais. — Les ducs reconquièrent la haute juridiction. — La franchise de Paray. — La constitution de Cluny. — La révolution communale autour de la Bourgogne. — Vézelay, Langres, Auxerre, Tonnerre, Lyon et Besançon.

Lorsqu'on examine attentivement la grande carte du duché de Bourgogne, publiée en 1763, on est frappé de la différence que présente la distribution des centres de population, selon qu'on les regarde en deçà ou delà d'une zone déterminée par le cours inférieur de la Deheune et celui de l'Arroux supérieur. Ainsi, au nord, dans la région qui forme, en grande partie, le département de la Côte-d'Or, les lieux habités se montrent assez distants les uns des autres; tandis qu'au sud, à l'exception toutefois de la vallée delà Saône proprement dite, les signes lopographiques disparaissent, pour ainsi dire, sous les noms d'une foule de hameaux disséminés autour de l'un d'eux, que son église a fait élever au rang de paroisse. Il semble qu'il y ait eu là comme un courant venu du nord, qui, arrêté d'un côté par les montagnes éduennes, de l'autre par les forêts marécageuses de la Bresse chalonnaise, se soit frayé un passage en suivant la vallée de la Saône jusqu'à l'ancienne métropole des Gaules.

Si, à défaut d'une explication que ne peut donner la nature du sol, puisque, des deux côtés, en plaine comme en montagne, ce sol, sauMe Morvan, appartient à la même formation géologique; si, disons-nous, on interroge les documents anciens on remarque, au nord, la prédominance de la propriété, telle que l'avait constituée la conquête barbare, et au sud le maintien plus ou moins mitigé du colonat gallo-romain. Au nord, eu effet, le territoire de la paroisse se divise en

trois grandes portions distinctes, qui sont: le domaine seigneurial, — l'ancienne terra indominicata, — exploité directement par le seigneur ou ses fermiers ; les terres accensées ou serviles cultivées par les habitants, lesquelles répondent à la terra censilis et, enfin, les terres vagues, les bois, les pâtures communes qui rappellent la marche germanique.

Dans le sud, au contraire, abstraction faite de la vallée de la Saône, ces agglomérations n'existent qu'à l'état d'exception. En dehors des grandes forêts, la paroisse est découpée en petits domaines indépendants les uns des autres, offrant en raccourci, tout ce dont se compose la communauté du nord. C'est l'image conservée du colonat gallo-romain et du manse des premiers temps de notre histoire.

Cette dualité se retrouve encore dans la jurisprudence. Bien que la coutume fût la loi du pays, néanmoins, le Maçonnais, la Bresse chalonnaise, se gouvernaient toujours par le droit écrit. Il y a mieux, et comme l'a établi le savant commentateur de notre coutume, en Bourgogne, le droit écrit était invoqué dans les choses où la coutume n'avait pas dérogé. Celait un pays de transition où se rencontrèrent l'élément germanique apporté par l'invasion et l'élément gallo-romain. Le premier conserva la prédominance, mais il ne déposséda jamais son devancier.

Quoi qu'il en soit, cette singulière répartition des centres de population exerça une influence considérable sur la marche de la Révolution communale. Là, où la population groupée pouvait offrir un centre de résistance à l'oppression, la liberté fut en progrès constant; ici, au contraire, où la population se trouvait éparse, l'affranchissement fut très lent et amené souvent par des circonstances différentes des premières. Pour n'en citer qu'un exemple, à la fin du xme siècle, alors que la première région compte 76 localités affranchies par charte, l'autre n'en accuse que seize seulement pour une population totale, cependant bien supérieure.

Examinons maintenant, par quel concours de circonstances s'accomplit le mouvement d'émancipation? Fut-il, comme on le croit généralement, une conséquence immédiate de l'insurrection simultanée des communes du nord et du développement du Consulat dans le Midi? Ou bien, existait-il déjà en germe dans nos contrées? Sans doute, ces deux premières causes y contribuèrent, mais elles ne firent qu'imprimerie mouvement à des forces qui existaient déjà à l'état latent sur plus d'un point du territoire.

Nous avons montré dans nos villes gallo-romaines, le maintien plus ou moins altéré de l'ancien municipe, c'est-à-dire l'exercice des droits civils et d'une participation des habitants à l'administration locale, sous l'autorité des officiers du seigneur.

Mais il n'en était pas de même dans les campagnes, livrées sans défense à la violence de ces barons qui, lorsque leurs passions étaient en jeu, ne respectaient pas même les domaines de l'église.

Tous les écrits du xi" siècle sont unanimes pour dépeindre, sous les couleurs les plus énergiques, l'effroyable anarchie résultant de l'état d'une société où l'abus de la force était la loi dominante. Il eût certainement abouti à la destruction complète, si l'excès même du mal n'avait déterminé une réaction caractérisée par ces associations de paix dont le clergé, dès la fin du x" siècle, avait eu l'initiative.

La Bourgogne, plus peut-être que d'autres régions, avait eu sa part de ces calamités.

Lorsqu'après la soumission du comte Olhe-Guillaume, le roi Robert était demeuré maître du pays, la cessation des hostilités n'avait ramené pour les habitants, à quelque condition qu'ils appartinssent, ni la paix, ni la sécurité. Habitués depuis longtemps à l'indépendance, les feudataires du duché et leurs vassaux, s'ils subirent la suzeraineté royale, n'entendirent point renoncer au droit de guerre non plus qu'à des habitudes de rapines et de pillage ravivées par treize années d'hostilité. D'ailleurs, eût-elle voulu s'y opposer, la royauté, trop faible encore s'y fût brisée. Elle ne l'essaya même pas. Dans ces circonstances, qui étaient, il faut le reconnaître, les mêmes partout; en présence de l'impuissance absolue du pouvoir laïque, ce ne fut pas trop de l'autorité irrésistible de l'Église pour conjurer un véritable péril social. Elle prit l'initiative d'une institution destinée, non point à mettre fin à une telle anarchie, mais à la contenir au moins dans certaines limites. Nous voulons parler de la Paix de Dieu, c'est-à-dire de l'engagement pris en présence des évêques et sur les reliques des saints par les hommes de toutes les conditions d'une contrée , de déposer les armes et de s'abstenir de toute violence au moins pendant un certain temps, sous peine d'anathème et de punition pécuniaire ou corporelle (1).

Inaugurée, dès 987, en Aquitaine, La Paix de Dieu s'était répandue, peuàpeu,

(1) Glaber Raoul, lib. iv, ch. 5.

danslemidide la France. En 1027, à la mort du comte Othe-Guiîlaume, Hugues deChalon, évêque d'Auxerre, auquel le roi Robert devait une notable part de ses succès en Bourgogne, résolut, comme dit son annaliste: pro redinlegranda sen firmanda face, de convoquer un concile à Verdun, petite ville de son comté de Chalon, située sur la limite des deux Bourgognes, au centre des contrées dévastées par la guerre (1).

Ce concile, dont il ne nous reste que des fragments (2), se tint en présence de Burckard, archevêque de Lyon, de Gaucher, archevêque de Besançon, des évoques Elmuin d'Autun, Lambert de Langres, Gauzelin de Mâcon, Geoffroy de Chalon, Hugues d'Auxerre, Béraud de Soissons, d'abbés parmi lesquels figurait Odilon de Cluny, et d'une foule de prêtres, de moines, de nobles et rie peuple, tous attirés par la grandeur du spectacle.

Burckard, en qualité de métropolitain, présidait l'assemblée; revêtu de ses habits pontificaux, debout, la main étendue sur les reliques des saints qu'on y avait apportées de toute part, il prononça la formule d'un serment acclamé par l'assistance. Les quelques paragraphes qui en ont survécu témoignent du degré de barbarie où, sous l'empire de la force brutale, la société était tombée : violation des lieux saiuts, attaque à main armée des clercs et des hommes sans défense, meurtres, incendies, pillages, dévastations de propriétés, enlèvements de personnes de toute condition, rançonnement des marchands, associations avec des malfaiteurs. Il fallut renoncer à ces pratiques de brigandage; promettre de respecter la sauvegarde des églises, les otages envoyés de part et d'autre; de s'abstenir de toute offensive depuis la Septuagésime jusqu'à Quasimodo, et de respecter cette trêve jusqu'à la Saint-Jean et encore durant sept années.

Hugues de Chalon, dans son amour pour la paix, ne s'en tint pas à cette seule assemblée; il en proposa de nouvelles à Airy, près d'Auxerre, en présence du Roi, à Dijon, à Beau ne et à Lyon (3).

Après lui, Odilon, abbé de Cluny, fut, avec Richard, abbé de Saint-Venne de Verdun, un des grands propagateurs de la Paix de Dieu. Grâce aux efforts soutenus du clergé, aux canons des conciles, cette paix fut reconnue perpétuelle pour ceux qui ne portaient pas les armes, c'est-à-dire pourles clercs, les moines, les veuves, les cultivateurs,^ leurs instruments de travail et leurs bestiaux. Il y

(1) Gesta Pontificum Autissiod.

(-2) Chifllet. Lettre sur Béatrix, comtesse de Chalon. Preuves page 187.

(3) Recueil des hist. de France, X, 172 a. — Labbe, IX, 812. — Lebœuf, Ment, sur Auxerre, I, 234.'

eut paix pour les églises avec leur pourpris (atrium) à une distance de trente pas, ce qui entraînait le respect du droit d'asile ; paix pour les lieux saints, les biens des églises, les maisons des paysans et des clercs.

Maintenue avec vigueur par le clergé, la Paix de Dieu fut acceptée dans toutes les provinces françaises et gagna, peu à peu, les contrées voisines. C'était un premier pas dans la cause de l'humanité. L'Eglise poursuivit son œuvre. Elle avait proclamé la paix perpétuelle pour les clercs et tes faibles ; mais, dans l'impossibilité, bientôt reconnue, d'empêcher les guerres privées , elle tenta néanmoins d'en limiter la durée. Par la trêve de Dieu, elle interdit d'abord toute hostilité depuis le soir du mercredi jusqu'au lundi malin ; puis, depuis le premier jour de l'Avent jusqu'à l'octave de l'Epiphanie; enfin, depuis le jour de la Quinquagésime jusqu'au premier lundi après l'octave de la Pentecôte. Elle multiplia les fêtes obligatoires et parvint, peu à peu, à circonscrire les jours de guerre à une moyenne de soixante jours par an. La papauté lui vint en aide en mettant sa sanction redoutable à ces institutions qui pénétrèrent, peu à peu, dans les mœurs publiques. Elles préparèrent la voie dans laquelle marcha à son tour la royauté quand son pouvoir, plus affermi, lui permit de reprendre, pour le maintien de la paix publique, la prérogative qu'elle avait perdue depuis Charlemagne.

Cependant, il ne faudrait pas conclure dece qui précède, qu'en jurantla Trêve de Dieu les seigneurs, conséquents avec leur serment, recoururent d'abord à l'arbitrage des gardiens de la paix avant d'en venir aux mains et qu'ils renoncèrent, du même coup, à leurs déprédations. Chartes et chroniques témoignent, au contraire, que la première ferveur passée, les choses redevinrent ce qu'elles étaient auparavant. Moins fréquentes, il est vrai, et, désormais entourées de certaines formalités préliminaires, les guerres n'en conservaient pas moins tout leur caractère odieux (1).

. En ce qui concerne les églises, les abbayes, comme Bèze, Saint-Bénigne et Saint-Étienne de Dijon, Saint-Seine, Flavigny, placées, pour ainsi dire, sous la main du duc de Bourgogne, jouirent d'une tranquillité relative. Elles n'eurent à se défendre que d'usurpations de la part de leurs dangereux voisins : usurpations dont, il faut le dire, le lit de mort ou la croisade faisaient souvent justice. Quant aux églises plus éloignées, les immunités du Saint-Siège ne les proté-

(1) Eudes I, duc de Bourgogne, petit-fils de Robert I, mettait à contribution les voyageurs qui passaient sur ses terres. Voir dans Ladmeri, Hist. novorum (Migne, Patrol. lat., tome eux, p. 380), le récit de son entrevue avec St-Anselme, qu'il poursuivait pour le p'Uer.

geaieiit guère contre les attaques des barons qui trouvaient, sur leurs domaines, des ressources que ne pouvaient plus leur fournir leurs propres terres à la fois dépeuplées et dévastées à la suite de leurs guerres intestines. Aux xie et xne siècles, Cluny, notamment, en fit la triste expérience.

Néanmoins, la trêve de Dieu ramena à la longue, dans les campagnes, une sécurité relative qu'elles avaient depuis longtemps perdue; le commerce et les transactions, bien qu'entravés par des péages multipliés, devinrent possibles. Sans parler des ecclésiastiques protégés par leurs immunités, les bourgeois et les serfs, jusque là isolés et livrés sans défense aux brutalités de leurs oppresseurs, surent au moins à qui recourir en cas de détresse. Non seulement on leur reconnut le droit de se réunir, de s'associer pour la résistance; mais ils durent prêter leur concours personnel au maintien de la paix publique. Les évêques, plus particulièrement garants de cette paix, organisèrent, à cet effet, des communes diocésaines, sorte de confédération de gens de toute condition, liés par un sermeuf, et à laquelle ils recouraient contre tout infracteur de la trêve. Ces confédérations se trouvèrent toutes prêtes quand, au xtie siècle, la royauté qui se dégageait de plus en plus des liens du haut baronage, les appela pour repousser l'étranger.

Cependant, il semblerait résulter d'un passage de la chronique de Hugues, abbé de Flavigny, que parfois ces communes diocésaines furent un moyen dont certains évêques voulurent essayer, dans le but d'assurer leur suprématie. On voit, en eflet, qu'en 1098, Norgaud, évêque d'Autun, dont l'humeur altière et despotique supportait avec impatience les tendances du clergé régulier h se soustraire à la juridiction de l'Ordinaire, voulut contraindre l'abbé Hugues à faire partie, lui et sa ville de Flavigny, de la commune jurée des diocèses de Chalon et d'Autun. Hugues résista et finit par triompher (1).

Plus heureux que Norgaud et plus puissant, Henri de Bourgogne, l'un de ses successeurs, renouvelait, cinquante ans plus tard (1156j, cette prétention et forçait l'abbé Raynaud à reconnaître son droit de mander les habitants de Flavigny, en armes, toutes les fois qu'il levait son ban de guerre des paroisses

de son diocèse (2).

Outre les communes diocésaines, on entretenait encore dans diverses régions, une milice armée qui concourait au même but, montait h cheval pour courir sus

(1) Chronique de Verdun. Labbe, Nova bibl.,], 244.

(2) Archives de la Côte-d'Or. Cbron. MM. SS. de Flavigay, a0 138, page 90.

aux perturbateurs. Les milites divioncnses souvent cités dans le recueil de Pérard (1), paraissent avoir eu cette mission. On en a la preuve dans une sentence de l'évêque de Langres rendue, en 1 \ 33, à Bèze, à l'occasion d'une querelle entre l'abbaye de Saint- Seine et celle de Saint-Étienne de Dijon, au sujet des revenus des églises d'Étaules et de Darois. Les moines de Saint-Seine, qui se sentaient protégés par le duc de Bourgogne avaient envahi, a la tête de leurs serfs, le village d'Ahuy qui dépendait de Saint-Étienne; les chevaliers dijonnais avisés de celte incursion, se mirent à la poursuite des pillards, leur firent rendre gorge et les amenèrent prisonniers à Dijon, tellement épouvantés d'une répression si subite qu'ils se laissaient mener, liés, sous la conduite des femmes (2).

Cette sorte de force publique indépendante du pouvoir laïque, réprimant les désordres, alors même que leurs auteurs se couvraient de la protection du souverain, ne tarda point, sinon à se transformer, du moins à changer de direction.

La querelle des Investitures et la prétention de plus en plus marquée du Saint- Siège de s'immiscer dans la politique intérieure des états avaient, en blessant les susceptibilités du monde féodal, produit vis-à-vis du clergé une sorte de défiance dont son autorité morale, jusque là désintéressée, reçut une vive atteinte. De son côté, le haut clergé dont les possessions grandissaient sans cesse, se pénétrant davantage de l'élément féodal, semblait perdre de vue la grande cause de l'humanité pour se renfermer désormais dans la défense de ses intérêts temporels. Le rôle qu'il abandonnait, la royauté, en se dégageant de ses langes, le reprit comme une de ses plus précieuses prérogatives et, sinon encore en fait mais du moins en droit, se proclama la source de toute justice.

Nos ducs eux-mêmes suivirent la même impulsion; mais le pouvoir qui succédait à l'autorité incontestée du clergé soutenu des communes diocésaiues, était encore bien chancelant ; car si les évêques comme les abbés, sous la réserve du maintien absolu de leurs immunités, paraissaient disposés à prêter leur concours au souverain, il n'en était pas de même du baronage. Il fallut, en France comme en Bourgogne, de longues années de luttes pour le contraindre à subir une prédominance de plus en plus irrésistible en ce qui concernait la paix publique. Au xne siècle seulement, Vinfractio castri comme Vinfractio chemini prirent place, dans toutes les chartes où la haute justice du duc était proclamée, et leur répression confiée aux prévôts sous l'autorité du sénéchal (3).

(1) Recueil de Pérard, 1083 (vers), p. 7G, — 1133, p. 10C, etc.

(2) Recueil de Pérard, p. 105.

(3) Infractio castri, voir Chartes des Communes de Dijon, et de sa Bliatioa. — Jnfractio chemini, 1170. Pérard ,

L'émancipation des classes populaires fut loin d'être aussi rapide. Soit qu'ils fussent encore trop faibles pour intervenirouvertement en leur faveur, soit qu'ils partageassent, à leur endroit, l'indifférence, sinon l'antipathie du clergé et des nobles, il fallut à nos ducs les circonstances exceptionnelles dont nous avons parlé au premier chapitre de celte introduction, pour les déterminer à chercher au sein d'une caste deshéritée l'appui qu'ils ne trouvaient plus ailleurs. Pourtant, cet appui, ce concours n'étaient pas chose nouvelle : dès le x' siècle dans notre pays nous en trouvons un exemple.

Page 1