FRANCHISES DE CLUNY
L'annexion du prieuré de Paray à l'abbaye de Cluny, en 999, si elle grossit les possessions déjà bien considérables du monastère, exerça aussi une influence des plus heureuses sur la condition première des habitants groupés autour de la puissante abbaye. Cette population qui se composait de serfs, de donati (familiers) ou serfs volontaires, de censitaires ou colons, et d'un petit nombre d'hommes libres, s'accroissait de plus en plus grâce aux étrangers, artisans ou marchands, qu'y attiraient les foires, les pèlerinages et la grande renommée du lieu. La modicité relative des redevances exigées par le clergé en général, leur fixité surtout, quand partout ailleurs elles étaient arbitraires, jointe à la sécurité que l'on trouvait à l'abri de l'abbaye, avaient encore contribué au développement de la population ; aussi, après avoir conquis un certain bien-être matériel, aspirait-elle au droit d'en disposer à sa volonté, excitée qu'elle était par l'exemple de Paray, dont les habitants jouissaient de ce privilège. C'est ce que comprit saint Hugues, le successeur de l'abbé S. Odilon.
Ce grand homme qui fut l'ami, le confident de Grégoire VII, et, en cette qualité, mêlé à toutes les affaires politiques et religieuses de son temps, n'ignorait rien des événements qui, sur plusieurs points de la France, à Amiens, à Cambrai, comme à Narbonne, annonçaient le réveil de l'esprit de liberté au sein des classes populaires. Bien que son abbaye, alors à son apogée, fût placée sous la protection du Saint-Siège, il sentait le besoin pour elle d'un concours dévoué de ses vassaux les plus immédiats pour la protéger contre le mauvais vouloir de ses puissants voisins, parmi lesquels figurait l'évêque de Màcon, à la juridiction duquel le monastère avait été soustrait. Hugues, en homme sage, ne se laissa point arracher par la force des concessions qui, avec l'appui intéressé que les Clunisois auraient certainement trouvé en dehors de leurs murs, pouvaient aboutir à une émancipation complète; il accueillit, si même il ne prévint leur demande. La charte qu'il octroya ne nous est point parvenue; mais il résulte clairement des dispositions de celle accordée en 1172, sous l'abbé Etienne de Boulogne, qu'il conféra ou reconnut aux Clunisois la liberté de leurs personnes, la faculté de disposer de leurs biens propres et, sans se départir de ses droits de haute justice, l'exercice d'une juridiction inférieure exercée par un conseil de bourgeois, désigné du nom de Curialis ordo, rémi-
niscence du droit romain qui, nonobstant la coutume, continuait à régir la contrée (1).
Les événements qui suivirent justifièrent les prévisions de l'abbé Hugues. Satisfaits de ce qu'ils avaient obtenu, les Clunisois demeurèrent en paix avec l'abbaye. Si, en i 125, une partie de la population, séduite par les promesses de l'ancien abbé Pons de Melgueil, prit violemment parti pour lui dans sa querelle avec Pierre le Vénérable et encourut la peine de l'excommunication, ce soulèvement n'eut rien de politique (2). En 1153, lors du synode de Mâcon, où l'archevêque de Lyon, les évêques d'Autun, de Chalon, de Mâcon, les sires de Chalon, de Beaujeu, de Brancion et de Berzé, s'engagèrent à respecter les possessions de l'abbaye, la « civitas » de Cluny pcomit, de son côté, son concours en armes toutes les fois qu'elle en serait requise (3). Elle ne faillit point à son serment, quand, treize ans plus tard, Guillaume de Chalon, infidèle au sien, lança ses Brabançons sur les domaines du monastère: la jeunesse de Cluny essaya en vain de défendre le château de Lourdon, et cinq cents bourgeois désarmés, qui accompagnaient les religieux, furent impitoyablement massacrés (4).
Les Clunisois étaient donc bien autorisés par ces cruels sacrifices à réclamer, sinon l'extension, tout au moins la confirmation de leurs modestes franchises. Elle leur fut accordée en 1172, par l'abbé Etienne de Boulogne, c'est-à-dire quatre années après la troisième insurrection de Vézelay qui venait enfin de conquérir une partie des libertés perdues à la suite de la grande révolte de 1 152.
L'abbé Etienne désirant, dit-il, maintenir les bonnes coutumes émanées de saint Hugues et de ses successeurs, ordonna aux plus anciens du lieu désignés à cet effet, de rechercher ces usages, de les discuter et de les consigner par écrit afin de les soumettre à son approbation.
Cette révision du reste n'introduisit aucun élément nouveau, elle ne fut qu'une reconnaissance du droit public, civil et criminel des habitants; car si bienveillant que se montra l'abbé pour ses vassaux, il se garda bien d'y rien ajouter de ce qui pouvait diminuer ses prérogatives. Des deux côtés le souvenir de ce qui s'était passé à Vézelay était encore trop récent pour déterminer l'abbé Etienne à faire pareille concession, et les Clunisois à l'exiger par la force.
(1) Des franchises et des coutumes de Cluny au XIIe siècle, par M. Chavot, docteur en droit. Album de Saône-et-Loire, II, p. 67.
(2) Pignot, Histoire de l'ordre de Cluny ,111, 68.
(3) Bibl. Clunis., p. 59i. — Pignot, Histoire de l'ordre de Cluny, III, 398.
(4) Lorain, Hist. de Cluny. — Pignot, Hist. de l'ordre de Cluny, III, 399.
Seize ans après, l'abbé Hugues IV, confirmant les mêmes privilèges, crut devoir les augmenter de dispositions législatives qui ne modifièrent en rien la tutelle étroite sous laquelle vivaient ses vassaux.
En résumé, des droits civils assez étendus, une juridiction inférieure sans pouvoir administratif, une ombre de représentation, telles furent les franchises dont l'abbaye gratifia les Clunisois dans un temps où la révolution communale envahissait la Bourgogne de tous les côtés (1). Aussi ne faut-il pas s'étonner si, déçus de leurs espérances et en face de localités voisines beaucoup mieux dotées, les Clunisois essayèrent, mais toujours en vain, de conquérir à main armée de plus amples privilèges. La révolte qu'ils tentèrent en 1307, sous l'abbé Bertrand, n'aboutit qu'à les faire excommunier avec les prêtres qui les avaient suivis, sans rien ajouter à leurs droits (2). Cependant, quand au xin° siècle le roi de France, devenu maître du Maçonnais, soumit le pays à sa juridiction souveraine, les moines de Cluny durent se relâcher de leurs prétentions vis-àvis d'une ville franche, en définitive, et qui à ce litre fut appelée à se faire représenter aux Etats particuliers du pays. C'est à cette époque qu'il convient de faire remonter l'administration locale qui, après 1692, fut convertie en ce que les auteurs du temps appelaient une Mairie pour les affaires économiques.
Telles furent en Bourgogne les premières manifestations du mouvement d'émancipation qui, du nord au sud, se propageait dans l'ancienne France. Mais avant de pénétrer au cœur de notre duché, il convient d'examiner quelle était à ce point de vue la situation des contrées limitrophes et quelle influence elle exerça sur la marche de la révolution communale dans notre pays.