AUXERRE
La cité d'Auxerre n'cul point des destinées aussi brillantes, et pourtant nulle cité ne se trouvait dans une situation plus favorable à l'émancipation.
Elle était divisée en quatre seigneuries indépendantes, savoir: l'évêque suzerain, le comte possesseur de la Cité, le chapitre calhédral et l'abbaye de Saint-Germain, toutes puissances rivales dont l'antagonisme pouvait à un moment donné servir la cause de la liberté. Cependant il n'en fut rien. Vers 1170, le comte Guy, revenu de Palestine, avait imaginé pour refaire ses finances, de frapper d'une redevance tous les pressoirs delà ville et de percevoir aux portes la dixième partie du fruit des vignes. Contraint par l'évêque Guillaume de Toucy, sous peine d'excommunication, de renoncer à son entreprise, Guy ne se tint pas pour battu; il osa même davantage. De l'aveu du Roi de France, il institua une commune à Auxerre, sans s'assurer au préalable de l'agrément de l'évêque son co-seigneur. Louis VII qui, tout en proclamant le droit de la couronne, d'avoir la tutelle des communes érigées dans l'ancien domaine royal, laissa toujours échapper, faute d'énergie, l'occasion d'affirmer ce principe, préféra dans la circonstance l'argent que lui offrit l'évêque à la raison politique. 11 désavoua le comte et lui fit défense de passer outre. Guy mourut l'année même du jugement (1175) (1).
Les bourgeois d'Auxerre, dit M. Quantin (2), régis depuis longs siècles par le prévôt du comte, étaient de différentes classes : les uns libres, les autres serfs. Les premiers, descendants des antiques curiales, connus ensuite sous le nom de prud'hommes, d'hommes francs ou libres, avaient perdu peu à peu leurs privilèges, et leurs maîtres prétendaient sur eux le droit de mainmorte.
Agnès, fille du comte Guy et Pierre de Courlenay, son mari, par une charte du 29 juillet 1 188, divino pietatis intuitu, et de l'avis de leurs amis, les affranchirent de cette servitude, afin de les aider à reconstruire la ville qui venait d'être dévorée par un incendie (3).
En 1194, l'année même où Pierre avait doté d'une charte de commune la capitale de son comté de Nevers, ce prince, n'osant encore octroyer les mêmes
(1) Quantin, Cart. de l'Yonne, II, 263.
(2) Quautin, Recherches sur le Tiers-Etat au moyen-âge, dans les pays qui forment aujourd'hui le départelement de l'Yonne, Auxerre 1851, in-8°.
(3) Quantin, Carlulaire de l'Yonne, II, 385.
privilèges à ses hommes d'Auxerre, leur accorda des immunités donl voici les principales : Conversion de la taille en impôt de quotité, dont la côte la plus élevée ne dépassait pas 20 sols. — Réduction du tarif des amendes. — Allégement du service militaire, avec faculté de remplacement, — Droit de ne point être traduit en justice hors du territoire. — Garantie pour les saisies des biens de ceux qui se soumettaient à la justice du comte. — Réduction du crédit du comte à 40 jours. — Obligation de libérer les habitants arrêtés pour ses dettes. — Limitation du banvin au mois d'août. — Faculté aux habitants de nommer les gardiens des récoltes; de quitter ou de revenir à Auxerre à leur volonté. — Liberté des vendanges. — Respect de la propriété. — Restriction aux poursuites des Juifs en matière de prêt. — Conversion en rente fixe des droits sur les amendes perçus par le vicomte et le voyer d'Auxerre. — Réserve de la connaissance des crimes à la justice du comte, et promesse réciproque du comte et des habitants d'observer ces nouveaux statuts.
Pierre promit en outre d'en faire jurer le maintien par sa fille Mahaut, lorsqu'elle atteindrait l'âge de douze ans, et par son mari avant la cérémonie nuptiale. Enfin il mit la charte sous la garantie du Roi de France, du Pape, de l'archevêque de Sens, des évêques d'Auxerre, de Langres, d'Autun, de Nevers et de ses principaux barons.
Les bourgeois d'Auxerre s'engagèrent de leur côté à ne jamais admettre parmi eux des hommes libres ou serfs venus des domaines du comte, et à payer au Roi de France pour sa garantie une somme annuelle de 100 livres parisis (1).
En somme, cette charte, toute libérale qu'elle fut, ne conférait aux francsbourgeois du comte que le maintien de leurs libertés civiles, une réglementation des amendes de justice, des prestations et du service militaire; il y manquait le couronnement de toute constitution municipale, l'administration et la justice. L'évêque s'y fût certainement opposé et Philippe-Auguste lui-même, dont on payait l'adhésion en même temps qu'on affirmait son autorité souveraine, ne se crut pas obligé d'exiger plus du comte que celui-ci peut-être ne désirait lui-même.
Cependant, Pierre ne borna point là ses bienfaits. Quelques années plus tard il permit à ses bourgeois de s'imposer pour leurs dépenses intérieures, ce qui impliquait un rudiment d'administration. Puis, en 1216 (2), au moment où il
(1) Car t. de V Yonne, II, 459.
(a) 1215, Mars V. S.
allait ceindre la couronne impériale à Constantinople, il afferma les revenus de la ville pour six ans aux bourgeois, moyennant 2,000 livres provinoises, et les autorisa à élire douze d'entre eux avec un prévôt pour administrer la Cité. Ces douze bourgeois durent choisir dans leur sein trois jurés à l'effet de traiter les affaires du dehors. Enfin, ce conseil était justiciable de celui du comte, auquel s'adjoignirent alors quarante bourgeois (1).
Cet engagement de six ans, qui offrait aux deux parties des avantages réciproques, se maintint par une sorte de reconduction tacite jusqu'à la réunion du comté à la couronne.
Après la mort de Pierre, la garantie solennelle de sa charte par le Roi de France, ne mit cependant point la ville d'Auxerre à l'abri des revendications intéressées de la comtesse Mahaut, sa fille, ou plutôt de son cupide époux, Hervé de Donzy. La mainmorte fut rétablie, ce qui donna lieu à des troubles auxquels Mahaut fit allusion dans la charte qu'elle-même s'empressa d'octroyer après la mort d'Hervé.
Par cet acte solennel, donné au château deLigny, le 1er août 1223, et que les Auxerrois considéraient comme leur grande charte, Mahaut, non-seulement confirma toutes les franchises émanées de son père, mais elle les étendit et en octroya de nouvelles.
Ainsi, en même temps qu'elle reconnaissait la franchise complète des hommes de la Cité, elle admit ceux des faubourgs et de Saint-Gervais « opprobrio servitutis mutato et quittato » à jouir des mêmes privilèges, sans autre réserve que celle des successions vacantes.
Le régime municipal créé par le comte Pierre fit place à un conseil de douze jurés annuels, lesquels devaient présenter à la comtesse quatre de ses propres conseillers, parmi lesquels elle choisissait son représentant.
La quotité ancienne des prestations fut doublée, sans doute à cause de l'engagement du domaine et de la remise de certaines prestations.
On modifia en l'aggravant le service militaire, en ce sens que, tout en maintenant la faculté de remplacement ou d'exemption, sa durée fut obligatoire tout le temps que la comtesse assistait à la chevauchée.
Le bachelier, jusque-là exempt de la censive, y fut compris pour 5 sols, et de plus déclaré justiciable des us et coutumes de la ville.
(1) Lebœuf, Mémoires sur l'histoire d'Auxerre, nouv. édit-, pr. tome IV.
Le prêt à intérêt des Juifs, fixe au taux hebdomadaire de 3 deniers par livre, fut limité à un an, avec l'obligation de la présence de deux témoins chrétiens au* contrat. Deux jurés furent institués pour la légalisation et le scellé des lettres.
Les hommes de la censive d'Auxerre furent astreints aux charges de la communauté.
Ceux de la ville furent dispensés de la garde du château et des prisonniers. Ils conservèrent néanmoins la faculté d'y incarcérer leurs débiteurs ou leurs cautions, mais sans pouvoir les libérer que de l'autorisation des officiers de la comtesse.
Mahaut reconnut aux habitants le droit d'attrait sur tout étranger, à l'excep-tion de ses hommes de corps. L'étranger qui, dans l'an et jour de sa venue était réclamé par son seigneur, avait la faculté de quitter la ville avec un saufconduit, à moins d'être poursuivi comme criminel. Passé ce délai, il demeurait citoyen libre d'Auxerre.
Elle réglementa ce qu'on appelait les libertés du change et de la draperie (libertas cambiorum) qui, de même qu'à Vézelay, avaient pris dans la ville un grand développement.
Elle se réserva la haute justice, les coutumes et tout ce qui, du domaine comtal, n'avait point été engagé aux habitants.
Elle leur octroya, en outre, le droit d'user d'un sceau pour valider les actes de la communauté.
Enfin elle promit de maintenir cette charte, en fit une obligation à ses successeurs et la mit sous la garantie des prélats et des barons (1).
Dix ans après la charte du comte Pierre, le chapitre de la cathédrale s'était décidé à affranchir ses propres hommes du joug de la mainmorte, sans toutefois leur conférer aucun droit politique. Une somme de 500 livres provinoisesfut le prix de celte manumission (18 décembre 1204) (2). Cinquante-deux ans plus tard (1256), l'abbaye de Saint-Germain se trouvait contrainte, par des nécessités d'argent, h suivre cet exemple. Concession tardive, qui ne fut ni gratuite ni volontaire, ni surtout dictée par l'esprit de charité. La mainmorte, l'abbaye en convenait elle-même, ne lui rapportait pas grand profit (parum ulilem) d'ailleurs;
(i) Lebœuf, Mémoires sur l'histoire d'Auxerre, nouv. édit., tome IV, page 80. (2) ld.
l'affranchissement des autres portions de la cité avait constitué pour les hommes de Saint-Germain un état d'infériorité sociale tel que les Auxerrois libres répugnaient de contracter avec eux des alliances payées de la perle de la liberté. Les avantages dont ceux-ci jouissaient étaient considérables, et leur faculté, désormais reconnue d'user du droit d'attrait, avait dû nécessairement éclaircir les rangs des hommes de l'abbaye.
Quoi qu'il en soit, celle-ci leur vendit la liberté au prix énorme de 1 ,000 livres provinoises et sous les mêmes conditions que celles contenues dans la charte de Mahaut.
Afin de maintenir sous sa loi la population qui menaçait de lui échapper, l'abbaye exclut de la liberté ceux de ses hommes qui abandonneraient son quartier, quitte à eux ou à leur descendance à la recouvrer en rentrant à Auxerre. Elle offrit le même avantage aux forains, n'exceptant que les serfs de ses domaines à moins qu'ils ne vinssent à Auxerre pour y contracter mariage (1).
Désormais égaux en droits civils, les citoyens d'Auxerre le furent bientôt en droits politiques. Peu à peu l'autorité des jurés devint prépondérante. Secondée par le bailli comtal, elle s'étendit au reste de la cité, au double point de vue de la justice et de la gestion des affaires communes. A la fin du xme siècle, cet officier jugeait/;ar droit de conseil des jurés, et imposait en suivant leur avis. En 1320, des lettres du comte Jean de Chalon consacraient ce droit de justice; et si, jusqu'au milieu du xive siècle, l'autorisation des divers seigneurs était encore nécessaire à leurs hommes, lorsqu'il s'agissait d'affaires intéressant l'universalité des habitants, ce régime prit fin lors de la réunion du comté à la couronne. La fusion fut alors complète et l'antique autorité de ces seigneurs se trouva réduite aux proportions d'un simple droit de propriété.