‹ Chartes de communes et d'affranchissements en Bourgogne (volume 2)Chapitre 21 sur 122 · VÉZELAY · texte numérisé non relu

VÉZELAY

Les franchises limitées de Paray et de Cluny, résultat de concessions volontaires, paraissent n'avoir jamais eu en dehors du territoire de ces villes une bien grande renommée ; mais il n'en fut pas de même pour Vézelay, dont les luttes au xn" siècle, aussi dramatiques que celles du nord, passionnèrent nos contrées et eurent alors un immense retentissement. Ces luttes, un grand historien les a popularisées dans des pages émouvantes (3); et de nos jours un savant distingué

(1) Des franchises de Cluny, ouvrage cité.

(2) Lorain, Hist. de Cluny.

(3) Augustin Thierry, Lettres sur l'histoire de France.

du pays en a, par un travail des plus remarquables, restitué le véritable caractère, et reconstitué plus d'une scène ignorée à l'aide de documents inédits (1). Nous y renverrons donc le lecteur [et nous nous bornerons à en donner ici une rapide analyse.

La ville de Vézelay, située dans l'ancien diocèse d'Autun, au milieu des possessions des comtes de Nevers, dut comme Cluny son origine au mouaslère autour duquel elle s'éleva. L'abbaye de la Madeleine, bien antérieurement à Cluny, prétendait ne relever que du Saint-Siège. Ses abbés étaient parvenus à force de persévérance et d'habileté à se soustraire à la juridiction de l'ordinaire et aux obligations que, sous prétexte de garde, le comte de Nevers prétendait leur imposer. Bref, dans un temps où tout dans le monde social tendait à la hiérarchie, ils s'étaient cantonnés dans leur territoire propre comme dans une principauté indépendante de tout pouvoir local laïque ou ecclésiastique.

Encore si pour résister aux inimitiés qu'une telle situation devait certainement lui créer, l'abbaye avait par une politique habile, iutéressé à sa cause ceux-là qui vivaient d'elle et avec elle, bien des difficultés eussent pu être surmontées ; mais imbus d'un sentiment exagéré de domination, hostiles à toute nouveauté, les moines s'étaient constamment refusés au moindre adoucissement dans la condition de leurs hommes.

Vézelay comme Cluny était un lieu de pèlerinage, et les foires y amenaient chaque année de nombreux marchands; plusieurs, séduits par les avantages de la localité, avaient accru la population indigène. Celle-ci, délaissant la culture, s'était vouée pour la grande partie au commerce et à l'industrie que favorisaient encore des comptoirs de changeurs, fréquentés par des seigneurs et des abbés du voisinage.

Sous celte influence Vézelay était devenu un des principaux marchés du centre de la France ; aussi ses habitants, dont la prospérité matérielle allait toujours croissant, aspiraient-ils, suivant le cours naturel des choses, à dégager leurs personnes et leurs biens des entraves qui les avaient gênés jusque-là.

De ces habitants, ceux d'origine étrangère étaient considérés comme libres, tandis que le reste de la population demeurait plus ou moins engagée dans la servitude. Pour les uns comme pour les autres, de nombreuses restrictions entouraient le droit de propriété. De plus, si les redevances ou prestations payées

(1) A. Cherest, Vézelay, Etude historique, Auxerre, 1863, 3 vol. in-8°.

pour les biens accensés étaient à peu près fixes, pour les autres elles variaient au contraire au gré des moines, qui, suivant leurs besoins, ne manquaient pas d'en augmenter le taux à leur bon plaisir, sans qu'il fût possible à leurs hommes de réclamer contre ces exigences autrement que par la révolte.

C'est ce qui arriva en effet l'an 1 1 00, lorsqu'à la suite d'exactions motivées par la bâtisse de la grande église, les habitants se soulevèrent et mirent à mort l'abbé Artaud.

La peine du bannissement prononcée contre les principaux coupables qui fuient recueillis par les ennemis de l'abbaye, fut le seul résultat de cette première lutte. En 1 137, rien n'était encore changé dans le régime de Vézelay, lorsque l'abbé Albéric prévenu qu'une nouvelle conspiration s'ourdissait dans l'ombre, proposa un arbitrage qui, sauf le formariage qu'on abolit, les droits mortuaires qu'on diminua, et une extension du droit de tester que l'on accorda aux hommes libres, maintint tout le reste.

Déçus de leurs espérances, mais confiants dans la justice de leur cause, les Vézeliens ne perdirent pas courage. Ils connaissaient l'antagonisme qui régnait entre leurs maîtres et leurs puissants voisins. Tout leur faisait pressentir qu'un appui leur viendrait de ce côté. En effet, si Guillaume II comte de Nevers, et son fils Guillaume III, avaient pour un moment renoncé à leurs prétentions de garde et de procurations, ce dernier, excité par sa femme Ida de Carinthie et les suggestions des bourgeois de Vézelay, les fit bientôt revivre ^1 1 50). Presqu'en même temps, Henri de Bourgogne, évèque d'Auiun, soutenu du duc son frère, renouvelait la vieille querelle de suprématie épiscopale. Pons de Monlboissier qui gouvernait alors le monastère de Sainte-Madeleine, fort de l'appui du Saint- Siège, s'obstinait à ne rien céder de ses prérogatives; et quand, à bout de forces, il voulut recourir au roi de France, mais sans abdiquer son indépendance, cet appui lui manqua. Une intervention des légats du Saint-Siège n'ayant point abouti, les Vézeliens se soulevèrent au mois de juillet 1152, et s'érigèrent en commune jurée sous la protection du comte de Nevers qui désigna lui-même les consuls. Excommuniés par les légats, ils répondirent en assiégeant le monastère et en contraignant l'abbé à prendre la fuite. Pierre le Vénérable, abbé de Cluny et frère de Pons, intervint à son tour, et après d'orageuses conférences parvint à pacifier le débat. Malheureusement aucun traité n'avait été signé, et comme ni l'abbé, ni les bourgeois ne se sentaient liés, de nouveaux désordres ne lardèrent point à éclater, et la commune fut rétablie (1153). Le comte de Nevers

offrit alors une médiation que Pons refusa d'accepter. Son orgueil alla même jusqu'à décliner l'offre du roi Louis VII d'intervenir dans la querelle, à la condition de reconnaître sa suzeraineté. Cependant, quand le légat dans lequel ils avaient mis tout leur espoir, ajourna la fulmination de la sentence d'excommunication dont il était porteur (1154), force fut à Pons et à ses religieux de courber la tête. Louis VII ajourna les parties devant lui, à Auxerre. Là, les bourgeois mal conseillés s'étant prétendus sans pouvoirs pour traiter, le roi mécontent les chassa de sa présence, ramena lui-même l'abbé à Vézelay, où mandant le comte et les bourgeois, il leur déclara qu'il prenait le monastère sous sa protection, et exigea, sous peine d'encourir son indignation, qu'ils missent fin à toute hostilité.

Le seul moyen d'en empêcher le retour était de lier les parties par un traité solennel. C'est ce que Louis VII oublia de faire, sans doute à dessein. Aussi la trêve, car c'en était une, ne fut pas de longue durée. De nouvelles querelles avec le comte de Nevers, contraignirent l'abbé à lui reconnaître ces droits de garde et de procurations si longtemps disputés. Guillaume, toujours avide, ne se fit pas scrupule d'en abuser tellement, qu'une intervention du Roi devint nécessaire. De leur côté, les bourgeois, encouragés par lui, relevèrent l'étendard de la révolte, assiégèrent les moines et contraignirent l'abbé à se dérober à leurs coups. Sur le refus du comte de lui venir en aide, Pons courut à Corbie implorer l'assistance du Roi et se mit à sa merci. Louis VII se préparait à envahir le Nivernais lorsque Guillaume, par une prompte soumission, détourna l'orage. Les Vézeliens ayant encore fait défaut au mandement royal, ils furent déclarés coupables et condamnés à indemniser l'abbaye de toutes ses pertes. Le comte de Nevers qui avait accepté sans vergogne la mission d'exécuter la sentence prononcée contre ses complices, obtint pourtant du Roi, pour eux, la grâce d'une dernière audience, mais sans succès; car, par sentence rendue à Auxerre le 3 novembre 1155, la commune fut abolie, les moines réintégrés dans tous leurs droits, seulement l'amende fut réduite à 40,000 sols.

L'abbé Pons eut donc l'insigne honneur de triompher à la fois de tous ses ennemis ; mais il le paya de l'indépendance de son monastère. Encore sa victoire fut loin d'être définitive, car les comtes de Nevers n'en continuèrent pas moins au moindre prétexte, de bloquer la « pôté » de Vézelay et de mettre les domaines de l'abbaye au pillage. Quant aux habitants, désabusés de leur espoir dans le Roi de France, dont la médiation impolitique leur avait été si funeste, indignés

de la conduite des comtes de Nevers qui, après les avoir poussés à la révolte, les avaient lâchement abandonnés, ils cessèrent tout rapport avec eux. Résignés au sort qui leur était fait, ils en subirent les dures conditions, bien résolus à tenter de nouveau la fortune dès que le moment leur semblerait favorable. Us n'attendirent pas longtemps. En 1 1 G8, deux ans après le traité de pacification laborieusement conclu devant Louis VII , entre l'abbaye et le comte de Nevers , le Roi éloigné, le comte parti pour la Terre-Sainte, ils se soulevèrent, dit la Petite Chronique, sans rien dire de plus des causes non plus que des conséquences de la lutte qui paraît celte fois avoir été décisive. On sait, en effet, qu'à la fin du xne siècle, la liberté de Vézelay (liberlas Verzeliacensis) jouissait d'une réputation telle qu'elle servit de modèle aux chartes d'Avallon, de Mont-Saint-Jean et de plusieurs autres communes de Bourgogne dont nous reparlerons plus loin.

Il avait fallu soixante années de luttes sanglantes et de ruines accumulées pour aboutir à un résultat bien différent de celui qu'avaient réalisé un moment les promoteurs de la commune de 1152. La charte de Vézelay, dont on ignore la date et par conséquent l'auteur, n'est connue que par celle de Mont-Saint-Jean, qui en est la reproduction fidèle.

Celle-ci fut octroyée en 1221, selon les coutumes et libertés de Vézelay, écrites et non écrites. En voici les principales dispositions : Abolition de la mainmorte étendue à tous les habitants dans les limites de la pôté, moyennant une certaine somme et une taille annuelle. Fixation des redevances établies sur les pressoirs et les foins. Liberté provisoire sous caution, sauf pour cas criminel. Abandon du droit desuite, et liberté pourles habitants de quitter le pays. Suppression de la désistance à l'endroit des forains. Maintien des droits des changeurs. Enfin, en cas de contestation entre le seigneur et les habitants, renvoi devant un tribunal d'arbitres (1).

De gouvernement municipal, de juridiction, même à un degré inférieur, pas un mot, non plus que de garanties extérieures. La charte ne consacre que des droits civils et encore dans une proportion inférieure à Cluny, dont les habitants pouvaient, à leur volonté, recourir à des arbitres pour le jugement de leurs propres causes. Bien qu'affranchis, les Vézeliens n'en restaient pas moins hommes de poeté; et, si, plus tard, il y eut chez eux une meilleure garantie de justice et une ombre de magistrature locale, ils le durent à la royauté. Depuis

(1) Recueil, I, page 576.

son intervention, en 1155, elle n'avait cessé d'empiéter sur les pouvoirs de l'abbaye et du comte, et bien servie par les circonstances, sa suzeraineté, jusque-là nominale, était devenue effective. Tel fut le résultat de la lutte.

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