LA SALUBRITÉ
§ 8. — La peste et les mesures d1 assainissement.
Taine a dit quelque part que le moyen âge a vécu sur un fumier. L'affirmation semble exagérée. Les villes bourguignonnes du moyen âge, toutes éclaircies de terrains vagues et de vastes cimetières servant de places publiques, pleines de jardins groupés autour des maisons séparées par des ruelles irrégulières, n'étaient, malgré les remparts entourant les plus importantes, que de gros villages. Le manque presque absolu de précautions sanitaires n'offrait pas alors plus d'inconvénients que dans nos villages contemporains. Le vent et la pluie suffisaient au balayage.
La situation changea dès le début du quatorzième siècle. L'on peut s'en faire une idée rien qu'en étudiant Dijon. La ville est pleine de gens de métiers qui commencent à redouter la concurrence des étrangers, ses marchés sont fort achalandés, le commerce et le vagabondage l'emplissent incessamment d'une population de compagnons errants, de fugitifs, de mendiants, de marchands, de colporteurs, suspecte tout spécialement au point de vue sanitaire. Son attrait, la facilité d'y recevoir des dons, engagent les maisons religieuses de la campagne à y établir des succursales. La noblesse du pays y installe un pied-à-terre, puis des hôtels somptueux (2). En temps de guerre, les villages avoisinants, exerçant leur droit de retrait, s'y réfugient (8). On voit quelle population grouillante, campée avec les animaux autour des églises, va entraver pendant
(1) Garnier, Histoire du quartier du Bourg, p. 34. Nous ne traitons pas ici la question de la fortification, qui se rattache à la matière des impôts. M. Garnier ayant laissé de côté les impôts dans cette introduction.
(2) « Les ducs de Bourgogne de la première race avaient une cour très modeste et peu nombreuse, surtout en temps de paix. Ils vivaient peu dans les villes, même à Dijon, et leur préféraient le séjour de ces vastes chàtellenies qu'ils avaient sur tous les points du duché. La noblesse suivait cet exemple ; aussi ai-je, en ce qui concerne Dijon, acquis la conviction, par le dépouillement des titres des communautés religieuses (lesquelles possédaient, en propre ou par accensement, les neuf dixièmes du territoire), qu'à part les maisons de refuge des monastères de la province, il n'y avait à Dijon que de rares hôtels de nobles et. des plus puissants, comme les Saulx, les Vienne et les Vergy. Sous les princes de la maison de Valois, il en fut autrement... » Garnier, Notice historique sur l'hôtel de la préfecture da Dijon, Annuaire départemental de la Côte-d'Or, 1858, p. 409, note 5.
(3) Nous voyons, en 1637, que les habitants de Mirebeau sont retirés à Dijon depuis deux ans. Il faut un ordre du marquis de Tavannes pour leur faire regagner leurs anciennes demeures. Arch. mun., B. 275.
toute la durée des guerres du seizième et du dix-septième siècle toute surveillance de la part des autorités municipales. De plus en plus, les maisons se serrent, les taudis se tassent, les percées s'encombrent, les cimetières se rétrécissent. Les rues trop étroites et pleines d'ordures ne peuvent être abandonnées à l'insouciance des riverains Alors l'on ressent vivement les multiples inconvénients des fumiers en plein air, des clapiers, des tects à porcs, des établissements insalubres (1) et de la trop grande promiscuité des vivants avec les morts. Des fléaux terribles, la lèpre et la peste sortent des immondices qui s'accumulent de plus en plus. Les municipalités doivent désormais s'en occuper et les combattre. Nous parlerons de la lèpre à l'occasion de l'assistance publique, occupons-nous d'abord de la peste et des principales mesures prises contre elle et pour assainir les villes.
La peste en Bourgogne (2).
Autant qu'on en peut juger, les onzième et douzième siècles souffrirent encore plus de la faim que des maladies contagieuses. C'est la disette, amenée par trois années de pluies continuelles, qui causa l'horrible mortalité de 1030 à 1032, dont Raoul Glaber nous a laissé le récit terrifiant (3). L'épidémie apparaît surtout comme une suite de la famine : l'une est « le levain de l'autre (4) ». A part les lugubres dates citées plus haut, les mentions de tels maux sont assez rares. Indiquons comme exceptionnelle la contagion de 1*240 et 1241, qui oblige les habitants d'Ahuy, de Quetigny et d'autres villages autour de Dijon de gagner les hauteurs de Talant et qui fit de gros ravages dans les rangs des familiers du duc de Bourgogne (5). L'épidémie n'a pas encore le caraclère redoutable qu'elle devait prendre au quatorzième siècle.
A cette époque, elle se manifeste sous une forme effrayante, la peste noire (6). Parti du nord de la Chine vers 1346, le fléau avait rapidement gagné l'Inde, puis l'Europe, où il trouva un terrain trop bien préparé dans les agglomérations urbaines, devenues de plus en plus denses. D'Italie il rayonne, suit les routes des marchands, remonte ; en 1347, il s'engouffre en Bourgogne. Les récits des contemporains sont terrifiants. Le « venin répandu dans l'air » infecte tout ; il se prend par le contact, par
(1) Garnier, Histoire du quartier du Bourg, p. 16.
(2) On pourra lire La pente en Bourgogne de 1349-1636, par Clément-Janin (Progrès de la Côte-d'Or, avril 1879, tirage à part, une brochure in-8° de 94 pages). — Voir aussi Mosny, La peste (Bévue de Paris, 15 février 1897, p. 838).
(3) Raoul Glaber, Les cinq livres de ses histoires, liv. IV, c. IV, éd. Prou, p. 99. — Ernest Petit, Hist. des ducs de Bourgogne, t. I, p. 125 et suiv. — Lebeuf, Mémoires concernant l'histoire d'Auxerre, 1855, t. III, p. C0.
(4) Cité par Léon Lallemand, Histoire de la charité, Paris, 1906, t. III, p. 18.
(5) Petit, Hist. des ducs..., t. IV, p. 98-100.
(G) En 1344, une épidémie contagieuse qui sévit à Avignon, Beaucaire et différentes villes du Midi avait éprouvé fortement la suite du duc Eudes IV. Petit, t. VII, p. 330, 332.
la conversation, et même « par le seul regard des infectés (1) ». Aussitôt touché, l'on est terrassé, aussitôt terrassé, l'on est mort. Dès qu'une tumeur, « la bosse », s'élève à l'aine ou aux aisselles, tout espoir est perdu. Les populations s'égrènent rapidement sous le vent désastreux qui les frappe, elles succombent en bloc; des villages entiers sont renversés. Paray-le-Monial n'a plus que douze ménages ; Rully, dix ; Bure-les- Templiers, trois. Le long de la Côte, ce fut une extermination de plus des neuf dixièmes des habitants, si l'on en croit les contemporains qui firent les lugubres distiques.
En mil trois cent quarante-huit, A Nuits, de cent restèrent huit.
Beaune avait une proportion sensiblement égale.
En mil trois cent quarante-neuf,
De cent ne demeuraient que neuf (2).
Consternées par celte « grande mort », cette « mort dense », par l'angoisse de se découvrir cette bosse qui dévorait leur vie, les populations survivantes cherchèrent des responsabilités. Leur fureur se tourna contre les Juifs (3). On les accusa d'avoir empoisonné les fontaines, et ces malheureux, en grand nombre, n'échappèrent à la grande mort que pour en trouver une autre, non moins cruelle, sous les coups des forcenés.
Un répit de dix ans, puis, an milieu de l'invasion anglaise et des ravages des grandes compagnies, réapparut l'épidémie sous une forme presque aussi redoutable. La peste inguinale : pestis inguinaria ou feu Saint-Antoine, attaque Avallon en 1358 (4), et, à la faveur d'un mauvais hiver, se répand partout. Les comptes signalent incessamment des décès en 1360 et 1361. Busseau, de soixante feux passe à dix, les terres sont délaissées et le fisc du roi Jean, pourtant peu facile à attendrir, est contraint de réduire les tailles de moitié (5).
Parmi les personnes qui périrent alors, citons Jean Germain, évèque d'Auxerre (6), et le dernier duc de Bourgogne de la première race : Philippe de Rouvres (7) (21 novembre 1361).
(1) Paradin. — Petit, Hist. des ducs..., t. VIII, p. 58.
(2) Courtépée, Description de la Bourgogne, 1. 1, éd. de 1847, p. 147.
(3) Simonnet, Documents pour servir à l'histoire des institutions et de la vie privée en Bourgogne, 1867, 1 vol. in-8°, p. 420 et suiv.
(4) Ernest Petit, Avallon et V Avallonnais . — Saint Antoine était, avec saint Firmin, l'un des meilleurs guérisseurs de la peste. (Luchaire, dans Lavisse, Histoire de France, t. III-, p. 299.)
(5) Ernest Petit, Hist. des ducs de Bourgogne, t. IX, p. 217, 219, 239, 244.
(6) Lebeuf, Mémoires pour servir à l'histoire civile et ecclésiastique d'Auxerre, 1848, t. I, p. 533 (7 décembre 1362).
(7) Ernest Petit, Hist. des ducs de Bourgogne, t. IX, p. 250.
Désormais, dans la province, la peste est installée pour trois siècles. Elle va devenir la suite normale de toute guene, de toute famine et même de toute saison chaude. Toujours elle va couver, soit dans un lieu, soit dans un autre. Rien que dans les années 1365, 1370, 1380, 1395, 1397 et 1400, nous la voyons signalée à Avallon, à Màcon, dans l'Aulunois, leBeaunois, l'Auxerrois(l). Le dénombrement général, ordonné, en 1399, par le duc de Bourgogne, montre l'importance et la diffusion de la mortalité (2).
Il en sera de même pendant tout le quinzième siècle. Les écoles de Dijon sont particulièrement touchées par le fléau en 1401 (3). Dix ans plus tard, à l'occasion de l'été brûlant de 1412 et d'un voyage de Charles VI à Auxerre (4), où le terrain était déjà préparé depuis l'année précédente, c'est un nouveau déclanchement de la maladie, qui se répand le long de la Côte et fait fuir aussi bien les ouvriers de la monnaie de Chaion (5) que la duchesse Marguerite de Bavière, qui, de Dijon, se réfugie à Auxonne (6). En même temps, s'entame la lutte entre les habitants et le fléau. A Dijon, après trois saisons de peste, en 1418, 1419 et 1420, l'on prit des mesures spéciales pour isoler les malades. On construisit pour les pestiférés de petites logettes : « Dix petites masounettes de bois, pierre et lerre, en un pasquier (7) appartenant à ladite ville, étant sur le cours de la rivière d'Ouche et sous les molins de Bernard, pour illec mectre, demeurer ceulx qui seront mis hors de la dite ville pour le dangier de peste. » Les malheureux, mis à l'écart, trouvèrent des dévouements capables de les soulager, l'un des premiers fut celui de la maîtresse du Saint-Esprit de Dijon, la vaillante religieuse Jaquote Fourneretle (8). A côté des nouveaux, les anciens procédés ecclésiastiques de lutte contre la maladie n'en restaient pas moins en grand honneur. Dès que le fléau éclate, l'on recourt aux processions. Signalons celles faites en août et septembre 1428, à Dijon, contre la « pestilance d'impedimie (9) », à Avallon deux ans après. On allait bientôt avoir à se servir des uns et des autres pendant les mauvais jours des années 1437 à 1440.
(1) Petit, Avallon et l'Avallonnais, p. 176. 182. La population d' Autun est réduite à 164 feux. En 139?, Avallon a 94 feux; Beaune, 165; Autun, 121 ; Volnay, 6a. En 1400, l'on est obligé de faire venir à Auxerre un médecin de Nevers. (Lebeuf, t. III, p. 278.)
(2) Autun n'a plus que 69 feux.
(3) Arch. mun., B. 144.
(4) Clément-Janin, p. 8. A Auxerre, il y avait eu des maladies l'année précédente, en 1411. — L'.-beuf, t. III, p. 291, 294.
(5) Bibl. nationale, collection de Bourgogne, t. 58, f» 346 v». Ils firent la même chose en ! 120. — Ibid., f» 207.
(6) Garnier, Correspondance de la mairie, t. I, p. 21 (14 août 1414).
(7) Arch. mun., E. 36. Cepàquier me parait être le Champ Monin ou Cimetière aux chevaux, situé à Dijon, à l'entrée actuelle de l'île. — C. Oursel, Le quai des Tanneries, p. 34. Cf. Arch. mun., B. 160, f° 284 v°.
(8) Arch. mun., E. 33. La municipalité lui fit, en conséquence, don de cent sols tournois pour faciliter le voyage à Rome, qu'elle fit incontinent (9 janvier 1419/1420).
(9) Arch. mun., E. 33 et B. 152, f" 3 v°. De même, en 1429, Arch. mun., B. 161, f° 17 v°. L'épidémie règne également à Beaune en 1429 ; l'on ne peut y convoquer le Parlement. — Champeaux, Ordonnances des ducs de Bourgogne, p. cccxxiv .
La paix d'Arras, signée en 1435, avait rendu inutiles les bandes innombrables de soldats qui avaient pullulé en France pendant la désastreuse guerre de cent ans. Les soudards inemployés devinrent les brigands connus sous le nom d'écorcheurs. Ils répandirent en Bourgogne de tous côtés leurs troupes violentes. A cette première cause d'effroi, pour compléter le malheur des Bourguignons, la famine et la peste en ajoutèrent d'autres. La misère devint effroyable, les champs, abandonnés, restèrent sans moissons. Bientôt, comme aux jours rie Baoul Glaber, l'on mangea du pain de gland et de terre. Le registre des statuts de l'abbaye de Saint-Martin d'Autun nous apprend que l'on trouva près de cette église « une voyne de terre qui semble argiile, de laquelle terre l'on faisoit du pain, et en mangèrent les gens comme pour pain (1) ». Beaucoup de pauvres moururent dans les villes et dans les campagnes (2). L'affolement et la stupeur générale étaient tels que toute mesure de surveillance semblait abolie : à Semur, des loups affamés se promenaient dans les rues de la ville et attaquaient les vivants (3).
Il fallut de toute nécessité pourvoir à cette misère. « A Dijon, a Baulne, a Chalon et a Mascon, nous dit la relation que nous avons citée plus haut (4-), firent les bourgeois maisons communes pour loigier tous les pouvres, et se tailloyent par septnaine ung chascun selon sa faculté, pour pourventoir es dits pouvres, mais en la ville d'Ostun ne se fisl point pour ce que les esglises y fesoyent plusieurs aulmosnes accoustumées qui ne se font point es autres villes, par lesquelles aulmosnes les pouvres furent moult soustenus, tant en karesme qu'en tous aultres temps. » Un nouveau principe s'élaborait, la richesse se chargeait de soulager la misère.
Il faut, pour avoir la vision nette de toute l'horreur de ces années déplorables, se rappeler que, de village en village, pendant ces maux, continuaient à courir les bandes des écorcheurs. Apparaissant à l'improviste au milieu de la nuit, chassant les habitants de leur lit, elles y installent leurs malades et repartent le lendemain en leur abandonnant tous les incapables de les suivre. Ainsi des germes infectueux se sèment incessamment dans tous les endroits. Partout la soldatesque indisciplinée accumule les meurtres et les incendies et va, laissant derrière elle « une traînée de mort (5) ».
(1) Reg. des statuts de l'abbaye de Saint-Martin d'Autun, Arch. dép. de Saône-et-Loire, cité par Anatole de Charmasse dans son Précis historique. — Autun et ses monuments, par Harold de Fontenay, Autun, 1889, p. cxcv et cxcvi. — Adde, dom Plancher, t. IV, p. 233 (1438).
(2) Les habitants de Poissons en la châtellenie de Glennes, faisant en tout neuf feux, sont réduits à trois personnes, qui n'échappèrent qu'en quittant le pays. Nous possédons une requête dans laquelle ils demandent qu'on les tienne quittes des tailles pendant quatre ans s'ils retournent au pays. Cette requête leur est accordée. Bibl. nat., collection de Bourgogne, t. LV1II, p. 135.
(3) Bocquin, Esquisse pittoresque, morale et historique de la ville de Semur, cité par Clément-Janin, p. 14.
(4) Voir supra, note 1 .
(5) L'expression est de MM. Boudet et Le Grand, Etude hist. sur les épidémies de peste en Haute- Auvergne, in-8°, 1902, p. 8.
Jouit-on d'un peu de repos les dix années qui suivirent? Il le semble. De 144!) à 1452 pourtant, Ton prend à Dijon des mesures trop fréquentes et trop significatives pour que nous ne devinions pas la réapparition du fléau (1). Quelques années plus tard, en 1457, la virulence du mal se révèle d'une manière indéniable.
Le seul remède efficace contre la maladie était la fuite. Aussi, dès ses premières manifestations, c'était une débandade générale de tous les hauts personnages dont les ressources permettaient les villégiatures. Cette année, le bailli, le maire Henri d'Echenon, les membres de la Conr des comptes, tous sont filés sur Auxonne (2). Pendant ce temps, les morts se succèdent dans la ville vidée de ses magistrats, la consternation est générale. L'on commence à se plaindre de voir, sous un soleil de plomb, les cadavres des suppliciés pourrir, accrochés au gibet, en répandant une odeur insupportable. Des fosses profondes furent creusées directement sous la potence où l'on enfouit les débris lamentables (3).
Ce sont là les plus nolables indications que nous possédions sur la peste à l'époque ducale. Les épidémies de 1466 à 1469 n'ont laissé que peu de traces dans les documents (4). Notons, toutefois, que la dernière obligea le fisc de Charles le Téméraire à réduire de moitié à Auxerre le montant des impositions.
L'administration royale ne fut pas plus heureuse au début de sa lutte contre la peste que la ducale. Il semble même que jamais le fléau ne fut plus violent que dans le courant du seizième siècle et la première moitié du dix-septième. Faut-il attribuer ce résultat aux guerres fréquentes, au peu de respect des ordonnances, aux accroissements constants de la ville, au vagabondage elï'réné d'une partie de la population qui la soustrait à toute surveillance ou bien faut-il chercher d'autres causes ? Nous ne pouvons qu'indiquer le problème. Contentons-nous de présenter le fait incontestable. L'Auxois et l'Auxerrois sont atteints en 1479 (5) ; en 1494, c'est Dijon (6), puis Autun (7). Le mal redouble en 1498 (8), 1499 (9), 1500 (10). Celte dernière date mérite d'être retenue, car c'est alors pour la première fois à Dijon, qu'au lieu de se
(1) Voir Areh. mun., I3 ; B. 158, 159, 160. Nous voyons qu'on prend des précautions vis-à-vis des métiers insalubres. Le bourreau fait la police sanitaire et tue les porcs errants. On enjoint, le 4 septembre 1452, aux teinturiers d'aller faire leurs teintures hors la ville, « attendu la pestilence et épidémie que Dieu veuille apacier ».
(2) Garnier, Correspondance de la mairie, t. I, p. XXX VI.
(3) Arch. mun., B. 165, fos 12 r° et 17 v°. « On écrira au bailli d'ordonner de faire une grande fosse dessous le gibet de cette ville pour inhumer ceux qui y sont mis pour ce qu'il en sault une telle puanteur que l'infection au dire des médecins en seroit plus grande. »
(4) Arch. mun., E. 33 (1466); Arch. mun., B. 163, f 3 v° (1467). Lebeuf, t. III, p. 339. A Auxerre, la peste avait enlevé, de 1467 à 1469, plus de 3,0(10 personnes.
(5) Lebeuf, t. 111, p. 358. L'on fit venir à Auxerre des béguines d'Abbeville pour soigner la maladie.
(6) Arch. mun.. E. 33.
(7) Ragut, Statistique de Saône-et- Loire, cité par Clément-Janin, p. 20.
(8) Arch. mun., B. 167, f° 141 v°.
(9) Arch. mun., B. 117, f° 145 v°, 157 v°.
(10) Arch. mun., B. 167, 1" 198 r», et B. 168, f°s 4 v° etsuiv. A Beaun*, il en futde même. Gandelot, p. 120.
contenter des prescriptions particulières et décousues, l'on porta contre la peste un règlement municipal d'ensemble. L'innovation parut heureuse et le règlement fut à nouveau promulgué et amplifié lors des très nombreuses pestes qui suivirent (1).
Six ans plus tard, au mois d'août, l'on bloque une maison à l'intérieur de Dijon, c'est le couvent des Cordeliers. La peste est dedans. L'on veut l'empêcher d'en sortir et la municipalité ordonne de fermer toutes les entrées, de tendre une chaîne devant la porte et le guichet et de nourrir et d'abreuver les religieux par les fenêtres (2). Précaution insuffisante, le mal trouva des fissures et s'échappa, il esi répandu dans toute la ville, cette même année 1506 et l'année suivante en 1507. Alors, dans un compte du 10 décembre nous trouvons, au nombre des personnes chargées de soigner les pestiférés, le nom de Jean de Saison dit Maugoguet (3). Ce pauvre diable mérite d'échapper à l'oubli, car il fut toujours sur la brèche pendant les épidémies les plus fortes de son temps, et c'est avec lui que pour la première fois, à ma connaissance, nous voyons apparaître, à Dijon, le mot de Maugoguet pour désigner les courageux citoyens qui acceptaient, au péril de leur vie et moyennant un très modique salaire, de nourrir, soigner, ensevelir les malheureux pestiférés.
Dans toute la Bourgogne, ces années-là, coulèrent sans cesse et partout des filets contagieux. Auxerre, en 1514 (4), l'Avallonnais, en 1517, Dijon, en 1518 (5), sont touchés. Les précautions devinrent plus grandes; l'on décida, à Dijon, d'isoler les malades atteints de contagion à l'hôpital neuf, qu'on venait de construire en partie à cet effet.
L'année suivante, la maladie largement étendue baigne Dijon, Beaune, Seurre, Montbard, Saint-Jean-de-Losne, Saulieu, Flavigny, Rouvray, Epoisses, Montréal, Torcy, Corcelles, Bierre, Autrui. La panique est partout, au premier rang des fuyards, on voit, comme de coutume, voler les longues robes des parlementaires de Dijon. Ils se sont réfugiés à Arnay-le-Duc ; de là, ils écrivirent à la municipalité une lettre lâche qui. selon le mot de Clément-Janin, « fait mal à lire (6) ».
Un procédé inverse avait été employé dans l'Avallonnais pendant les attaques de 1523 et 1524, au lieu de chasser les gens sains l'on avait tenté de faire sortir les
(1) Nous les examinerons plus loin.
(2) Arch. mun., B. 168 (16 août), et E. 34. Odimet Poiret, serrurier, réclame son paiement « pour avoir fait deux grosses serrures à bosse et une grant chaîne qui prenoit tout au trauver de la porte et du guichet des Courdelier devant l'ospital Saint-Jacques ».
(3) Arch. mun., E. 33. En 1508 (Arch. mun., E. 34), nous le voyons indiquer simplement son surnom Mangognet. En 1507, on le nomme Jehan Maigognet, Malgougnet. Le 12 décembre 1517, il demande que, « comme il est toujours au service de la ville, on lui donne une robe comme à un sergent » (Arch. mun., E. 34). Une ordonnance, sans doute postérieure, lui donne le nom de sergent de la mairie ; indiquée Arch. mun., B. 445, p. 116. Il existe encore en 1518 (E. 35) et le 28 juin 1526 (B. 445, p. 119).
(4) Lebeuf, t. III, p. 384.
(5) Arch. mun., B. 169.
(6) Clément-Janin, loc. cit., p. 27.
malades de la ville en les payant (1); quelques années plus tard, on suivait encore des errements semblables à Auxerre (2).
Cependant, sous un nom ou sous un autre, la peste durait toujours. A Dijon, nous avons « l'épidémie » ; en 1526, à Autun, le « trousse-galant » : choléra meurtrier qu'on nomme ainsi dans le mandement de Jacques Hurault, évêque d'Aulun, semble un châtiment envoyé du ciel pour punir les débordements de la vie privée. Aussi, fout naturellement, c'est vers le ciel qu'on se tourne pendant les lugubres années 1529 et 1530, qui obligèrent les magistrats dijonnais à tenir l'assemblée de la Chambre tous les lundis à Montmusard (3). En grande dévotion, ils firent « à Madame Sainte Anne » un vœu solennel.
t Ce vœu qui consistait, dit Joseph Garnier, à solenniser le jour de la fête de sainte Anne aussi saintement que le jour de Pâques et à faire, le dimanche d'après, une procession générale, suivie d'un sermon, fut offert, le 7 septembre (1531), par toute la commune assemblée à l'hôtel de ville. Incontinent, dit l'acte authentique placé sous nos yeux, « par » le mérite et intercession de Madame Sainte Anne, cessa la maladie et le danger de « la peste (4). »
L'effet salutaire du vœu de sainte Anne ne fut, malheureusement, pas de longue durée, car nous voyons la peste réapparaître à Dijon en 1533 (5) et 1534. Beaune fut également frappé, ce qui donna l'idée aux chanoines de Beaune de chercher aussi à apitoyer la divinité.
« Le 15 mai 1533, le chapitre de Beaune ordonna qu'à l'avenir, tous les jours, à midi, dans toutes lus églises, on frapperait neuf coups sur la grosse cloche, et qu'à cette heure tous les fidèles se mettraient à genoux et réciteraient trois Pater et trois Ave, pour demander à Dieu la cessation de la peste. De son côté, le maire fit publier par la ville qu'au son de la cloche tout le monde devait se prosterner « à genoulx » affin de prier Dieu le créateur qu'il lui plaise reparer son ire (6). »
Ces manifestations religieuses, les grandes processions faites contre la peste n'étaient pas elles-mêmes sans danger. Les chanoines d'Avallon ayant fait, en 1535, une translation solennelle des reliques de saint Lazare, il vint de tous les pays une foule immense. Elle apporta la peste (7).
Les années 1543, 1544, 1545 ne furent pas meilleures pour Dijon. On suit, dans les registres des délibérations, le progrès du mal qui «. commence à s'épancher par le plat pays », puis peut-être dans la ville. Le 21 juillet 1544, tous les échevins sont partis,
(1) Petit, Avalton et l'Avallonnais, p. 274.
(2) Lebeuf, t. 111, p. 396. C'était d'ailleurs, nous le verrons, l'usage général.
(3) Garnier, Correspondance de la mairie, t. I, p. cxxxvi et cxxxix.
(4) Garnier, Correspondance de la mairie, t. I. p. cxxxviu. Arch. mun. E40 ; Arch. mun., B. 175.
(5) Avallon fut infecté en 1532. Clément-Janin, p. 34.
(6) Rossignol, Histoire de Beaune, p. 369.
(7) Ernest Petit, Avallon et l'Avallonnais, p. 276.
le maire est seul resté courageusement à son poste. Par malheur, voici que la peste éclate dans sa maison même et le contraint à se retirer à Messigny (1).
Il nous est impossible d'énumérer, dans le cours d'un bref récit, toutes les épidémies de peste survenues en Bourgogne de 1544 à la fin du seizième siècle. Le tableau, évidemment incomplet, que nous donnons en note en fournira une idée et prouvera à l'évidence que le seizième siècle fut par excellence le siècle de la peste (2).
Le dix-septième siècle parut ne point s'ouvrir sous de meilleures auspices. Chaignay et Savigny-le-Sec, en 1602 (3); Mirebeau, en 4605 (4); Dijon, en 1606 (5); la Comté, en 1613 (6); Dijon, en 1620 et 1622; Autun, Nolay (7), Auxonne, en 1627, sont dévorés par le mal. Il brûle dans toute la province en 1628 (8). Dès le printemps, Autun, Paray-le-Monial, Montcenis, Nolay, Couches, Beaune ont reçu la terrible visite. De Beaune, une femme qui avait acheté des langes d'enfant contagié apporte le fléau dans Nuits (9) ; de là, il passa à Dijon. L'année suivante, la situation sanitaire n'est pas meilleure à Arnay-Ie-Duc, à Saint-Jean-de-Losne, à Bellegarde (Seurre), à Chalon,
(1) Arch. rauii., B. 182. Arch. mun., E".
(2) Dans le tableau suivant, nous nommons tous les cas de peste indiqués comme tels par les documents sans nous occuper de vérifier la sûreté du diagnostic. — 1546, Dijon, Arch. mun., B. 184. — 1548, Dijon, Blaisy, Turcey, Arch. mun., B. 186. — 1550, Dijon, Arch. mun., B. 188. — 1552, Dijon, Autun. Il meurt 110 pauvres à l'hôpital Saint-Nicolas de Marchaix. Arch. mun , B. 190. — 1553, Dijon, Gevrey, Arch. mun., B. 191. — 1551, Dijon, Beaune, Nuits, Gevrey, Arch. mun, B. 192. — 1555, Dijon, Auxonne, Dole, Arch. mun., B. 193. — 1557, Autun. — 1558, Autun, Avallon. De Charmasse. Notice sur les anciens hôpitaux d Autun. — 1563, Chalon, Auxonne, Barges, Châtillon-sur-Seine, Arch. mun., B. 200. — 1 56 i, Dijon, Màcon, Tournus, Chalon, Autun, Arch. mun., B. 201 et B. 445, p. 130-132. La peste avait débuté par Lyon, il y était mort 60,000 personnes. — 1565, Dijon, Arch. mun., B. 202; B. 445, p. 131-134. — 1566, Dijon, Arch. mun., B. 203 ; B. 445, p. 137 et 138. - 1567, Dijon, Arch. mun., B. 204 ; B. 445, p. 139. — 1568, Besançon, Salins, Genève, Saint-Jean-de-Losne, Dijon, Arch. mun., B. 205; B. 445, p. 140.— 1559, Saulieu. — 570, Marsannay, Genève, Is-sur-Tille, Avallon, Dijon, Arch. mun., B. 207 et 208. Cette année, la maladie empêcha de convoquer à Dijon les gens des trois ordres qui devaient aller aux Etatsde Blois. — 1573, Paray, Digoin, Bellefond, Ruffey-lez-Echirey, Dijon, Arch. mun., B. 211 ; B 415, p. 119. — 157G. Dijon, Auxonne, Verdun-sur- Saône, Rouvres, Fauverney, Arch. mun., B. 4 45, p. 140. — 1577, Dijon, Avallon. Garnier, Journal dt Gabriel Breunot, I, p. 23. — 1578 et 1579, Dijon, Arch. mun., B. 215. — 1580, Mâcon. Chalon-sur-Saône, Tournus, Fanges, Baume-la-Boche, Dijon. Clément Janin, p. 52. — 1581, Dijon, Tournus. Arch. mun., B. 219. — 1582, Val-Suzon, Saint-Apollinaire. Arch. mun.,B. 221. — 1583, Saint-Apollinaire, Val-Suzon, Châtillon-sur-Seine, Màcon, Autun, Avallon. Dijon, Clément Janin, p. 53. — 1585, Dijon, Châtillon, Selongey, Is-sur-Tille. Arch. mun., B. 223; B. 445. p. 141, 153. — 1586, Dijon, Auxerre, Avallon, Autun, Auxonne, Màcon, Louhans, Arch. mun., B. 224; B. 445, p. 143. — 1587, Dijon, Avallon, Autun, Arch. mun., B. 225. — 1588, Dijon, Auxonne, Arch. mun., B. 445, p. 143. — 1595. A Dijon, maladies nouvelles; on a le corps couvert de petites taches noires. Arch. mun., B. 233. — 1596, Dijon. Feste et llux de sang. Beaune, Nuits, Alise, Autun, Avallon, Arch. mun., B. 445, p. 144; B. 234. Oursel, Deux livres de raison, p. 112. — 1597, Dijon, Châtillon-sur-Seine, Auxerre, Arch. mun., B. 235; B. 445, p. 145. E50, Garnier, Livre de souvenance de Pépin, I, p. 153. — 1598, Dijon, Arch. mun., B. 236. Four Dijon, depuis 1554, voir Req. Arch. mun., E57, E58.
(3) Clément-Janin, p. 76.
(4) Arch. mun., B. 243.
(5) Arch. mun., B. 244 et B. 445, p. 148.
(6) Arch. mun., B. 251.
(7) Arch. mun., B. 265.
(9) Gandelot (Histoire de Beaune, p. 169) montre que la peste avait été amenée dans cette ville par des marchands étrangers.
à Tournus, à Màcou, à Villefranche, à Semur, à Besançon (1). Le Parlement de Dijon fuit à Châtillon-sur-Seine en 1680 (2). Certains villages sont réduits à rien : les habitants survivants du hameau de Sai^ey, commune de Cirey, ne sont plus qu'au nombre de trois (3). A Dijon, l'on renouvela le vœu de sainte Anne, l'année 1631, et, pour solenniser davantage cette fête, il fut décidé qu'on ajouterait la veille un jour de jeûne « sans en pouvoir être dispensés, sinon pour cause de maladie (4) ». Des plaques de marbre, rappelant le vœu de 1531 et son renouvellement, furent apposées dans le chœur de la Sainte-Chapelle (5). Les quelques années qui suivirent ne marquèrent point d'amélioration (fi). Dijon fut encore décimé en 1633, 1634, 1636 et 1637(7). Cette dernière année, le Parlement avait été autorisé à se retirer à Semur (8) et la ville, faisant une infidélité à sainte Anne, s'était adressée à un saint réputé de Sezanne-en- Brie, saint Gon, pour être délivrée du fléau.
Puis, presque sans raison, semble-t-il, à partir de ce moment le mal s'éloigne. Il n'est bientôt plus qu'un mauvais souvenir. Après la peste de Beaune, en 1638 (9), et d'Arnayle-Duc, en 1639 (10), nous n'entendons plus parler du choléra en Bourgogne, dans le duché tout au moins (11).
La maladie qui attaqua le pays en 1641, 1666 et 1681 et dont mourut la mère de Bénigne Joly était non la peste mais la fièvre pourpre (12). En 1690, nous avons de la dysenterie (13). Les médecins de 1692 constatent que les maladies qui régnent dans la ville ne sont point « contagieuses mais vermineuses et de pourriture et que la pourpre ne tuait que ceux qui n'appelaient pas les médecins (14) ».
La Faculté connaissait déjà le revenu des conseils profitables.
Au dix-huitième siècle, il n'y a plus un seul cas de peste, mais la pustule (15) que
(1) Arch. mun., B. 267. Pour Saint-Jean-de-Losne, voir Dhétel, Annales historiques de la ville de Saint- Jean- de- Los ne, p. 482 et suiv.
(2) Arch. mun., B. 445, p. 157, 156 : B. 268. {2) Arch. de la Côte-d Or, C. 3086, f» 137.
(4) Arch. mun., B. 269.
(5) Arch. mun., B. 270. On soupçonnait, cette année, 500 cas de peste. Arch. mun., E5*,
(6) En 1632, la maladie est à Auxerre, Tonnerre et Châtillon-sur-Seine ; en 1033, à Auxonne ; en 1635, à Nuits, Selongey. Ephëmérides médicales de Beaune, Dijon, bibl. mun., Ane. fonds 265 A1, 265 A2; Arch. mun., B. 445, p. 171. En 1635, à Nuits, Selongey, Arch. mun., B. 273; en 1636, à Beaune et Plombières-lez- Dijon
(7) Arch. mun., B. 271, 275, et B. 445, p. 168, 169. Ce sont les pères Capucins qui s'occupent des pestiférés à Dijon. Du 30 janvier 1636 au 1er janvier 1638, il y eut 732 maisons contagiées. Arch. mun., E:,G.
(8) Arch. mun., B. 276. En 1635, l'on s'était adressé à saint Boch. B. 272.
(9) Arch. dép. de la Côte-d'Or, B. 12098, f" 199.
(10) Arch. mun., B. '277. A Dijon, de 1606 à 1637, voir reg., Arch. mun., E56.
(11) La Comté lut touchée encore en 1669. Arch. mun., B. 308.
(12) Vie du vénérable Bénigne Joly, par l'abbé E. B..., 1892, p. 9 et suiv. Arch. mun., B. 320. Sur la fièvre pourpre, voir plusieurs indications de Milsand, Bibliographie bourguignonne, p. 344, 345.
(13) Arch. mun.,B. 329.
(14) Arch. mun., B. 331.
(15) 1er septembre 1720. Arch. mun., B. 445 p. 173.
soignent les sœurs de Sainte-Marthe ou la petite vérole (1) répandue surtout dans les campagnes. Si des précautions minutieuses furent prises au moment de la peste de Provence de 1721 ("2), et de Hongrie en 1739 (3), au moins ces précautions ne furent pas inutiles, Dijon ne connut pas le terrible fléau, et l'on put fêter avec un éclat tout particulier, le 21 juillet 1731 (-4), le second centenaire du vœu de sainte Anne.
Telle fut l'histoire de la peste en Bourgogne. Nous avons vu la terrible maladie arriver, sévir et disparaître. Il nous faut maintenant expliquer par quels moyens on la combatiit. Nous étudierons la lutte directe contre la peste et les mesures générales d'assainissement.
La lutte directe contre la peste supposait tout un ensemble de réformes. Je crois qu'après avoir étudié l'organisation du personnel antipesteux, la découverte, l'isolement et le soin du malade, enfin les mesures spéciales d'assainissement, nous connaîtrons les plus importantes.
Le personnel sanitaire.
De très bonne heure (5), devant les démonstrations terriblement probaotes de l'expérience, nous avons vu prévaloir l'idée que la fuite des personnes saines et l'isolement des malades étaient les seuls remèdes efficaces contre la peste. Préceptes excellents que les médecins formulaient d'une manière brève : Pestis tempore, fuge cito, procul, tarde revertaris, et qui n'avaient qu'un inconvénient, c'était d'être trop bien suivis (6).
Dès que quelques cas de peste éclataient dans une ville, c'était une débandade et, chose grave, une débandade générale. Les premiers qui partaient se trouvaient être précisément les gardiens de l'ordre public. Sur les routes qui menaient à Auxonne, près du fleuve dont la barrière semblait capable d'arrêter la maladie, ou par delà les bois de Chàtillon-sur-Seine, sur la montagne ou vers l'arrière-côte à Arnay-le-Duc, quelquefois à Is-sur-Tille ou tout près, sur un plateau, comme à Talant, se pressaient
(1) Arch. mun., B. 370 (1736); B. 413 (1779). Arch. dép. Côte-d'Or. C. 369 et n. On pourra aussi consulter les topographies médicales, ibid. C. 366 et n.
(2) Arch. mun., B 359, B. 361, E. 62. Bibl. mun., ms. A. F. 456s, v» peste.
(3) Arch. mun. E. 62.
(4) Arch. mun., B. 445, p. 12'i.
(5) Les doctrines contagionnistes étaient connues bien avant l'Italien Massaria, qui les mit particulièrement en relief à l'occasion de la peste de Vicence de 1577, 1578. En sens contraire, Mosny, Revue de Paris, 1897, I, p. 828.
(6) Delamare, dans son Traité de la police, t. I, 1722, p. 678, nous dit : « Tous ceux qui en ont écrit (de la peste) conviennent que dans cette triste conjecture il n'y a point de remède plus efficace que celui d'une prompte fuite dans un lieu éloigné et pour longtemps. »
les officiers du Parlement (1), les échevins (2), les ecclésiastiques, les barbiers, les chirurgiens et les médecins mêlés aux bourgeois aisés. Leur connaissance du danger de la contagion annibilait leur courage. Ils prenaient le large au lieu de porter secours au prochain. Dès lors, point n'était facile d'édicter ni surtout de faire respecter les ordonnances contre la peste. L'on s'abandonnait à l'initiative privée et au zèle de quelquesuns On n'osait point faire davantage contre la peste et la peur
C'était trop peu, ce ravalement du courage exigeait une réaction. Dans le cours du seizième siècle, l'on songea à laisser derrière les fuyards un minimum d'organisation et un personnel capable d'appliquer les mesures générales que l'on commençait dès lors de prendre. Y eut-il là une influence italienne? M. Garuier le croyait (3). Faut-il, au contraire, faire remonter l'honneur de ces réglementations au pouvoir royal ? Ou des causes semblables existant partout, if ont-elles pas amené, sans imitation aucune, des effets pareils? La discussion sur cet objet serait oiseuse ici. La chose certaine, la seule qu'il soit nécessaire de mettre en relief, c'est que longtemps avant le règlement général, les préceptes de ce règlement étaient appliqués. Toutefois, quelle différence entre les décisions sporadiques, les ordonnances disparates émises par les municipalités, un peu au hasard des circonstances, avant 1500, et la codification méthodique, précise et calculée, que l'on commence à rencontrer dès lors (4) !
A la nouvelle réglementation collaboraient des échevins et les principaux bourgeois de la ville; elle était édictée « par l'advis de pluseurs des plus apparans personnaiges de ladicte vilie, tant de Testât ecclésiastique que autres (5) ».
Les apparents « personuaiges » comprenaient non seulement les riches, mais les
(1) Le Parlement se retire à Djle, en 1429 (Champeaux, Ordonnances des ducs de Bourgogne, p. cccxxiv), à Beaune, en 1490 ; en 1507, on profite de sa suspension pour demander une chambre à Màcon (Arch. rnun., B. 168) ; en 1521, il était à Arnay-le-Duc; à Autun en 1544 ; à Saint-Jean-de-Losne en 1564. ls-sur-Tille le reçoit ensuite. Chàtillon-sur-Seine devient son lieu de retraite en 1622, 1631 (Arch. rnun., B. 268). Enfin, il gagne Semur (Arch. rnun., B. 275). Sur ces points, voir Courtépée, Description du duché, I, p. 348, 349, et Garnier, Correspondance de la mairie, I, p. cxxxix. Naturellement, la Chambre des comptes, la Cour des aides, les autres tribunaux en font autant.
(2) Eu 1531, le sieur Noël, vicomte inayeur, se retire à Saint-Apollinaire, tous les lundis, la Chambre se réunit à Montmuzard. En 1544 (21 juillet), on ne peut délibérer, tous les échevins sont partis. Il ne reste que le maire atteint par la maladie, il est obligé de se retirer à Messigny (Arch. rnun., B. 182).
(3) « A là fin du quinzième siècle, nous voyons employer des moyens plus sérieux, et la p^rt que les gouverneurs de la province prirent à leur exécution laisserait supposer que ces personnages, témoins des moyens hygiéniques employés dans les villes d'Italie, d'une civilisation plus avancée, pour combattre la contagion, s'empressèrent de la propager à leur retour en France » (Garnier, Hisl. du quartier du Bourg, p. 24). Si l'influence italienne peut êlre relevée, nous croyons que c'est en cherchant du côté des médecins de pestiférés, qui sont presque tous des Italiens au seizième siècle, plutôt que de celui des gouverneurs.
(4) Arch. mim., E:i3, Arch. rnun., B. 168, fol. 124 v», ne nous donne pas le texte Nous le trouvons avec quelques retouches publié à nouveau, le 5 février 1519, par Arch. mun., E31'. Ces règlements étaient homologués par le Parlement qui, toujours, en vertu de ses pouvoirs généraux de police, revendiquait la connaissance du « fait des pestes » (Arch mun., E''7;. Nous avons encore aux archives plusieurs « registres de délibérations et police sur le faict de la peste » prises à la fin du seizième siècle et au début du dixseptième (Arch. mun., Er'7., E5S , E59).
(5) Arch. mun., B. 168, fol. 4 v° et suiv.
hommes de l'art : médecins, apothicaires, chirurgiens et barbiers. Ou leur demandait des mesures d'ordre général, et par les carrefours de Dijon Ton faisait ensuite publier le traitement qu'ils jugeaient bon de recommander aux victimes du terrible mal (1).
Avant d'examiner ces prescriptions, cherchons quelles personnes l'on chargea de les appliquer et montrons que cette désignation ne fut pas chose facile.
Soigner les pestiférés, c'était l'équivalent d'une condamnation à mort la plupart du temps. Aussi les hésitations, les craintes, les refus sont très fréquents et l'on n'a jamais qu'un personnel réduit au strict nécessaire en garde-malades, sergents, barbiers, médecins, prêtres et surveillants.
Chose remarquable : ceux qui se firent le moins prier étaient en fait les plus exposés (2), je veux dire les maugoguets, au sens strict du mot (S), qu'on appela plus tard aussi des « saccards ». Le maugoguel constitue la cheville ouvrière de toute l'organisation anlipesteuse. Il est chargé de découvrir le malade, de l'emporter au lieu indiqué, de le nourrir, de lui fournir des aliments, souvent de le panser; enfin c'est lui qui l'ensevelira en cas de mort. Il fait tout. Le malade trouve son appui quotidien et aussi son maître dans ce pauvre diable dont Jean de Saizon fut longtemps le type parfait (4). En temps de peste, c'est une puissance en même temps qu'un objet d'effroi. Il vit confiné dans sa maison (5), le jour, avec sa femme, et ne sort, en principe, que la nuit. Les conversations avec les personnes saines lui sont interdites. S'il passe par hasard à la clarté du soleil, il doit soigneusement s'abstenir des assemblées et marcher au milieu des chemins les moins fréquentés en portant bien en évidence les insignes qui le feront fuir. A la main une baguette noire ou blanche, suivant les époques ; sur le dos « une robbe de drap vert gay » ; sur la tête, un « bonnet de semblable couleur (6) ». Ce « vert gay » devint du jaune après 1527 (7) et tous les insignes alors se réduisirent à un bonnet jaune et à la baguette.
(1) « Ont accordé (les médecins, chirurgiens, apothicaires) de faire «ne ordonnance et métode pour le préservatif et curatif. Sera la dite ordonnance imprimée et affilée par tous les cointz des rues de la ville, afin que chacun habitant qui en aura besoing sen puisse aider. » lArch. raun., E"'7, fol. xiv v°.) Le même système est suivi encore à la fin du dix-septième siècle (Arch. raun., B. 320 et 331). 11 y avait parfois des publications plus étendues. Le 15 octobre 146G, Pierre Marriot, maire de la ville de Dijon, prie le receveur de donner à maître Etienne Chevalier, docteur en médecine, la somme de cent solz tournois à distribuer entre lui et les autres médecins de la ville qui « ont vacqué et besoingné à faire et rédiger par escript certain traictié de médecine préservans de pestillence et impidimie pour la conservation des corps humains. » (Arch. raun., E33.
(2) Voir pourtant quelques plaintes contre les saccards. (Arch. mun., B. 244.)
(3) Le mot de malgoguet fui étendu dans une acception large à tous ceux qui s'occupaient des pestiférés, c'est ainsi que, en 1564, on nous dit « des malgoguetz députez pour les pestiferez, tant prêtres, chirurgiens etsaccars, hommes et femmes porteront tous une escharpe jaulne et une baguette blanche par la ville afin qu'ilz soient cogneuz et que les sains les puissent évader » (Arch. mun., E", fol. x v°).
(4) Voir siwra, p. 572.
(5) Cette maison fut plus tard la maison de Cherlieu où l'on réunit tout le personnel, comme on le verra bientôt.
((i) Arch. mun., B 168.
(7) En 1545, les maugoguets portent un bonnet jaune (Arch. rnun., B. 182).
Ainsi troussé le maugoguet ne resta pas longtemps seul (1). 11 sembla plus convenable, pour le soin des femmes surtout, de lui adjoindre des auxiliaires féminins, les « malgoguettes (2) ». Après avoir, comme lui, en 1527, été « vestues et habillées de chacune un goudot de drap vert gay et une croix droite blanche sur lung des coustez de la mamelle » ; et après avoir habité dans des maisons distinctes, comme lui elles échouèrent au milieu du seizième siècle dans la maison de Cherlieu (3), maison située à l'ouest de l'église Saint-Philibert, sur le rempart de la Miséricorde et où nous verrons se concentrer successivement tout le personnel sanitaire (4). Comme pour lui également tout le costume vert gai se réduisit pour elles à un insigne jaune, une collerette ou gorgias. Les nécessités pratiques complétèrent le rapprochement et firent que souvent, parmi les maugogueltes, se trouvait la propre femme du maugoguet (5).
Avec le temps et la vigilance plus grande qu'on s'imposa, le travail desmaugoguets et des maugoguettes parut écrasant à l'excès, l'on en augmenta le nombre au fur et à mesure des besoins. Si, en 1533, il n'y a que deux maugoguets (6), en 1564 nous en rencontrons trois (7) ; ils iront bientôt, nous le verrons, jusqu'à quatre. Quant aux femmes, on leur nomma des auxiliaires. Les « héridesses » se chargèrent plus spécialement des « lessives et buées », ainsi que du nettoyage des meubles des contaminés. La « blanchisseuse » purifiait les murs mêmes de la maison qu'elle badigeonnait « à la brousse (8) ». Une bonne mère jurée, occupée à recueillir les enfants des malheureuses pestiférées enceintes, complétait le personnel féminin (9). Tout ce monde portait l'écharpe jaune, la baguette blanche, parfois une clochette (10).
Cette division du travail fut imitée des hommes. Les quatre saccards que nous rencontrons en 1564 ne font plus tous la même chose. Deux ont une fonction un peu subalterne, ils servent les autres et mettent les corps en terre, ce sont les fossoyeurs ; deux d'un grade plus élevé continuent à s'occuper des contagiés. Il est assez remar-
(1) Il y eut bi^n des changements. En 1507, il y a deux maugoguets : Jehan de Saizon et Antoine Louchardot; en 1527, on déclare que le maugoguet « ne prendra autre homme pour ayde ains seullement les deux femmes cy après déclarées ». (Arch. mun , E-'19.)
(2) Arch. mun., B. 169; Arch. mun., E38. On donne son salaire.
(3) Arch. mun., E", EG7, fol. lx r°.
(4) Actuellement rue Richelieu. Milsand, Les rues de Dijon, Paris et Dijon, 1874, p. 12. — Clément-Janin indique la rue du Mouton, loc. cit , p. 38, note 1. Elle fut achetée en 1564. Arch. mun., K. 82.
(5) En 15C4, les maugoguets sont Jean Perrotet et sa femme Jeanne Marchand (Arch. mun., E*7, fol. ix r°). En août, cette femme Marchand est victime du fléau [ibld., fol. xn r°).
(6) Arch. mun., B. 445, p. 120.
(7) Arch. mun., E57, fol. x v°.
(8) Le parfumeur remplaça plus tard la blanchisseuse, c'est un homme de métier que l'on fait venir de loin; de Chàtillon en 1585 (Arch. mun., B. 223), il est vrai qu'on l'empêche d'arriver. De la Comté un peu plus tard (Arch. mun., B. 224). En 1634, le parfumeur qu'on arrête au passage se nomme Louis de li Noix (Arch. mun., B. 445, p. 170).
(9) Arch. mun., B. 182 (1542), et Arch. mun., E*1. En 1 56 i, la femme jurée est l'épouse du chirurgien Livory (Arch. mun., E57, fol. x r°). On en nomme deux, l'une pour la ville, l'autre pour les faubourgs, cette année 1564 (Arch. mun. E"'7, fol. x r°).
(10) Arch. mun.,E57, fol. x v°. Les prêtres des pestiférés doivent en avoir une (Arch. mun., B. 201).
quable qu'on ne parle plus expressément de leur faire découvrir les malades, ce soin semble retomber maintenant sur les sergents des pestiférés (1).
Car lemaugoguet, en dépit de ses multiples fonctions, n'était pas sergent de la ville (2). C'était plutôt un indicateur doublé d'un garde-malade. Le sergent des pestiférés, lui, pourvu de son droit de contrainte officiel, prêtera main-forte au maugoguet, s'informera des malades. Souvent, il faut le dire, il ne fera que suivre les indications du premier. Sa mission le portera à empêcher les conversations des contaminés et des personnes saines (3). S'il le faut, il se joindra aux portiers pour interdire l'entrée de la ville aux voyageurs venant de lieux contagiés (4), Leur paie est plus élevée que celle des sergents ordinaires (5). Ils sont véritablement investis d'une mission de confiance, car c'est dans leur main que l'on remet l'argent nécessaire au soin des pestiférés (0). Tous les jours, le rapport détaillé sur la situation sanitaire de la ville, qui parvient à la municipalité, est leur œuvre (7).
A'i-dessus de ces subalternes, maugoguets masculins et féminins, ainsi que des sergents, se trouvait le « superintendant du fait de la peste » qui prêtait serment de bien exercer sa charge, surveillait la bonne application des ordonnances et dirigeait les maugoguets (8).
Avec le temps, ce fonctionnaire diminua d'importance (9). En 1564., je ne le vois plus. Ses fonctions semblent avoir été absorbées en partie par les échevins nommés pour « pourvoir à toutes nécessitez des pestiférés (10) » et qui, à la fin du seizième siècle, se répartissent la surveillance des divers quartiers de la ville (11). L'autre partie de la mission du superintendant fut exercée par les médecins.
Voilà un premier point d'obtenu, la municipalité ne s'effondre plus à l'annonce d'une peste ; il reste des échevins, des sergents, des maugoguets. Le sentiment que le soin
(1) Arch. mun., E"7, fol. xxv r».
(2) Le maugoguet est si peu nu sergent que, le 12 décembre 1517, Jean de Saizon demande que, puisqu'il est toujours au service de la ville, on lui donne une robe comme a un sergent (Arch. mun., E34).
(3) Il doit « enquérir par la ville ceulx qui seront malades de peste pour lez fere tenir en leur hostel u (Arch. mun., E"; ibid., lî. 108) (1507, 20 mars).
(4) En 1631, les soldats des portes furent remplacés par des sergents de la mairie (Arch. mun., B. 268).
(5) Arch. mun., E33 (1507) ; Arch. mun., B. 445, p. 119 (1526). En 1507, ils reçoivent six blancs par jour.
(6) Arch. mun., E57, fol. ix v°.
(7) Etienne le Noir reçoit dix francs pour neuf mois pendant lesquels il a vaqué « a savoir par chacun jour de magogués comme l'on se porte en ceste ville et des lieux ou ilz ont treuvé inconveniant et aussi pour leur faire savoir le vouloir de nous le dit vicomte maieur » (Arch. mun., E34 ; voir aussi E33 et B. 285.
(8) Arch. mun., E36. C'était, avant 1526, l'échevin Jean Chisseret, cette année il refusa de continuer sa charge, et l'on installa à sa place Jean Vaulthier, apothicaire (Arch. rnun., E39). Il touchait alors 10 sols tournois par mois.
(9) Il est moins payé que les maugoguets qui touchent 60 francs et lui 40 en 1533 (Arch. mun., B. 445, p. 120).
(10) Arch. mun., E", fol. x r".
(11) Arch mun., E7A (17 août 1596). Il existe alors cinq quartiers, chacun d'eux est dirigé par un échevin et un sergent. Faut-il voir là le germe de la division des quartiers entre les commissaires de police qui apparut plus tard? Voir p. 562.
de veiller pendant le danger incombe à celui qui exerce le pouvoir pendant les périodes calmes s'est fait jour, péniblement, il faut le dire (1).
Chez les médecins, apothicaires, chirurgiens, barbiers et aussi chez les ecclésiastiques, ce sens du devoir professionnel fut l'objet d'une aussi laborieuse incubation.
Si la science donnait aux médecins et barbiers l'horreur de la maladie, la prudence y ajoutait celle du malade. Ces deux sentiments concouraient à faire établir entre le patient et le guérisseur des distances considérables et intolérables. Les barbiers surtout se montraient récalcitrants. Le 20 janvier 1518/9, la Chambre de ville est obligée de nommer Pierre Bourdeaul, « attendu que la peste a commencé en aucuns lieux et que les barbiers qui souloyent saigner les malades ne veulent plus servir (2) ». Il faut encore intervenir en 1533 pour contraindre à exercer les barbiers des pestiférés (3). C'est que non seulement ceux-ci craignent la maladie possible, mais en attendant, avec Guillaume le Fournier dit Tallebot, ils déplorent la perle de leur clientèle. « Car se le cas fut advenu, rapporte-t-il lui-même, que ladite maladie l'eut surpris, il feust mort comme une poure beste, sans avoir confort ne services de personne vivant. Et par ce moyen il a perdu plusieurs gens de bien de ses suites, de quoy il a esté grandement intéressé et est encores de présent (4). » Ainsi le risque est très grand, la perte d'argent d'autant plus certaine que non seulement le barbier quitte ses pratiques, puisqu'il lui est interdit de hanter sa boutique et ses valets et de converser avec les personnes saines, mais encore qu'il est très mal payé (5), mal logé (6) avant d'échouer dans la maison de Cherlieu (7) et que sa fonction de saigner et panser les malades le met directement en contact avec le malade comme le maugoguet dont il porte d'ailleurs le bonnet jaune. Rien d'étonnant dès lors (8) à toutes les résistances qu'éprouve la municipalité, soit qu'elle demande un barbier à la communauté de cette profession ou qu'elle en cherche un elle-même. Il faut décréter les barbiers de prise de corps (9) pour les amener à se réunir et quand ils soni assemblés, leurs offres souvent sont ridicules. Le métier désigne des incapables qui consentent à excercer sur la promesse d'obtenir sans examens une maîtrise de chirurgien (10). Elle sera la récompense de leur courage
(1) Même décision pour les simples citoyens. On avait défendu aux habitants de quitter la ville sans laisser derrière eux des remplaçants pour garder les portes (Arch. muii., B. 445, p. 132 (août 1504) et H. 223). Il faut dire que cette fuite des habitants était « un grand préjudice, intérêt et dommage de la justice », préoccupation que le Parlement avait fort à cœur.
(2) Arch. mun , E3">. Le nom de Pierre Bourdeaul fut ajouté après coup.
(4) Arch. mun., E34.
(5) En 1508, il a 7 francs par mois (Arch. mun., E34).
(6) En 1508, il occupe la maison de Pierre Surdot, sise derrière les Carmes (Arch. mun., E34) ; en 1518, avec les chirurgiens, on le loge dans la tour aux Anes (Arch. mun., B. 169).
(7) Arch. mun., B. 182.
(8) Arch. mun., B. 175.
(9) Arch. mun., B. 191 (1553). Sur des difficultés en 1544 (Arch. mun., B. 182).
(10) Arch. mun., E"17, fol. xv r", xvi r°. L'examen n'est alors qu'une pure formalité.
beaucoup plus que de leur science (1) et, par suite de cette déplorable habitude, au moment où un homme expérimenté s'imposait, on désignait un apprenti (2).
Les barbiers avaient une excuse, ils étaient obligés de toucher le malade. A cette époque les médecins ne l'étaient pas ou du moins prétendaient ne pas l'être et pourtant ils ne se montraient guère plus vaillants que les fuyards dont nous avons parlé. Tellement que c'est souvent à des étrangers qu'on est contraint de s'adresser. La ville retient un Lombard en 1507 (3). De même, c'est à un Italien, à maître Guillaume de Sismondis, qu'en 1526, on demande de donner conseil pour les maladies en lui promettant de l'exempter du guet, de la garde des portes et de tous autres impôts (4). Toujours, encore, un Italien, en 1546 : celui-là est très prudent, il est entendu d'avance qu'il saignera les malades sans les toucher (5). Il n'y a pas jusqu'à ce marchand d'huile de pétrole et d'autres antidotes que la ville autorise à vendre en 1606 qui ne soit un Italien (6).
Le médecin ira donc à la maison de Cherlieu examiner le malade du plus loin qu'il pourra, sans le toucher, sans même trop s'approcher du barbier qui le renseigne. Et quel médecin ! un charlatan d'origine étrangère qui vient vendre à Dijon des baumes mystérieux dont on ignore la composition.
Disons pour excuser cette intrusion des étrangers que leur impudence, leurs affirmations en imposaient. De plus, à Dijon même, il y avait alors fort peu de docteurs. En 1595, il ne s'y trouvait que deux médecins, et la ville était alors obligée d*inviter un praticien de Beaune à transporter sa résidence dans la capitale de la Bourgogne (7). Si leur nombre, dans le courant du dix-septième siècle, augmente considérablement, leur courage ne s'accrut pas de même. La nature aime parfois les longues transitions. Chaque peste au dix-septième siècle fut encore une occasion de querelle. L'on se dispute avec àpreté le privilège de fuir. C'est probablement à la suite d'une de ces tristes contestations que les médecins désignés, Le Maistre et Guénebaud,
(1) En 1564, Anihoine Maire, barbier, offre de servir pendant la saison présente et la suivante « en le passant et recepvant maistre chirurgien comme les autres maytres chirurgiens de la dite ville pour y tenir boutique » (Arch. mun., E57, fol. xvir0). On accède à sa demande en lui faisant subir l'examen incontinent et prête serment ; il reçoit '25 livres par mois. Le procédé est connu. Anthoine Maire étant tombé malade, son fils, Jean Maire, apothicaire, s'offre au service des pestiférés « en le recepvant et passant maistre estasonnier en ladite ville, ce qui bien a esté accordé » ; ibid., fol. xvm v», adde Arch. mun., B. 445, p. 144. Voir une autre maîtrise donnée après coup. Chapuis, Corporations dijonnaises,p. 421.
(2) Et cela au moment où l'on reconnaissait la nécessité d'établir plusieurs chirurgiens, l'un pour la ville, l'autre pour les faubourgs (Arch mun., E57, fol. x r°).
(3) Arch. mun., B. 168.
(4) Arch. mun., E3».
(5) Arch. mun., B. 184.
(6) Arch. mun., B. 244. Toutefois il y a des exceptions, le remède infaillible dont on parle en 1564 est vendu par un Nancéen.
(7) Arch. mun., B. 233. Les villes étaient alors fort jalouses de leurs médecins. En 1630, il est décidé que les médecins habitant Dijon ne pourront quitter la ville pour aller soigner des malades étrangers s'ils ne sont munis d'une permission spéciale du maire (Arch. mun.. B. 267).
demandent à la ville, le 12 septembre 1600, de ne pas avoir « égard à leur nomination qui était nulle et injurieuse (1) ». Là s'arrêtait leur protestation; loin de fuir, ils offraient néanmoins tous leurs services ainsi que ceux d'un sieur Boyvin.
Qu'on se représente quelle solution ardue à découvrir pressait la municipalité. Elle ne pouvait laisser les malades sans soins; elle ne pouvait pas non plus exposer à une mort probable une personne contre son gré. Un artifice juridique tira tout le monde d'embarras : on imagina de faire prendre à l'avance aux médecins, lors de leur réception, l'engagement de soigner les malades en temps de peste (2). Cette promesse facile à obtenir du candidat loin de tout danger, l'on en exigera l'exécution lorsque ce sera nécessaire. La même résolution fut appliquée aux apothicaires (3).
Restait à en rendre l'accomplissement moins difficile en garantissant le médecin contre les perles pécuniaires que pouvait engendrer son dévouement et qui lui étaient d'autant plus pénibles qu'elles retombaientsouventsur ses enfants orphelins. On déclara que le malade, responsable de la contagion qu'il avait communiquée au médecin, devait lui payer la perte d argent occasionnée par la maladie (4). Principe ingénieux, que l'on ne poussa point, semble-t-il, jusqu'aux conséquences extrêmes.
Enfin, la nécessité l'exigeant, pour tirer tout le parti possible de ces médecins au dévouement si peu abondant, l'on établit une peine nouvelle pour les médecins en faute. C'est ainsiqu'en mai 1631, le médecin Guibaudet, accusé de « recélaiion de mal contagieux et fréquentation nonobstant icellui », fut condamné à aller « en la maison de l'Ysles pour y trailer et servir les malades de peste, gratuitement, pendant quarante jours (5) ».
De la sorte s'affermit dans l'esprit des médecins de la Bourgogne le sentiment nouveau du devoir professionnel. Nouveau, non, mais découvert de bonne heure par quelques âmes d'élite dont l'héroïsme exceptionnel console de toutes les lâchetés courantes.
(1) Arch. mun., B. 445, p. 148.
(2) Arch. mun., B. 191. Le Parlement s'en mêla. 11 « a ordonné ausditz maieur.;. de donner ordre a l'advenir que en recepvant ceux qui vouldront en la dicte ville faire profession de médecine, ilz soient chargez de demourer en icelle pour secourir aux malades quant le cas adviendroit » (Arch. mun., E"'7, fol. xxni v°). Toutefois, on ne prêta pas rigoureusement la main à ces prescriptions, car, en décembre 1610, on demande encore, pour les accomplir, desexemptions.il s'agit du sieur Antoine de Guinau, médecin audit Dijon, il présente à la municipalité des articles « contenant offres et soumissions de visiter les pauvres malades de l'hôpital de cette ville et de tous les autres endroits qui lui seraient ordonnés pour la visite des pauvres et de s'employer pareillement en toutes occasions lorsque la maladie de peste le requererait en la dite ville, pourvu qu'il fut exempt des tailles, subsides, guet et garde de la ville ». On accepta, il fut exempt des deniers communs, fortification, nourriture des pauvres, du guet, « sinon en cas d'éminent péril ou les nobles et privilégiés sont contraints d'aller ». (Arch. mun., B. 445, p. 150.)
(3) Arch. mun., E", fol. xvm v° (1564).
(4) « Que si par cas fortuit aucun d'eulx (médecins) va en lieu contagié dudit danger de peste et pour ceste cause sait con'rainct de vuider la ville, il sera recompensé en son indestz par celluy en la maison duquel il aura esté, s'il a de quoy, sinon en sera payé des deniers de la ville en prestant le serment qu'il n'ait esté payé. » (Arch. mun., E57, fol. xiv v») (1564).
(5) Arch. mun., B. 445, p. 160. Il lui était alors défendu de sortir, sous peine d'être arquebuse.
Chàtillon-sur-Seine a conservé la mémoire d'Audré Savery qui se signala par son beau courage dans le soin des pestiférés (1).
Et à Dijon même, il ne faut pas oublier la longue série des médecins qui moururent en faisant leur devoir. En 1564, le chirurgien Livory succombe (2); ses deux remplaçants sont également atteints par le fléau (3) ; en 1606, le décès du médecin Pelletet semble avoir jeté la consternation dans toute la ville à en juger par les précautions prises pour assourdir son enterrement (A).
Quant au clergé sa vaillance me semble avoir été également très panachée. S'il y eut d'admirables dévouements individuels (5), à côté l'on trouva aussi bien des exemples de prudence exagérée.
Les délibérations municipales du seizième siècle ne rappellent continuellement aux curés et vicaires de commettre des prêtres pour administrer les sacrements aux pestiférés, que parce qu'ils faisaient volontiers la sourde oreille (6). Le Parlement même élève la voix en 1505 et 1564. Cette dernière année à propos des religieux de l'hôpital du Saint-Esprit qui avaient trouvé un curieux moyen de se soustraire au contact des malades. Ils voulaient leur administrer les sacrements par une fenêtre pratiquée dans la muraille du cimetière. Le Parlement refusa ces consolations à distance et ordonna d'enfermer le religieux désigné avec les pestiférés; les deux prêtres désignés par les curés des sept paroisses devaient également se trouver au milieu des malades (7).
Mais au sein de ce clergé du seizième siècle et du début du dix-septième à la foi plus batailleuse que profonde, nous voyons de belles âmes d'ecclésiastiques rayonner d'un brillant éclat. A Avallon, en 1596 et en 1602, le doyen Lazare Aiorol fait honte aux chanoines qui ont fui. A Châlillon, en 1633, suivant un auteur peu suspect, un prêtre « Pierre Jaulpy se conduisit admirablement... Avec l'aide d'un domestique, il se construisit une cabane hors des murs de Chaumont, la meubla d'un lit, de deux plats et de deux écuelles de bois, d'un cuvier pour la lessive, et y demeura pendant trois mois prodiguant les secours aux pestiférés : secours de Pâme et du corps, car il était un peu médecin (8). » Les ordres religieux entre autres se signalèrent : ce sont les offres d'un religieux jacobin que la municipalité accepte en juillet 1585, sur le refus du clergé des paroisses (9). Les Jésuites se présentèrent également au début du dix-septième
(1) Clément-Janin, p. 72.
(2) Arch. mun., E57, fol. xvi v°.
(3) Ibid., fol. xviii r°.
(4) Arch. mun., B. 244.
(5) Je ne parle pas des ordres hospitaliers de la ville, ni de la dame du Saint-Esprit, ni de la dame de l'hôpital de la Madeleine. On les récompense une fois, l'une par « une petite toque d'écarhte », l'autre par une aumône de 40 sols, au début du seizième siècle. Par la suite, il y eut des plaintes en certaines occasions. (Arc'i. mun., E. 34).
(6) Arch. mun., E™ (1526).
(7) Arch. mun., E"'7, fol. xxi r° et xxiv r°.
(8) Clément-Janin, p. 87.
(9) Arch. mun., E50 ; Arch. mun., E57, fol. çxxvi.
siècle (1 ), mais la place fut prise par les Capucins qui, en 1 606, remplacent le clergé (2), et que nous trouvons les années suivantes installés, soit dans une maison voisine de l'île en 1631 (3), soit à la maison de Cherlieu en '1633, soit encore, la maison de Cherlieu semblant trop éloignée de l'île, dans une demeure joignant les prés de l'île que la municipalité leur loue malgré la résistance du propriétaire en 1634- (4).
Par l'appel à la bonne volonté et au dévouement, par l'appât du gain, par l'acceptation proposée à l'avance de conditions spéciales, par la surexcitation du sentiment du devoir et de la concurrence chez certains ordres, la municipalité arriva donc à créer en deux siècles un personnel capable de lutter contre la peste. Nous allons le voir aux prises avec la maladie.
La découverte et le soin du malade.
De toutes les besognes qui s'imposaient au personnel sanitaire, la plus difficile était la découverte du malade. Celui-ci, obstinément, et souvent avec succès, se cachait. La famille était complice. Les domestiques fidèles restaient muets. Les voisins ignoraient tout. Toutes ces connivences devenaient autant de murailles qu'il était ardu de renverser. Il y avait trop de raisons de sentiment et d'intérêt à ce que le secret fût bien gardé. Le malade éprouvait une vive répulsion pour l'hôpital où il risquait de se trouver seul, au milieu des désespérés et des moribonds sans autre secours que celui de maugoguets bourrus et affairés, quelquefois même saus médecin (5). Il se taisait.
Elle ne parlait pas davantage la famille qui craignait l'expulsion et d'être frappée dans sa fortune, car pour des commerçants surtout, une déclaration de contagion, entraînant la fermeture de la boutique pendant un long laps de temps, équivalait à la ruine (6). Quant aux voisins, leur situation est pareille. Les dénonciateurs non seulement encourraient la haine du dénoncé, mais encore ils risqueraient d'être expulsés; ils savent qu'en cas de nécessité, l'on n'hésite pas à faire évacuer des rues entières. L'on ne craindra pas davantage les indications de l'hôtelier dont l'établissement serait mis en quarantaine ni celles du couvent (7) qui, à la suite d'une révélation intempestive, verrait sa
(t) Arch. mun., E58.
(2) Àrch. mun., E52.
(3) Arch. mun., E5G.
(4) Arch. mun., B. 445, p. 169.
(5) Il serait bon, nous dit une observation mise en marge du règlement de 1507, qu'il y eût à l'hôpital un médecin : « Le tout aflin que les habitans frappés ne craignissent aller audit hôpital ; ains se défroussent. » (Arch. mun., E3G.)
(G) Voir à ce sujet la requête d'un huissier ordinaire de Dijon qui se plaint d'avoir été expulsé sans ordonnance de la mairie « tant par mal veullant que autrement » (Arch. mun., E-™) (7 décembre 1508). Les huissiers n'étaient guère obéissants : c'est encore un huissier de la Cour, nommé Havatier, qui, en 1526, refuse de sortir de chez lui avec sa femme, alors qu'une de ses fdles est décédée du mal contagieux (Arch. mun., B. 445, p. 116).
(7) Les cas de peste qui se déclarent dans les couvents sont assez nombreux. Les Cordeliers sont atteints en 1507 (Arch. mun., B. 168). Les Jacobins en 1586 (Arch. mun., E:,s), les Capucins en 1628, etc.
maison désertée, et ses quêteurs écartés (1). Il n'y a pas jusqu'aux hôpitaux qui, soit pour les mêmes raisons, soit pour ne pas effrayer le public, ne s'efforcent d'étouffer les inquiétantes rumeurs. Devant une telle coalition de mauvaises volontés, il faudra à la mairie une énergie particulière et des sanctions pressantes.
L'on décide que tous les habitants de la maison, locataires ou maîtres, et même les voisins, devront avertir la municipalité à peine de « confiscation de corps et de biens de ceux qui seront tournez avoir fait le contraire (2) ». Cette peine, en l'année 1520, fut remplacée par l'amende arbitraire et l'expulsion hors de la ville pendant un an. Quant au malade, on le menace également de le priver de tous secours s'il reste pendant vingt-quatre heures en cachant sa maladie (S). En outre, car les mesures précédentes à elles seules ne seraient pas suffisantes, l'on s'adresse aux sergents et particulièrement aux maugoguets.
Les archives de la municipalité contiennent encore un règlement de l'office de Jehan de Saizon, il y est dit qu'il doit sortir la nuit, se glisser le long des murs et écouter s'il if entend pas les cris des malades que l'on veut cacher. Par toutes les rues de la ville il s'enquerra des maisons infectées, avertira le superintendant du fait de peste qui lui-même rendra compte au maire et au capitaine rolier (4). De la sorte le malade sera découvert et la question se posera de vérifier son état. Ce sera l'affaire du barbier qui viendra saigner le suspect, et « le mettre à point », avant de déclarer sous serment s'il y a peste ou non. Dans ce dernier cas, on laissera le malade en paix, sinon on l'expulsera impitoyablement de sa maison avec tous les autres habitants (5). C'est la règle ancienne, la règle implacable et nécessaire, celle que nous rencontrons dès le règlement du 27 mars 1500 (6) et que nous retrouverons toujours maintenue et appliquée au moins aux pauvres diables (7).
Quelquefois on leur donnait de l'argent en leur enjoignant de sortir de la ville (8) mais généralement on préférait les transporter dans un lieu convenable où l'on établissait des abris provisoires. Nous avons déjà parlé de ces logettes installées le long de
(1) En 1G3T, nous voyons à ce propos un procès entre la municipalité et l'abbé de Saint-Bénigne qui voulait empêcher la visite dans l'enclos de l'abbaye et l'apposition des cadenas aux portes (Arch. raun., E58).
(2) Ordonn. de 1507 et 1519.
(3) Arch. mun., B. 182 (1545).
(4) Arch. mun., E-".
(5) « Item sera tenu le dit Petit Jehan de Saizon après qu'il aura faict voydier lesdiz malades de peste et tous ceulx de la maison ainsi infectée, fermer les portes de ladite maison, de manière que personne des gens dudiz malade ne puisse entrer. Et prandra les clefs des portes et les mettra es mains du procureur de la ville. » (Arch. mun., E™) (1526).
(6) Arch. mun., B. 167, fol. 198 v<>.
(7) Arch. mun., B. 169 (1518).
(8) Ainsi à Avallon en 1523, à Auxerre en 1530 (voir supra, p. 572). — L'ordonnance dijonnaise de 1507 dit : « Item pour le solaigement des habitans lesquelx seront mis hors de la ville pour ledit dangier de peste, quant à ceulx qui n'auront de quoy vivre, la ville leur fera prest d'argent sur leurs biens et autrement selon que l'on cognoistra leur nécessaire. »
l'Ouche et démolies après la peste. Des échevins, commissionnés pour ce, se chargeaient de leur construction dans l'emplacement désigné. D'ordinaire, on les fixait le long de l'Ouche, dans l'île (1). Dans les cas de nécessité, on cherchait d'autres lieux, c'est ainsi qu'en 1 564, sur le cours du Suzon, au faubourg de la porte Fermerot, près de la porte d'Arcelot, l'on vil s'élever les abris des contagiés (2).
Ces légères constructions ne convenaient point dn tout aux malades les pins fortement atteints. Dès l'année 1500 il fut décidé par la municipalité « de choisir lieux et fere édifice hors de ladite ville pour soulager et mettre les malades (3) ». L'hôpital neuf fut établi en 1518 (4). Comme il ne suffisait point, on le remplaçait parfois en se servant de la maison du cimetière aux chevaux où les bouchers fondaient leur suif (5) et même de la Maladière que la disparition de la lèpre rendait presque inutile depuis le seizième s-iècle (6). Ces solides demeures ne pouvant contenir qu'un nombre restreint de contagiés, les logettes servirent toujours et l'on se félicita longtemps encore de la générosité des hommes qui, comme Marlet (7) ou Nicolas Desbarres, voulaient bien en élever à leurs frais. Une maison spéciale fut aussi bâtie dans l'Ile (8).
L'expulsion n'atteignait pas que le malade, elle touchait aussi les personnes saines habitant le logis contagié. Lorsque ces personnes n'avaient ni le pouvoir ni la volonté de sortir de la ville, elles se retiraient près de l'Ouche, ordinairement au préau de Larrey dans des maisonnettes particulières (9). Il ne leur était point permis d'aller ailleurs, sous des sanctions assez sévères. Un arrêt du Parlement de Dijon, du 24 juillet 1585 avait autorisé le maire à brûler les abris de ceux qui s'étaient retirés dans un autre endroit de la ville (10). Les pauvres, exilés à Larrey, ne restaient point sans ressources, ou leur octroyait une indemnité de nourriture (11).
(1) Arch. mun., E30 (voir supra, p. 509.)
(2) Arch. mun., E57, fol. ix V.
(3) Arch. mun., B. 168, fol. 4 v°. Les lettres patentes de Louis XII autorisant à imposer les gens d'Eglise pour la quatrième partie de la construction de 1' « hôpital où seraient envoyés les pauvres malades atteints de maladie contagieuse » sont du 3 novembre 1509 (Arch. mun., B. 145, p. 115). Il était entendu que les pestiférés qui avaient des lits devaient les faire porter à l'hôpital neuf par les inaugoguets (Arch. mun., E44).
(4) Arch mun., B. 169.
(5) Arch. mun., B. 175 (1531-1533) et Arch. mun., B. 445, p. 120. A Auxerre, c'est en 1586 qu'on établit les malades sur la rive gauche de l'Yonne, à l'hôpital Saint-Sébastien et Saint-Roch. A Nuits, en 1596, on les met au moulin Chaudot.
(6) Arch. mun , E3«, 3S. Arch. mun., B. 219.
(7) Arch. mun., B 115.
(8) Arch. mun., K. 80 et 81 (1544).
(9) Arch. mun., B. 182; B. 234; B. 445, p. 119; Arch. mun., E51 (1596-1597). Quelquefois on choisissait un autre lieu que Larrey, par exemple la Maladière (Arch. mun., E30) (1526-1530). A d'autres moments, c'étaient des pestiférés qu'on installait du côté de Larrey (Arch. mun., E38). En tout cas, il était prescrit de « vuider la maison fermée à peine de vingt livres tournois d'amende et de vuider ladite ville un an durant après la peste » (Arch. mun., E39).
(10) Arch. mun., B. 445, p. 123.
(11) Arch. mun., E:'7. Il n'est point dans notre intention de parler des impôts levés à l'occasion de la peste ces impôts qu'on percevait, aussi bien sur les privilégiés que sur les non-privilégiés, amenaient de nombreuses contestations.
Tel est le sort des expulsés, malades ou sains, c'était toujours celui des pauvres Les riches échappaient parfois à la règle rigoureuse de l'expulsion. On leur permettait de rester chez eux, mais il était entendu qu'ils devaient être « pensez et gouvernez à leurs Iraiz et despens par aucunes femmes quilz vouldroat choisir qui seront enfermez avec eulx en leur hostel Et leur distorbuera l'on ce que leur sera nécessaire par les feneslres par gens qui seront à ce depputez (1). » Quant aux serviteurs et servantes ils suivent le sort des pauvres et vont à l'hôpital du Saint-Esprit ou, d'ailleurs, des places sont faites « selon la qualité des personnes ». Ces serviteurs sont soignés aux frais de leurs maîtres quant ceux-ci « ont de quoi (2) » .
La maison inspectée, vidée en tout ou en partie, doit être bloquée et signalée aux yeux. On va la barrer, la cadenasser, la sceller du scel de la ville et enfin la marquer (3). Suivant les époques cette marque se fera différemment. A Dijon en 1498 (4), comme à Paris en 1510 (5), la marque est encore toute simple : l'on met à la fenêtre une botte de paille. Il arriva en 1507 que ces bottes de paille furent parfois remplacées par des feuilles de papier collées au mur; en 1520, on imprime sur elles une croix noire (6). Quelques années se passent et les croix se peignent à l'huile, elles sont tantôt noires, tantôt blanches et tantôt rouges (7).
De la maison pestiférée les personnes saines doivent donc s'écarler. Il leur est interdit d'y reparaître avant un long intervalle qui ira parfois jusqu'à six mois. Entre temps la mairie veillera sur l'immeuble déserlé et se chargera d'empêcher les vols.
Si la maison garde un malade bloqué, on lui passe, nous l'avons vu, les médicaments par les fenêtres (8).
Ces remèdes ne sont pas très perfectionnés (9). Ils consistent fréquemment en tisanes
(1) Arch. mun., E:!G (ordonn. de 1507); ibid., Arch. mun., E38 (1525-1526), ordonnance de Louis de la Trémouille.
(2) Ibid. et Arch. mun., B. 1G7, fol. 157 r°.
(3) Arch. mun., E37 ; Arch. mun., Er,d ; Arch. mun., E37, fol. xiv r°.
(4) On demande que l'on crie à son de trompe que devant les logis de ceux qui seront malades de la peste l'on mette « un torchon et tas de paille ou estrain afin que ceulx qui verront ledit signe d'estrain se gardent d'entrer es loiges d'iceulx malades » (Arch. mun., B. 167, fol. 141 v°).
(5) Delamare, Traité de la police, t. I, p. 649. A Paris, en 1533, la croix est de bois; ibid.
(6) Arch. mun., B. 168.
(7) Arch. mun., B. 182, 190, 192 ; B. 224 ; E™, « ; E'^, fol. xvm r».
(8) C'est ce qu'on fit, en 1506, au couvent des Cordeliers (Arch. mun., B. 168), de même en 1507. Nous possédons encore le menu de leur repas : chapons, poussins, beurre, fromage, sucre, prunes, etc. (Arch. mun., E34).
(9) Dans le Traité des médicaments simples ou liist. des herbes (bibl. mun., A. F. 265), p. 210, la recette contre la peste est écrite d'une écriture un peu plus récente que le reste du manuscrit. La voici : « Prenez dez nois estantz en verdeur, assavoir depuis la sainct Jehan jusques en septembre, et pressez et tout. De la scabieuse, de l'hipperinon alias persorate, de la rue, de la tormentille et de toutes les dites herbes prenez racines, feuilles et tout daultant des unes que des aultres. Toutes les choses susdites soient pillées ensemble en ung mortier de pierre et distillées en ung alanbic dont sera faicte de leau de laquelle Ion donnera boire au malade trois doitz en un voirre deaus xxmi heures aprez que sera frappé. Et approbatum est. »
et en purgatifs, en sudorifiques. On recommande la modération du travail du corps et de l'esprit, les vêtements propres: on évitera le velours ; enfin an régime approprié d'aliments, on prendra des noix, figues et fruits secs et l'on s'abstiendra des fruits crus, salades crues, raves, oignons, laitages et fromages... ainsi que du poisson et de <r tous autres animaux de mauvais suc et facile conception ». Comme boisson on exclut les cidres, bières et cervoises pour recommander le clairet, l'eau limpide et la tisane (I).
On accordait un très grande influence aux parfums et aux métaux. Les ricbes devaient porter une lame d'argent (2); les pauvres, de vif argent. Les maugoguets que l'on interroge en 1564 vantent l'excellence de ce remède. « Ont esté enquis quelle métode ilz tiennent pour leur préservatif et ont dict quilz usent de vif argent dans ung tuyau de plume quilz mettent sur leurs cœurs avec une bande et le changent de quinze jouis en quinze jours et tous les matins usent d'aloes avec du métridai (S). »
Il faut noter qu'à côté de ces pratiques simplistes il y avait des efforts pour arriver à une connaissance scientifique du mal. C'est ainsi que sous l'influence de Pierre Turrel probablement, après bien des précautions et des messes dites pour expier cette sorte de profanation, l'on avait vu le 5 avril 1530 faire la « notomye » du cad.ivre du barbier Pierre Dautrey, pour mieux se rendre compte des effets de la peste el des remèdes à y apporter (4).
Dans le cas où le malade guérissait, il lui était défendu ainsi qu'aux domestiques qui l'avaient soigné de converser avec les sains avant un certain délai, ordinairement de trois mois (5).
Les suspects se trouvaient dans la même situation. Tous ces « quarantains » ne pouvaient aller par la ville ni entrer dans les églises à peine d'être pendus et étranglés, nous dit un arrêt du 15 novembre 1544.
Cette guérison était malheureusement un événement assez rare. Fréquemment le malheureux malade brûlé par la fièvre, en proie à une soif ardente, miné par la diarrhée et les vomissements, s'affaisse, sa respiration s'embarrasse, ses bubons donnent issue à un pus saaieux, les anthrax pestilentiels qui le couvrent deviennent des
(1) Dans l'assemblée tenue en 1545, trois docteurs de la ville émettent leur avis sur la cause de la peste. Plus tard, l'on défend d'une manière générale de vendre des fruits non mûrs à Dijon (Arch. mun., B. 265) ou de débiter de la chair de porc ou du vin nouveau avant la Toussaint. Il s'agit ici de cas de dysenterie (Arch. mun., B. 329).
(2) « Les riches porteront une petite lame d'or animée de mercure et enclose en toile de Quintin ou autre gaze fort déliée, pendant sur la région du cœur, et s'ils peuvent recouvrer de l'huile essentielle de roses pâles, elle leur servira d'épithème préservatif et cordial, en frottant la région du cœur de deux ou trois gouttes d'icelle, et porteront une cassolette très suave et d'agréable odeur pour la précaution. » Cité par Clément-.lanin, p. 67. — Les méthodes pour guérir la peste sont nombreuses (voir Arch. mun., B. 266).
(3) Arch. mun., E57, fol. ix.
(4) Arch. mun., E™.
(5) Arch. mun., E38.
foyers de gangrène, l'urine est sanguinolente. Le malade, usé en peu de temps, n'a plus qu'une respiration embarrassée. Il s'éteint dans la stupeur et dans le coma.
Maintenant il faut l'enterrer. C'est la mission des saccards. Ils viendront mettre le cadavre sur une bière « en façon de scyvière (1) s> ou sur un petit chariot (2) muni d'une clochetle. L'enterrement aura lieu à la dérobée, sans sonneries, « pour ce quilz peuvent estre plus espouvantables par temps de peste que de proffit (3) ».
Quelquefois l'on n'opérera que la nuit (4). Les saccards, sans être accompagnés, mèneront le cercueil contaminé à une fosse creusée à l'avance et « le plus profond que fere se pourra (5) ». L'on se pressera, car ce n'est pas le moment de controverser sur les droits respectifs des curés sur l'enterrement. En 14-29 et 1457, il est dit expressément que tous les curés et vicaires pourront enterrer les étrangers morts à Dijon pourvu qu'ils soient confessés (G).
Mais les cadavres deviennent trop nombreux, il est dangereux de les disséminer en vilie et, au milieu du seizième siècle, l'on songe un moment à créer un cimetière hors de la ville (7).
Enfin l'on se rabattit sur l'emplacement vide qui se trouvait autour de la maison de Cherlieu. L'évêque approuva l'établissement, en vain, car les paroissiens de Saint- Philibert firent opposition à la cérémonie (8) et l'on dut se contenter d'inhumer les malades dans un cimetière attenant à la maison de Pile (9).
Mesures extraordinaires prises pour V assainissement de la ville.
Les mesures d'isolement du malade dont nous avons plus haut parlé n'étaient pas les seules. Les municipalités poussaient la précaution beaucoup plus loin, l'on s'en est déjà rendu compte. Non seulement l'on chassait les personnes saines de la maison contagiée pour les mettre en observation, mais l'on étendait quelquefois l'expulsion aux maisons voisines, à une rue entière, que l'on barrait ensuite, comme la rue
(1) Arch. mun., E34 ; Arch. mun., B. 192.
(2) « Que pour porter les corps mortz en terre, fault faire ung petit chariot en forme de brouette et y sera attachée une croix de bois et une petite clochette. Sera ledit chariot faict en sorte que aisément ung malgoguet le puisse mener et charier. » (Arch. mun., E57, fol. x v°) (août 1564).
(3) Ordonn. de 1500. En 1518, on permet de sonner après vêpres (Arch. mun., B. 169).
(4) Arch. mun., B. 182.
(5) Arch. mun., B. 182.
(6) Arch. mun., B. 101, fol. XII r°.
(7) Arch. mun., B. 190.
(8) Arch. mun., B. 215; B. 445, p. 148; Arch. mun., E50. Je crois qu'il faut rattacher à ces contestations l'arrêt du 25 octobre 1585 faisant «. inhibitions et deffenses à toutes personnes d'ouvrir la terre ni faire enterrer les morts sans la permission des maire et échevins à peine de punition exemplaire ».
(9) Arch. mun., E«i.
Chanoine en 1526 (1). Il est interdit, sous menace d'exil, aux personnes saines d'aller voir les pestiférés (2). Les maugoguets, surveillants, sergents, chirurgiens, barbiers, médecins, malades, suspects, portent tous un insigne : d'ordinaire une baguette noire ou blanche et une bande jaune; ils doivent marcher au milieu des charrières ; les marchés et places communes, la conversation avec les personnes saines leur sont défendus (3). Il faut dire que ces prohibitions rappelées dans chaque règlement ne sont guère observées ; l'on se plaint que les habitants n'évitent point la conversation des malades (4). La Chambre de ville est obligée de placer des sergents avec des arquebuses pour empêcher l'approche des marchés (5). Elle était allée jusqu'à menacer les « pestes » qui vaquaient par la ville de les pendre (6). C'étaient des menaces que l'on n'exécutait guère au seizième siècle. Par contre, au dix-septième siècle, l'on se montra plus énergique : en 1631, un sieur François Picot, vendeur d'allumettes, accusé d'avoir fréquenté en ville étant contagié, est condamné par sentence de la mairie « à servir de forçat sur les galères de Sa Majesté pendant cinq années et en l'amende de vingt livres ». Toute sévère qu'elle fût, la sentence parut encore trop douce au procureur-syndic qui en appela devant le Parlement. Celui-ci cassa le premier jugement et condamna Picot « à être, par l'exécuteur de la haute justice, arquebuzé au devant de la maison de l'isle... à une potence jusqu'à ce que mort s'ensuive (7) ».
Tout naturellement, la surveillance n'est pas limitée aux habitants de la ville, l'on s'efforce d'empêcher les habitants des lieux pestiférés des alentours de venir à Dijon. Ils sont prévenus par certains billets collés sur des plaques en tôle suspendues aux portes de la ville (8) de la défense qui leur est faite. Les portiers sont chargés de tenir la main à l'observation de cette règle (9). Les hommes qui ont le plus de relations, qui sont « le plus cognoissant de gens étrangers que possible », seront placés au nombre de ces portiers ; ils interrogeront les arrivants, verront s'ils viennent de lieux dangereux et au besoin leur feront prêter serment sur les sainls évangiles. Les personnes qui viennent chercher des médicaments pour les malades seront accompagnées jusque chez l'apothicaire et le médecin et reconduites hors' de la ville (10).
Une telle surveillance personnelle pouvait-elle être efficace? Où trouver des hommes
(1) La même chose arrive pour la rue des Champs au dix-septième siècle (Arch. mun., B. 271).
(2) On ordonne que ceux qui ont été voir une femme Girard, morte de peste, videront la ville pour quinze jours (Arch. mun., E'>~ , fol. xm r°) (11 août 1564).
(3) Arch. mun., B. 201 ; Arch. mun., E5", fol. xvm (1564).
(4) Arch. mun., B. 445, p. 115 (1520) et Arch. mun., B. 169.
(5) Arch. mun., B. 224 (1586-1587).
(6) 21 juillet 1544.
(7) Arch. mun., B. 445. p. 158.
(8) Arch. mun., E;li (21 août 1518).
(9) Quelquefois, pour leur faciliter la surveillance, on ferme certaines portes. Ainsi la porte neuve et la porte au Fermerot en 1507.
(10) Arch. mun., E3» (1526).
assez renseignés pour connaître et les lieux suspects et leurs habitants? A la fin du seizième siècle, il parut meilleur d'exiger des passants que l'on soupçonnait un certificat émanant de personnes connues : des passeports signés des curés et maires de la ville ou du village constatant qu'il n'y a plus de danger de peste aux lieux susdits (1). Le passeport d'origine et le certificat de santé personnel sont bien distingués au dixseptième siècle (2) et le Parlement s'efforce de faire respecter les mentions qui y sont contenues (3).
Dans le cas de violation des défenses, les sanctions étaient terribles. L'on menaçait les habitants de les arquebuser (4). Ajoutons pour rassurer le lecteur que les arquebuses étaient souvent chargées à blanc. Les hôteliers, cabaretiers (5), maîtres et maîtresses des hôpitaux (6) devaient également exercer une grande surveillance sur les hôtes venant dans leur établissement. L'on comprend que, quand tout le monde prenait de telles précautions, il n'était pas permis aux simples habitants de Dijon d'être imprudents et de se rendre aux lieux contagiés (7) sans s'exposer aux mesures sévères qui frappaient les étrangers.
Les mendiants sont encore moins bien traités que les voyageurs ; un grand nombre des ordonnances d'expulsion, dont nous avons parlé plus haut, furent portées à l'occasion de la peste (8).
La maladie ne se véhicule pas seulement par les hommes. Les vêtements, haillons, guenilles, lits, linge, meubles spongieux sont aussi des « réservoirs de peste ». On en laissera le moins possible autour du malade, s'il reste dans sa maison. S'il va au Saint- Esprit, l'on mettra tous ces habillements dans une salle spéciale de l'hôpital dont le maître de l'hôpital aura une clef et le superintendant du fait des pestes, l'autre (9). Là, on lavera le tout. Si c'est nécessaire, l'on prendra des mesures plus rigoureuses.
Un arrêt du Parlement du 13 octobre 1544 prescrivait de brûler les « lits garnis de leurs plumes et oreillers », ainsi que les meubles spongieux de peu de valeur (iO). Pour assurer la bonne exécution de ces ordres, on défendait spécialement aux sergents
(1) Arch. mun., B. 234 (1596-1597).
(2) Arch. mun., B. 276 ; B. 307.
(3) En 1634, le Parlement ordonne de laisser passer les habitants de Dijon munis de certificats de santé (Arch. mun., B. 445, p. 168).
(4) Arch. mun., B. 221, 225, 235, 243, 277; B. 445, p. 150 et 151. Quelquefois, il n'y avait arquebusade réelle qu'en cas de récidive (Arch. mun., B. 445, p. 151) (1628).
(5) Arch. mun., B. 192.
(6) Arch. mun., B. 177. Sous peine d'expulsion de l'hôpital, dit l'ordonnance de 1500.
(7) Arch. mun., B. 184.
(8) Voir supra, p. 535 et suiv. Pour les pauvres de la ville, on leur interdit de quêter par les églises, ils pourront avoir aux portes toutefois une boîte commune dans laquelle ils recueilleront leurs aumônes (1507).
(9) Arch. mun., E™ (1526).
(10) Arch. mun., B. 271 (1633-1634).
de la ville (1) et aux revendeurs de vendre des « lits, linceuls, robes, chapperons ni autres choses spongieuses » pendant le temps de la contagion (-2) et l'on empêchait les déménagements nocturnes (3).
La purification de la maison des pestiférés était également l'objet d'un soin particulier, la maison et la chambre contagiées étaient lavées à la brosse de chaux vive, après que les bois de lits et autres meubles avaient été frottés à la liqueur ou au vinaigre. Ensuite on emplissait les appartements d'une épaisse fumée provenant d'un feu de bois odoriférant (4), de genièvre ou d'encens, et cela pendant un jour ou deux (5). C'est ce qu'on appelle « laver, blanchir, esseurer » la maison (6).
Restaient à obtenir pour l'ensemble de la ville la purification de l'air et celle de l'eau. Pour donner la première, l'on avait décroché les corps des pendus (7) et porté une série d'ordonnances contre les établissements insalubres qui allaient jusqu'à proscrire la vente des fromages « ayant mauvaise odeur (8) ». On comptait aussi beaucoup sur l'action bienfaisante du feu et il était prescrit aux habitants de faire soir et matin « feug de bois de genièvre et fumée d'ensans en leurs hostelz (9) », notamment près des eaux croupissantes, des cloaques et des tueries. Ces feux s'allumèrent même la nuit (10). Pour la pureté de l'eau, on porte différentes mesures que nous examinerons plus loin, notamment l'interdiction de laver aux eaux des puits et fontaines de la ville les habillements, lits, couches et linges des malades (11) ; enfin, il est prohibé d'aller se baigner dans les étuves publiques qui ne doivent pas être chauffées en temps de peste (12).
C'est presque jusqu'à l'exagération que l'on pousse les précautions. Pour éviter que les gens ne s'échauffent, ce qui peut donner la peste, sont défendus les jeux, les assemblées (13) et l'emploi des instruments de musique. Les remuons n'auront lieu que pour les prières et les processions. Nous avons déjà parlé suffisamment de ces processions et de l'importance qu'elles avaient alors pour qu'il soit nécessaire de nous
(I) Arch. mon., B. 176 (1533-153Î). On va jusqu'à interdire la vente des bouquets, parce que certains sont faits avec des fleurs provenant des jardins des pestiférés (Arch. mira., E"»7, fol. xm v°).
(-2) Arch. mun., ordonn. de 1507.
(3) Défense à tous d'entrer de nuit dans les maisons pour y loger, piller et transporter aucune chose à peine d'être pendus et étranglés (arrêt du Parlement de 1544).
(4) « Les bois odoriférants seront le laurier, le romarin, le genièvre, le rhordes, salsafras, aloës, bois de sapin et écorce de canelle. »
(5) On trouvera à ce sujet des détails très intéressants dans Delamare, Traité de la police, t. I, p. 6ti7.
(6) Ordonnance de 1507.
(7) Voir supra, p. 571 ; voir aussi Arch. mun., B. 211.
(8) Arch. rnun., B. 271 (1033-1634).
(9) Ordonnance de 1507 et Arch. mun., Ii. 1G9 (1518). Toutefois, l'on défend de brûler la paille des pestiférés (Arch. mun., E'", fol. xi v°.)
(10) Arch. mun., B. 223.
(II) Ordonnance de 1500.
(12) Ordonnance de 1507 ; ibid., Arch. mun., B. 175. 203, 204.
(13; On licencie les écoles (Arch. mun., B. 204) et les tribunaux ; on ne convoque pas les Etats (Arch. mun. B. 208). Le testament est soumis à des règles particulières (Arch. mun., B. 445, p. 167) pour les mêmes raisons.
étendre longuement. La prosession ne sortait qu'au moment favorable, elle présentait un caractère officiel, quatre sergents ayant au poing des torches armoriées aux armes de la ville tenaient les « quatre coins du drapt que l'on porte dessus le corps Notre-Seigneur (!) ».
Lorsque, soit par suite des ordonnances prises ou par la rigueur de l'hiver, qui paraît avoir été souvent l'auxiliaire le plus efficace de la municipalité, le fléau venait à disparaître, l'ensemble des règlements que nous venons d'indiquer cessait également de produire effet.
On se décidait à démolir les loges, à fermer le cimetière des pestiférés (2) et à annoncer aux populations défiantes des environs qu'elles n'avaient plus rien à craindre. Devant le bailli un procès-verbal était rédigé à cet effet sur la réclamation du maire, des échevins et d'un certain nombre de bourgeois. Tous ces personnages déclaraient que « pour aucunes leurs affaires leur esloit expédiant et nécessaire de prouver et justiffier a souffisance comme le dangier de peste qui a vaqué en ceste ville de Dijon a cessé et que pour le présent il fait bon et seur audit Dijon ne ny a aucun dangier de ladicte peste (3) ».
Le témoignage des vicaires des églises paroissiales et des médecins venait confirmer cette assertion. Sur quoi les requérants obtenaient des lettres testimoniales qu'ils signifiaient aux communes avoisinantes pour obtenir mainlevée de la défense de communiquer (A). La vie normale reprenait alors, la peste était terminée.
Tomes les mesures occasionnées par la peste ne furent pas temporaires comme celles dont nous avons parlé. Certaines parurent d'une telle utilité qu'on les répéta même après la cessation du fléau. C'est d'elles que nous allons parler. Le pavage, le balayage et l'enlèvement des immondices des villes seront l'objet d'un premier examen, l'on examinera ensuite la question des établissements insalubres, enfin celle des rivières, puits et fontaines.
Le pavage, le balayage et l'enlèvement des immondices.
Les premiers qui songèrent à aider d'nn coup de balai les eaux de pluie qui emportaient les ordures de la rue, le firent tout volonlairement. Pendant longtemps le net-
(1) Arch. mun., B. 152, fol. 3 v» (1428). Cette année, on usa 22 torches aux processions (Arch. înun., E33).
(2) Arch. mun., B. 2G9.
(3) L'acte que nous avons sous les yeux est du 13 décembre 1494 (Arch. mun., E33).
(4) Arch. mun , B. 445, p. 156 (13 juin 1630). L'acte qu'on rapporte concerne Saint-Jean-de-Losne.
toyage fut bénévole. Confiants dans l'air salubre de la Bourgogne (I), les habitants ne s'occupaient guère de la propreté des lieux publics. Dans les grandes circonstances, chacun repoussait « en droit soi » les immondices qui s'accumulaient devant sa porte plutôt pour faciliter le passage cpie pour la propreté. Les enseignements de la peste et peut-être aussi l'exemple de la Flandre, pays, qui a toujours considéré que savoir nettoyer était une vertu, amenèrent d'autres idées. Le conseil ducal s'occupa de la question du nettoyage et surtout du pavage.
La première ordonnance concernant le pavement de Dijon émane de la duchesse Marguerite de Flandre. Le 20 mai 1374, dans des lettres patentes données à Jaucourt, elle déclarait que :
« Comme Monseigneur, et nous en son absence, aions plusieurs fois mandé au maire de Dijon que il feist diligence de mettre ensemble les habitans dudit lieu afin de mectre sus et lever aucun subside pour ycellui convertir en la mondification et pavement d'ycelle ville laquelle est si pleine de boe, de fiens et d'autres immondices que à grant peine l'en puet aler à pié ne à cheval en plusieurs lieux d'ycelle, dont il deplait audit Monseigneur et à Nous. Et por ce que les diz maire et habitans dessus diz n'ont de ce fait aucune diligence, Nous, par l'avis d'aucuns du conseil dudit Monseigneur, avons ordonné estre levé pour la mondification et pavement de la dicte ville tant qu'il plaira audit Monseigneur ce qui sensuit (2)... »
L'imposition qui résultait de cette mesure donna lieu à des contestations ; les églises ne voulurent point, payer (3). Si bien que, trouvant la chose « trop pesante », au lieu de paver, l'on nettoya. La municipabté, en 1389, défendit de laisser vaguer les porcs dans la ville et enjoignit d'enlever tous les « empeschemens (4) ». Mais le duc ne se contenta pas de cette demi-mesure ; le 25 mars 1390, il renouvela l'ordonnance de la duchesse dans des termes presque identiques (5). Celte fois, il fut écouté, malgré les difficultés soulevées par les habitants se plaignant de l'inégale répartition des charges du creusage et du sablonnage (<>).
(1) Un document de 1408 nous apprend que le duc de Bourgogne avait envoyé depuis environ un an le comte de Charolais, son fils, et quatre de ses filles dans le duché pour avoir meilleur air et meilleure nourriture qu'ils n'avaient en Flandres et pour former ledit comte a se tenir et monter à cheval (Bibl. nat., coll. Bourg, t. LVIII, fol. 325).
(2) Bernard Prost, Inventaires mobiliers et extraits des comptes des ducs de Bourgogne de la maison de Valois, t. I, n° 2310 et p. 435, Paris, Leroux, 1903, 1 vol. in-8°. On y trouvera un extrait de l'ordonnance dont l'original est aux Archives de la Côte-d'Or, B. 11601. A Paris, le premier pavé date de 118 4, sous Philippe-Auguste (voir la continuation du Traité de police de Delamare, par Lecler du Bullet, t. IV, p. 200 et suiv., 638 et suiv., Paris, 1728).
(3) Arch.- mon., B. 130.
(4) Arch. inun., B. 133. Elle fit de même en 1395. On avait aussi défendu de jeter des ordures dans le Suzon (B. 130).
(5) Dom Plancher, Hist. du Bourg, t. III, p. 114, 115, et Preuves, p. cxxxn et cxxxm.
(6) Dans le papier du secret (Arch. mun., B. 134), nous avons une lettre de J. Baudot, maire, aux commissaires commis par le duc pour le pavement, il fait considérer que les habitants se plaignent « d'être trop chargiés de faire devant leurs hostelx le creusaige et le sablonnaige pour le pavement, qu'il y a des endroits trop larges et d'autres trop poures, qui ne pourraient en supporter la charge », il invite à faire un impôt selon la charge de chaque habitant.
L'œuvre commencée le 1er avril, sous la direction de Guillaume Ghenilly qui s'était chargé de fournir les matériaux et de payer les ouvriers, fut terminée le 31 mars 1396 (1).
Le pavé, une fois établi, ne fit pas oublier le nettoyage qu'il facilitait d'ailleurs. Les ordonnances municipales prescrivirent aux habitants d'enlever « chacun en droit soi (2) » les « terres, tiens et ordures » qui obstruaient la voie commune. Au delà des portes de la ville des croix de bois, près desquelles devaient se déposer les ordures (3), étaient plantées.
Peu durables furent les bienfaits du pavé de Philippe le Hardi. La pierre était-elle trop tendre ou mal posée? Toujours est-il qu'en avril 1415, les seigneurs du conseil ducal, qui, pendant les continuelles absences de Jean sans Peur, gouvernent le duché, enjoignent aux habitants d'entretenir le pavement devant leurs hôtels, afin que « toutes manières de gens tant a pied qu'a cheval y pussent passer sans se blecier ne dommager (I) ». En outre, il était décidé que ceux qui possédaient des « chappots » gênants devant leur demeure les enlèveraient. Enfin on fit une obligation aux habitants de « boucher les bouches des allées et des caves afin qu'on y puisse alier seurement ». Le 18 mai 1415, les conseillers portèrent leur attention sur les places publiques. Ces places étaient alors des cimetières que les riverains ne s'occupaient point de nettoyer. Au contraire, ils y portaient les détritus et (5) le fumier de leurs maisons et de leurs étables.
L'ordonnance intimait aux cinquanteniers et dizeniers des paroisses respectives de Dijon de faire nettoyer par une personne désignée les cimetières de Saint-Jean, Saint- Michel et Saint-Nicolas (6).
Sous Philippe le Bon, le malheureux pavé n'est point dans une situation meilleure. Le duc, sollicité de contribuer à sa reconfection, se contenta d'offrir les pierres (7). Sa lettre de 1428 par laquelle il indiquait les aides qu'il autorisait pour le pavage, ne produisit que peu de satisfaction, car la municipalité en remit la publication à quinzaine
'1) Bibl. nat., coll. Bourgogne, t. LXXII, fol. 246 bis, 248. Le manuscrit nous donne l'analyse d'un compte spécial de ce pavement, cité par Prost. Nous trouvons aussi des traces d'un don de 6 francs fait par le duc au paveur, en 1390, et d'un don de 200 francs de la mairie en 1393.
(2) 1-400-1403, Arch. mun., li. 143 et 145. Aux termes d'une ordonnance municipale de 1388, les bouchers devaient être munis d'un reable (racloir) pour bouter les ordures du ban et de la rue (Garnier, Histoire du quartier du Bourg, p. 15, 16).
(3) Arch. mun., B. 145.
('i) Arch. mun., B. 149; Arch. mun., G. 2, fol. 21. Ces ordonnances furent renouvelées le 11 et le 20 avril. Auparavant, en 1407, on avait déjà défendu à ceux qui avaient des gargouilles (channettes) déversant l'eau des toits dans les rues ou sur les passants de les supprimer ou de les ranger (Arch. mun., B. 147).
(5) Pareille chose était arrivée à Paris à la place Maubert qui était devenue inaccessible. On la nettoya en 1375.
(6) En 1613, on se plaint des pierres et immondices placées par le président Desbarres devant le cimetière Saint-Médard (Arch. mun., B. 435, p. 458).
(7) Arch. mun., B. 151 ; Arch. mun., J. 77.
« a cause d'éviler le bruit et tumulte du peuple (1) ». L'année suivante l'on se mit à la besogne. Une commission visita les rues et examina les « bouches des celiers... pour faire démolir ceux qui seront nécessaires pour rendre les rues plus larges et embellies ». Non seulement à la suite de cette enquête les rues anciennes furent repavées mais de nouvelles furent mises en état : citons la cour des Halles que l'on venait d'élever sur la place de Champeaux au milieu du marché (2).
La question qui se posait maintenant plus pressante que jamais était celle de l'enlèvement des ordures. Jusqu'alors les particuliers s'étaient contentés de les faire porter hors la ville par leurs serviteurs et leurs servantes. Le service était sans doute mal fait ; il parait, qu'en outre, il n'était pas sans inconvénients pour la moralité des porteurs. Le plus simple, le plus propre, le plus convenable des procédés était d'employer des tombereaux. Le 17 septembre 144-5, on décida d'en acheter six à un cheval. Six compagnons devaient se charger de les conduire tous les samedis hors la ville chargés des immondices des rues (S).
Les siècles postérieurs n'ajoutèrent que des perfectionnements de détail. Nous n'avons point le loisir d'étudier les efforts pour se procurer des matériaux au four aux Fées près Talant, à Montchaumont ou à Changey, ni les études minutieuses sur les détails d'exécution du pavage dont on mit en partie l'entretien à la charge des riverains. En 1588, il leur est ordonné de paver quatre pieds de rue devant leurs maisons. Les trottoirs étaient créés (4).
Pendant tout le cours du seizième siècle, la question du nettoyage fut à l'ordre du jour. Nous avous vu que la peste était toujours là qui ne permettait pas de l'oublier. Aussi les ordres de nettoyer la ville sont innombrables, ils se renouvellent chaque année et se multiplient lors de chaque peste (5) ou à chaque arrivée d'un personnage important. Ainsi la maladie et la fête produisaient ce même effet rarissime à Dijon, la propreté (6). Malheureusement, l'époque est à la guerre et il est très difficile de faire respecter les règlements (7), bien que, pour permettre un [dus prompt nettoyage,
(!) Arch. mun., B. 152.
(2) Arch. mun., B. lr<6.
(3) Arch. mun., B. 157.
(4) Il est aussi ordonné à ceux qui ont planté des mais devant leurs maisons de réparer le pavé (Arch. mun., B. 173) (1530).
(5) Arch. mun., B. 167, fol. 192 (février 1500). On fait « commandement à tous lesdis habitans que chascun samedi de la sepmaine ilz nétyent et facent nectyer devant leurs maisons et lacent porter les nectyeures et immondices hors de la ville et loin des portes » (ordonn. du 14 avril 1500, adde B. 168, 190, 282, 291,307, etc.).
(6) \rch. mun., B. 168, 171, 194, 200, 204, 215. Le montant des amendes augmente. En 1543, il est défendu de faire ses nécessités sur les murailles et dans les rues à peine de 20 francs d'amende, dont la moitié au dénonciateur.
(7) Arch. mun., B. 230. Il semble bien que l'on portait souvent les immondices sur les remparts. Nous en voyons un exemple pour le rempart Uu côté de la rue des Grands-Champs.
l'on eut fait acquisition de nouveaux tombereaux en 1500 et 1518 (1). Ces tombereaux portent les armes de la ville, ils ont une clocbette, afin que les habitants, en l'entendant, puissent arriver à temps pour y jeter leurs ordures. Quelquefois ils sont garnis de chaînes auxquelles sont attachés les mendiants étrangers, ainsi que nous l'avons vu (2). La surveillance de ces voitures est exercée en partie par les portiers, qui ne laissent pas sortir les voitures vides et vérifient si les ordures sont bien menées hors de la ville, près des potences indicatrices (3), en partie aussi par le procureur-syndic et l'adjudicataire de la ferme du produit des amendes de ceux qui jettent des immondices dans les rues, le cours du Suzon et sous les ponts, personuage dont on nous parle à la fin du quinzième siècle (4).
Au seizième siècle, on leur adjoint des inspecteurs spéciaux ou « voyeurs » pour surveiller la propreté des rues et des remparts (5). Peine non superflue, car les habitants ne semblent guère se soucier des ordonnances de la Chambre (0).
Néanmoins, sous la pression des efforts concordants de la municipalité, du Parlement et de l'intendant, l'on arriva, aux dix-septième et dix-huitième siècles à des résultats meilleurs. Le voyer de la ville, le fermier de l'enlèvement des boues et les échevins tirent des visites plus fréquentes et mieux ordonnées. Enfin, au début de ce dernier siècle, les mesures prirent un caractère plus général; l'on prescrivit de sonner la cloche de l'église Notre-Dame tous les matins, afin d'avertir les habitants de balayer devant leurs maisons (7). Plus tard, on remplaça la « guette » par les avertissements oraux de quatre individus chargés de parcourir les rues aux heures du balayage, qui devait se faire le matin de six à sept heures, de Pâques à la Toussaint, et de sept à huit heures de la Toussaint à Pâques (8). Ces inspecteurs recevaient 192 livres par an et existaient encore en 1788.
A la question du nettoyage se rattache celle des retraits. L'un des gros inconvénients de Dijon, ville capitale et bien peuplée, c'était l'absence presque générale de latrines et la propension fâcheuse des habitants à les remplacer par des stations le long des murs et du cours du Suzon. La duchesse de Bourgogne, qui appréciait peu de telles pratiques, songea, dès 1415, à protéger les édifices publics. La ruelle qui se
(1) En 1500, on ne parle que de deux ou trois tombereaux. En 1518, de quatre (Arch. mun., B. 1G9 ; voir aussi Arch. mun., J. 94).
(2) Voir supra, p. 537 (Arch. mun., B. 189).
(3) Voir un important règlement, du 26 mars 1596, sur le nettoyage des rues, places et cimetières (Arch. mun., B. 233)
(4) Le voyer était d'abord le surveillant des mendiants chargés de nettoyer la ville (Arch. mun., J. 94 et B. 166).
(5) Arch. mun., J. 94.
(6) 1652. La Chambre, vu le mépris que les habitants font de ses ordonnances pour le nettoyage, leur ordonne de porter leurs immondices aux lieux désignés et défend de les jeter dans les rues sous peine de 50 livres d'amende.
(7) Arch. mun., J. 96.
(8) Arch. mun., J. 96.
trouvait derrière la Chambre des comptes était des plus fréquentée. La duchesse la fit nettoyer et en même temps tracer contre les murs de cet hôtel « des croix et des images de peinture... afin que les gens ny mettent ne fassent leurs ordures ». On décidait également d'établir rue Musette des « chambres aisées appelées latrines qui seront communes (1) ». Les errements antérieurs devenaient impardonnables.
Ils ne cessèrent cependant pas. J'en veux pour preuve les innombrables règlements qui se succédèrent en 1430 (2), 1445, 1452, 1457, 1500, 1519, 1520 (3), etc., surtout à l'occasion de la peste. Depuis 1445, il est déclaré qu'on ne se contentera plus de « retraits communs » et que les habitants devront avoir des latrines particulières. Le 20 mars 1596, la fâcheuse habitude des habitants de transformer les murs en urinoirs est l'objet de nouvelles plaintes. Toutes les prescriptions se répètent encore au dix-septième siècle et ne sont jamais bien observées des Dijonnais.
Pour éviter l'infection de l'air, il avait également été décidé que les immondices des privés seraient mises dans des « muys fermés » et portées dans des lieux éloignés des routes (4). Cetie réglementation subsista.
Les établissements insalubres.
Dans les établissements insalubres nous faisons rentrer les métiers et installations susceptibles de produire de mauvaises odeurs et par là de corrompre l'air de la ville et d'amener les maladies.
Nous pouvons citer en premier lieu les métiers du cuir et du drap. On défend en temps de peste aux cordonniers, pelletiers, parcheminiers et bourreliers de brûler les rognures de cuir (5). Les corroyeurs doivent aller demeurer dans la rue des Champs; les bourreliers, ainsi que les chapeliers et bonnetiers, résider dans des ruelles écartées (6). La sévérité est pareille vis-à-vis des teinturiers (7) et des marchands de
(1) Arch. mun., B. 149. La rue Musette, suivant M. Garnier, était, au commencement du quatorzième siècle, appelée la « Chieurie », super rivant Suzionis. Rapport sur le cours de Suzon (Mémoires de la Commission des antiquités de la Côte-d'Or, t. I, 1841, p. 1S8, note 1).
(2) Arch. mun., B. 154, 165. De même, le 1er juillet 1457, « on criera à son de trompe que ceux qui n'ont pas de retraits chex eux en fasse faire et que l'on nettie devant son hoslel » (Arch. mun., B. 101, fol. 6 v).
(3) « Item que nulz ne fassent leurs aisances et nécessités parmi les rues » (Arch. mun., I! 169 ; B. 170,201, 256). C'est à tort que Clément-Janin pense que cette prohibition date de 1565 (loc. cit., p. 47).
(4) Arch. mun., B. 247.
(5) Ordonnances de 1500 et 1507. Les tanneurs ne peuvent exercer que près de la rivière (Arcli. mun., I. 105).
(6) Arch. mun., B. 173 (1529-1530).
(7) Arch. mun., B. 158, 159.
poissons (1), sans oublier les fabricants de lanternes (2). Aux personnes qui employaient les boyaux d'animaux, il était également ordonné de les laver et de les faire sécher hors des murs, tout cela pour éviter les odeurs malsaines (3). Energiques étaient les sanctions : en 1570, des voisins s'étant plaint de la mauvaise odeur que répandait l'huilerie de Louis Fouret, l'on ordonna de la démolir (i).
Non moins malsaines les étables puantes dans lesquelles l'on enfermait les porcs. Depuis le quinzième siècle, l'on en prescrit l'éloignement puis la suppression (5). De l'inspection et du soin de couper le cou aux porcs vaquant par la ville, l'on chargeait le bourreau de Dijon en personne (6). Il faut croire qu'elle n'était pas très bien observée cette ordonnance, car elle fut renouvelée en termes pressants en 1507.
Avec le temps la même prohibition fut étendue aux chèvres, vaches, lapins, oisons, canards et pigeons (7). En temps de peste, le guet était également chargé d'exterminer les chais et les malheureux chiens « errants et sans aveu (8) ».
Tout cela ne suffisait point. Pour obtenir un résultat satisfaisant restaient à écarter delà ville deux causes redoutables d'infection : la tuerie elle cimetière. M. Garniera laissé dans son histoire du quartier du Bourg une peinture vigoureuse de ces ruelles dégoûtantes où étaient installés les bouchers de Dijon et où l'on trouvait pêle-mêle sur le sol le sang et la tripaille provenant des animaux abattus dans la ville. Ce quartier du Bourg (9) était de la sorte devenu si malsain que toutes les lois que la peste éclatait il fallait disperser les bouchers dans les différentes rues de la ville (10). Dès l'année 1500 (M) la mairie décide de faire un « maisonnement propre à tuer lesdites
(1) « Les vendeurs de harens ou poissons salez ne pourront plus faire jeter es rues et voyes de ladite ville des eaux ou lesdits poissons et harens auront esté detrampez mais les facent porter hors et loing de ladite ville. » Ordonnance de 1500. Même décision en 1534 (Arch. mun., B. 177). Quelques années plus tard, on vérifie si les harengs venant des Flandres ne sont point empoisonnés (Arch. mun., B. 179).
(2) On leur défend de brûler dans la ville des cornes de bêtes (Arch. mun., B. 257). Nous pouvons signaler dans le même ordre d'idées l'interdiction de fondre du suif hors de l'établissement spécial à ce destiné (Arch. mun., I. 110). Les vinaigriers ne peuvent brûler de lies en ville (Arch. mun., I. 106).
(3) Arch. mun., B. 251.
(4) Arch. mun., B. 207.
(5) Arch. mun., B. 158. En 1452, on devait reconstruire les tects à porcs de la ville sur le cimetière aux chevaux (Arch. mun., B. 160). Même décision pour Saint-Seine (Garnier, Recueil, t. II, p. 453). Au quinzième siècle, il existe à Dijon une ferme spéciale de la visite des porcs (Arch. mun., B. 164). « Item que tous ceulx qui ont dressées foiz et estables a porcs es feurbourgs de ceste ville, et y tiennent porcs, qui rendent grande infection, ils ostent et facent mectre lesdiz poorz es lieux ordonnez, sur la rivière d'Ouche qui est le cymestière aux chevaulx et ce deans trois jours prouchains et facent mener les immondices desditz porcz hors la ville et loing dicelle et délaissent les huis et fenestres desdiz suez ouvers, a peine de dix livres d'amende et aussi de confiscation desdiz porz au prouffi de la ladite ville et ne soient si hardis de cy après y plus tenir porcs a la peine que dessus. »
(6) Voir supra, p. 444, note 1.
(7) Arch. mun., I*, I1". Code de police, t. I, p. 98.
(8) Arch. mun., B. 173.
(9) Garnier, Histoire du quartier du Bourg ; voir aussi supra, p. 492.
(10) Par ex. : Arch. mun., B. 176.
(11) On avait parlé de l'installation d'une boucherie au quartier Saint-Nicolas (Arch. mun., B. 168).
bestes sur le cours de la rivière d'Ouche le plus tost que bonnement fere se pourra » . En attendant, les bouchers durent tuer sur l'Ouche (1). Il fallut longtemps pour amener les bouchers à obéir aux ordres de la ville et à aller à la première tuerie que l'on éleva de 1508 à 1510 sur l'emplacement qu'occupera plus tard le boulevard de la Porte d'Ouche (-2). Elle fut reconsiruite de 1588 à 1508 sur la rive droite de l'Ouche, non loin des tanneries (3). De nombreux ordres furent nécessaires pour vaincre l'entêtement des bouchers et les amener à abandonner leurs tueries particulières (4).
Restaient les cimetières. Ces cimetières, extrêmement vastes aux origines, s'étendaient autour des églises paroissiales et servaient à la fois de places publiques et de lieux de marché. L'installation du vieux marché lors de la fondation de la commune, la construction des halles plus tard, amenèrent une laïcisation progressive des marchés. Le cimetière s'encombra d'une foule d'habitations qui peu à peu le rétrécirent, il s'isola et, pour le protéger contre les promenades et surtout les dépôts de détritus des maisons voisines, on l'entoura d'un mur. Le résultat fut que plus la ville grandissait, plus le cimetière était insuffisant. On le chargeait à l'excès de cadavres. A la longue, de celte accumulation des morts dans les cimeiières et les églises résulta un danger sérieux pour la santé qui sollicita l'attention. Dans un mémoire du docteur Maret, dont l'Académie des sciences, arts et belles-lettres de Dijon encouragea l'impression, nous voyons que certaines églises de Dijon, entre autres la cathédrale, Saint-Etienne, sont désertées par les fidèles h cause des odeurs pestilentielles qui sortent du pavé dont les dalles pèsent presque directement sur les cadavres en putréfaction. A la suite d'une ordonnance royale de 1776, l'on résolut de transporter hors de la ville les cimetières dijonnais et de les réunir en un cimetière unique qui fut ouvert et béni en mai 1783, à la Porte Guillaume (5).
La surveillance du Suzon, son curage, sa couverture. V établissement des puits et fontaines.
Si les premières ordonnances concernant la propreté des villes eurent pour effet de débarrasser quelque peu les rues, l'on peut dire que ce fut au détriment des rivières qui passaient dans l'intérieur des villes (6). Les habitants paresseux chargeaient leurs
(t) Arch. mun., 13. 168.
(2) On consultera avec fruit sur ce point, Oursel, Topographie historique de Dijon, Le quartier des tanneries, p. 27 et suiv., Dijon, 1907, 1 vol. in-4°.
(3) Oursel, loc. cit., p. 31, et supra, p. 493.
(4) Arch. mun., B. 239 ; Arch. mun., B. 248.
(5) Sur ces points, voir Champeaux, Les cimetières et les marchés du vieux Dijon, Dijon, Nourry, 1906, 1 vol. in-8°.
(6) Joseph Garnier et Vallot, Bapport sur le cours du Suzon, Mémoires de la Commission des antiquités de la Côte-d'Or, t. I, 1841, p. 181 et suiv. On y trouvera des indications sur le tracé ancien du Suzon.
eaux de véhiculer les immondices. A Dijon, cette mission malpropre (1) fut confiée au Suzon. La municipalité défendit ces pratiques (2) et même, pour faciliter le cours de la petite rivière ainsi que de celle du Rennes, elle fit placer des géhennes de fer à l'entrée et à l'issue de ces deux cours d'eau par la ville (3).
Avec le temps, pour régulariser le cours des eaux, l'on contruisit des quais rue des Forges, l'ouvrage date du quinzième siècle (4), et pour assurer la propreté du petit cours d'eau, l'on défendit à toutes personnes de mettre devant et derrière leurs maisons, meix, jardins et sur les charrières et placer aux environs de la rivière du Suzon des terres, graviers et autres ordures qui pourraient tomber en icelle et empêcher son cours. 11 était intimé de nettoyer spécialement les endroits qui se trouvaient près de la rivière (5).
Les ordonnances ducales et municipales sanctionnées par de fortes amendes (G) furent peu respectées (7), semble-t-il, et les inconvénients du Suzon, transformé en égout collecteur (8), se firent d'autant plus sentir que l'eau faisait de plus en plus défaut à la petite rivière. Vainement l'on fit, avec la licence du seigneur d'Etaules, nettoyer la fontaine de Lerche sous Sainte-Foi (9), et rompre une grosse pierre entre Messigny et Sainte-Foi, les résultats ne furent pas satisfaisants. Dans le courant du seizième siècle nous retrouvons encore des visites à Sainte-Foi « pour voir où l'eau du Suzon se perd (10) ». A ce propos le procès- verbal d'Hugues Sambin et d'Hubert Fleurlelot, en 1561, est significatif. Tous les projets faits pour rendre plus abondante une rivière alors presque sans eau échouèrent, et pour cause (11).
On dut se borner à utiliser le peu de liquide distillé par le Suzon et le Rennes (l°2)et à tenir la main à la propreté et au curage de ces rivières (13). C'était d'autant plus
(1) A la lin du quatorzième siècle, on avait fait dériver le bras principal du Suzon dans les fossés de la porte Saint-Nicolas et l'on avait construit un barrage au delà des faubourgs Saint-Nicolas (Arch. mun., B. 137, 140).
(2) Arch. mun., B. 130.
(3) Arch. mun., B. 130 et 1 19.
(5) Ordonnance de mars 141'?, analysée Arch. mun., B. 43"), p. 508.
(G) Ces seules amendes formaient une des branches du revenu de la ville (voir les comptes des receveurs, Arch. mun, M.). En 1307, la chambrière de Perrenot Berbisey fut punie de la prison, parce que, ayant été prise jetant du fumier dans Suzon, elle répondit insolemment au maire qu'elle était du Bourg (Reg. de justice cité par Joseph Garnier, Histoire du quartier du Bourg, p. 16 et note 1).
(7) On renouvelle souvent ces ordres (voir Arch. mun., I3) (1416).
(8) 30 juillet !i 19 (Arch. mun., .T. 144).
(9) Arch. mun., B. 150.
(10) Arch. mun., B 199 et .T. 1 iG. Le résidtat cie l'enquête fut qu'il n'y avait pas moyen de faire aller de l'eau du Suzon à Dijon plus des trois quarts de l'année.
(11) On proposa de paver la rivière en 17G7, d'établir des barrages ou des pompes. Ces travaux ne firent qu'ouvrir de nouvelles voies de filtrations (voir Garnier et Vallot, loc. cit., p. 192).
(12) Au début du dix-septième siècle, on nivelle le Rennes pour que ses eaux entrent en ville (Arch. mun. B. 250; voir aussi B. 256).
(13) Arch. mun., B. 151 (1423-1427); 102 (1464-1467); 167 (1495-1500); B.190 (1552-1553) ; B. 435, p. 508 (1560); B. 200 (1563-1564). C'étaient les habitants de Plombières qui curaient les fossés de la porte Guillaume (Arch. mun., B. 152).
nécessaire que les ordonnances qui prescrivaient aux particuliers l'éiablissemenl des privés avaient eu des résultats désastreux, en particulier pour le Suzon. Le proverbe : Divio Suzone peribit, dont parle Gourtépée (1), s'explique tout autrement que par une abondance inusitée des eaux. La municipalité après quelques hésitations finit par prohiber ces errements. On visita les bâtiments établis sur le Suzon dans l'intérieur de la ville et l'on s'assura qu'ils avaient des privés (2). On fit plus. Frappé des inconvénients d'un « égout découvert... dans l'intérieur de la ville », on se décida à voûter le Suzon et le Rennes. L'opération lut commencée dans le courant du seizième siècle (3) et pressée en particulier par le duc de Mayenne en 1587 (4).
Cette grosse amélioration entraînait certains inconvénients, entre autres une surveillance plus difficile. Les riverains pratiquèrent des ouvertures et des latrines sur le tunnel nouveau qu'on ne pouvait plus facilement inspecter. Mais la municipalité et le Parlement veillaient (5). On procéda à de nombreuses visites et à des curements généraux (6) et, grâce à la vigilance du pouvoir central, Ton vit diminuer les pratiques condamnées (7).
A la surveillance des rivières la municipalité joignait celle des puits et fontaines.
Les puits nous sont signalés dès le milieu du seizième siècle (8). Les fontaines qui donnaient à la ville l'eau des sources environnantes, amenées d'abord dans des « corps de bois », sont en partie antérieures (9). La municipalité défendait de faire la lessive et laver des buées dans ces fontaines et près des puits (10) et à plus forte raison de se baigner dans le bassin de la fontaine Saint-Michel, ainsi que dans les autres fontaines publiques (11).
Telles sont les piincipales mesures que peuvent prendre les municipalités concernant la salubrité. Nous avons pu, en prenant la ville de Dijon comme exemple, donner une connaissance plus précise des résultats obtenus. Pour tout dire, il faudrait montrer que
(1) Description du duché, t. II. p. S0.
(2) Arch. mun., J. 146 (1560). Quelquefois la municipalité transige sur les privés. Nous en voyons un exemple singulier. Les Jacobins, en i486, sont à ce sujet en discussion avec la ville à l'occasion d'un certain « maisonnement » désastreux pour les eaux. On finit par le laisser à la condition, pour les religieux, de « faire toujours à l'élection du inaire une grahd'messe au maître-autel, avec diacre et sousdiacre, et une messe basse le dimanche après la Saint-Jean, quand on s'assemble pour la procuration de de la ville » (Arch. mun., B. 166).
(3) Arch. mun., B. 185.
(4) Garnier, Histoire du quartier du Bourg, p. 34. Il y avait déjà auparavant nombre de privés, entre autres celui que l'on construisit devant le portail des Cannes en 1487.
(5) Voir, en 1628, la condamnation de Claude Parisot, notaire, qui avait fait conduire au Suzon les latrines de sa « maizon, size rue de la Chappelotte » 'Arch. inun., B. 435, p. 461).
(6) Voir Garnier et Vallot, loc. cit., p. 192, note 1.
(7) On pourra consulter à ce sujet deux arrêts du Parlement de Dijon, du 22 août 1669 et du 28 novembre 1690.
(8) Arch. mun., B. 184 (1546-1547).
(9) Courtépée, Description..., t. II, p. 81, note 1.
(10) Arch. mun., B. 256 (1618-1619) ; B. 257 (1619-1620).
ce n'est point de la seule santé des habitants que pourra s'inquiéter un corps municipal, il a le droit et le devoir aussi de prévoir et de combattre les maladies contagieuses qui s'abattent sur les animaux, les épizooties.
Nous voyons les échevins déclarer la guerre aux « urebers » qui mangent les vignes. Parfois, l'exemple est de 1619, ils sont extrêmement radicaux : ils font couper l'orme pour tuer les chenilles (1). On pourra étudier aussi les mesures prises vers 1618 à propos de la maladie qui sévit sur le bétail à Aiserey et à Longecourt (2), en 1744 près de Dijon (3), en 1752 à Sennecey (4). Je ne fais qu'indiquer cette branche de l'activité municipale.