PORCHE ROYAL
(ou Portail de V Occident)
Le porche Royal de l'Occident, en somme, cet immense palimpseste, avec ses sept cent dix-neuf figures, est facile à démêler si l'on se sert de la clef dont usa, dans sa monographie de la cathédrale, l'abbé Bulteau.
En partant du clocher neuf et en longeant la façade jusqu'au clocher vieux, l'on feuillette l'histoire de Notre- Seigneur narrée par près de deux cents statues, perdues dans les chapiteaux. Elle remonte aux aïeux du Christ, prélude de la biographie d'Anne et de Joachim, traduit, en de microscopiques images, les apocryphes. Par déférence peut-être pour les Livres inspirés, elle rampe le
long des murs, se fait petite pour ne pas être trop aperçue, nous relate, comme en cachette, en une curieuse mimique, le désespoir du pauvre Joachim, lorsqu'un scribe du temple, nommé Ruben, lui reproche d'être sans postérité et repousse, au nom d'un Dieu qui ne l'a point béni, ses offrandes; et Joachim navré quitte sa femme, s'en va pleurer au loin sur la malédiction qui le frappe; et un ange lui apparaît, le console, lui ordonne de rejoindre son épouse, qui enfantera de ses œuvres une fille.
Puis c'est le tour d'Anne qui gémit seule sur sa stérilité et son veuvage; et l'ange la visite, elle aussi, lui prescrit d'aller au-devant de son mari qu'elle rencontre à la porte Dorée. Ils se sautent au cou, retournent ensemble au logis et Anne accouche de Marie qu'ils consacrent au Seigneur.
Des années s'écoulent; l'époque des fiançailles de la Vierge est venue. Le grand prêtre invite tous ceux qui, nubiles et non mariés, sont issus de la maison de David, à s'approcher de l'autel, une baguette à la main. Et pour savoir quel est celui des prétendants auquel se fiancera la Vierge, le pontife Abiathar consulte le Très-Haut qui répète la prophétie d'Isaïe, avérant qu'il sortira de la tige de Jessé une fleur sur laquelle se posera l'Esprit.
Et aussitôt la baguette de l'un d'eux, de Joseph le charpentier, fleurit, et une colombe descend du ciel pour se nicher dessus.
Marie est donc livrée à Joseph et le mariage a lieu ; le Messie naît, Hérode trucide les Innocents et alors l'évangile de la Nativité s'arrête, laissant la parole aux Lettres saintes qui reprennent Jésus, et le conduisent jusqu'à sa dernière apparition, après sa mort.
Ces scènes servent de bordure au bas de la grande page qui s'étend entre les deux tours, au-dessus des trois portes.
C'est là que se placent les tableaux qui doivent séduire, par de plus claires, par de plus visibles apparences, les foules; là que resplendit le sujet général du porche, celui qui concrète les Evangiles, qui atteint le but assigné à l'Eglise même.
A gauche, l'Ascension de Notre-Seigneur, montant glorieusement dans des nues que frime une banderole ondulée tenue de chaque côté, suivant le mode byzantin, par deux anges, tandis qu'au-dessous, les apôtres lèvent la tête, regardent cette Ascension que d'autres anges qui descendent, en planant au-dessus d'eux, leur désignent de leurs doio^ts tendus vers le ciel.
Et le cadre arqué de l'ogive enferme un almanach de pierre et un zodiaque.
A droite, le triomphe de Notre-Dame, encensée par deux archanges, assise le sceptre au poing sur un trône, et accompagnée de l'Enfant qui bénit le monde; puis en bas les sommaires de sa vie : l'Annonciation, la Visitation, la Nativité, l'Appel des bergers, la Présentation de Jésus au grand prêtre; et la voussure qui serpente, se dressant en pointe de mitre, au-dessus de la Mère, est décorée de deux cordons, l'un, garni d'archanges thuriféraires, aux ailes cloisonnées, comme imbriquées de tuiles, l'autre habité par les figures des sept arts libéraux, symbolisés, chacun, par deux statuettes représentant, la première, l'allégorie et la seconde le personnage de l'antiquité qui fut l'inventeur ou le parangon de cet art; c'est le même système d'expression qu'à l'église de
Laon et la paraphrase imagée de la théologi la version sculpturale du texte d'Albert le mant, lorsqu'il cite les perfections de la Vi possédait la science parfaite des sept arts : h la rhétorique, la dialectique, l'arithmétiqu trie, l'astronomie et la musique, tout le savc
âge.
Enfin, au milieu du porche central, sujet autour duquel ne font que graviter le: autres baies, la Glorification de Notre-Seign< la conçut à Pathmos saint Jean ; le livre fina l'Apocalypse ouverte, en tête de la basiliqi de l'entrée solennelle de la cathédrale.
Jésus est assis, le chef ceint du nimbe ci de la talaire de lin, drapé dans un manteau en une cascade serrée de plis, les pieds ri l'escabeau, emblème affecté à la terre par L d'une main, le monde et tient le livre fei sceaux de l'autre. Autour de lui, dans l'ova ronne, le Tétramorphe, les quatre animaux < aux ailes papelonnées d'écaillés, l'homme lion, l'aigle, le bœuf, symboles de saint Mattl Marc, de saint Jean et de saint Luc.
Au-dessous, les douze apôtres arborent et des livres.
Et, pour parfaire la scène de l'Apocaly cordons des voussures, les douze anges et les
— les gloires du Très-Haut, se prosternant qu^ ardentes et solennelles oraisons de la terre, ] évangéliques répondent, dominant de leurs voix des foudres, l'unique mot qui concentre en se lettres, qui résume en ses deux syllabes, les de l'homme envers Dieu, l'humble et l'affectueux, sant Amen,
Le texte a été serré de près par les imagiers, s le Tétramorphe, car un détail manque; les ; ne sont point ocellés de ces milliers d'yeux doni phète parle.
En le récapitulant, ce tableau, divisé tel qu' tyque, comprend, dans son volet de gauche : VA encadrée dans les moulures d'un zodiaque; au rr triomphe de Jésus tel que le raconte le Disciplt volet de droite : le triomphe de Marie, accomp quelques-uns de ses attributs.
Et le tout constitue le programme réalisé par tecte : la Glorification du Verbe. Il y a, en effet, son substantiel opuscule sur Chartres, l'abbé « les scènes de sa vie qui ont préparé sa gloire ; il entrée proprement dite dans la gloire, puis sa glor éternelle par les anges, les saints et la sainte ^
Au point de vue de la facture, l'œuvre est < splendide, dans son grand sujet, obscure et muti les petits. Le panneau de Marie a souffert et il même que celui de l'Ascension, singulièrement 1
miséricordieux, sous un aspect plus grave. Examiné de profil, avec ses cheveux coulant dans le dos, plats et divisés par une raie sur le firont, le nez un peu retroussé, la bouche forte, couverte d'une épaisse moustache, la barbe courte et tordue, le cou long, il suggère, malgré la rigidité de son attitude, non l'impression d'un Christ byzantin, tel qu'en peignirent et qu'en sculptèrent des artistes de ce temps, mais d'un Christ de Primitif, issu des Flandres, originaire de la Hollande même, dont il a ce vague relent de terroir qui reparaîtra plus tard, en un type moins pur, vers la fin du quinzième siècle, dans le tableau de Cornelis Van Oostzaanen, du musée de Cassel.
Et il surgit, presque triste, dans son triomphe, bénissant, inétonné, avec une résignation qui s'attendrit, ce défilé de pécheurs qui, depuis sept cents ans, le regarde curieusement, sans amour, en passant sur la place : et tous lui tournent le dos, se soucient peu de ce Sauveur qui diffère du portrait qu'ils connurent, ne l'admettant qu'avec une tête ovine et des traits aimables, pareil, il faut bien le dire, au bellâtre dé la cathédrale d'Amiens devant lequel se pâment les gens amoureux d'une beauté facile.
Au-dessus de ce Christ, s'ouvrent les trois fenêtres privées de regards du dehors, et au-dessus d'elles, la grande rose morte, semblable à un œil éteint, ne se rallumant, comme les verrières des croisées, qu'au dedans, brûlant en de claires flammes, en de pâles saphirs sertis dans des chatons de pierre; enfin, au-dessus de la rose, s'étend la galerie des rois de Juda que domine un pignon dressant son triangle entre les deux tours.
Et les deux clochers dardent leurs flèches; le vieux, taillé dans un calcaire tendre, squammé d'écaillés, s'effusant d'un seul jet, s'effîlant en éteignôir, chassant dans les nuages une fumée de prières par sa pointe; le neuf, ajouré ainsi qu'une dentelle, ciselé tel qu'un bijou, festonné de feuillages et de rinceaux de vignes, monte avec de lentes coquetteries, tâchant de suppléer à l'élan d'âme, à l'humble supplique de son aîné, par de riantes oraisons, par de jolis sourires, de séduire, par de joyeux babils d'enfant, le Père.
Mais, pour en revenir au porche Royal, malgré l'importance de sa grande page narrant le triomphe éternel du Verbe, l'intérêt des artistes va forcément au rezde-chaussée de l'édifice, là où jaillissent dans l'espace compris entre les bases des deux tours, le long du mur et dans l'ébrasement des trois portes, dix-neuf statues colossales de pierre.
A coup sûr, la plus belle sculpture du monde est en ce lieu. Elle se compose de sept rois, de sept prophètes ou saints et de cinq reines. Ces statues s'élevaient autrefois au nombre de vingt-quatre, mais cinq ont disparu sans laisser de traces.
Toutes sont nimbées, sauf les trois premières qui résident autour du clocher neuf, et toutes sont abritées sous des dais à claire-voie, délinéant des chaumines et des chapelles, des manoirs et des ponts, dessinant une minuscule ville, une Sion pour bébés, une Jérusalem céleste naine.
Toutes sont debout, posant sur des colonnes guillochées, sur des socles taillés en amande, en pointe de diamant, en côte d'ananas; sculptés de méandres, de
frettes crénelées, de carreaux de foudre; creusés comme des damiers dont les cases alternées seraient, les unes vides et les autres pleines ; pavés d'une sorte de mosaïque, de marqueterie qui, de même que les bordures des verrières de l'église, évoquent les souvenirs d'une orfèvrerie musulmane, décèlent l'origine de formes rapportées de l'Orient par les Croisades.
Cependant les trois premières statues de la baie de gauche, voisines de la flèche neuve, ne se juchent pas sur des ornements ravis aux infidèles; celles-là foulent aux pieds d'inexplicables êtres. L'une, un roi dont la tête perdue fut remplacée par celle d'une reine, marche sur un homme enlacé de serpents; un autre souverain pèse sur une femme qui saisit, d'une main, la queue d'un reptile et caresse, de l'autre, la tresse de ses cheveux; la troisième enfin, une reine, le chef couronné d'un simple cercle d'or, le ventre proéminent d'une personne enceinte, la figure avenante mais vulgaire d'une bonne, a pour piédestal deux dragons, une guenuche, un crapaud, un chien et un basilic à visage de singe. Que signifient ces rébus? Nul ne le sait; pas plus qu'on ne sait, du reste, les noms des seize autres statues, alignées le long du porche.
Les uns veulent y voir les ancêtres du Messie, mais cette assertion ne s'étançonne sur aucune preuve; les autres croient y distinguer un mélange des héros de l'Ancien Testament et des bienfaiteurs de l'église, mais cette présomption est également illusoire. La vérité est que si tous ces gens ont eu à la main des sceptres et des rouleaux, des banderoles et des eucologes, aucun n'arbore l'un de ces attributs personnels qui servent à les spécifier, dans la nomenclature sacrée du moyen âge.
Tout au plus, pourrait-on baptiser du nom de Daniel un corps sans tête, parce qu'au-dessous de lui se tord un vague dragon, emblème du Diable que le prophète vainquit à Babylone.
Les plus admirables de ces statues sont celles des reines.
La première, celle de la maritorne royale, au ventre bombé, n'est qu'ordinaire; la dernière, celle qui est l'opposé de cette princesse, à l'autre extrémité de la façade, près du clocher vieux, a le visage amputé d'une moitié et la tranche qui subsiste ne séduit guère; mais les trois autres, debout, près de la baie principale, dans la voûte d'entrée, sont inouïes!
La première, longue, étirée, tout en hauteur, a le front cerné d'une couronne, un voile, des cheveux plies de chaque côté d'une raie et tombant en nattes sur les épaules, le nez un peu retroussé, un tantinet populaire, la bouche prudente et décidée, le menton ferme. La physionomie n'est plus jeune. Le corps est enserré, rigide, sous un grand manteau, aux larges manches, dans la gaine orfévrie d'une robe sous laquelle aucun des indices de la femme ne paraît. Elle est droite, asexuée, plane; et sa taille file, ceinte d'une corde à nœuds de franciscaine. Elle regarde, la tête un peu baissée, attentive à l'on ne sait quoi, sans voir. A-t-elle atteint le dénuement parfait de toute chose? Vit-elle de la vie unitive au delà des mondes, dans l'absence des temps ? On peut l'admettre, si l'on remarque que, malgré ses insignes royaux et le somptueux apparat de son costume, elle conserve l'attitude recueillie et l'air austère d'une moniale. Elle sent plus le cloître que la cour. L'on se demande alors qui la plaça en sentinelle près de cette porte et pourquoi,
fidèle à une consigne qu'elle seule connaît, elle observe, de son œil lointain, jours et nuits, la place, attendant, immobile, quelqu'un qui depuis sept cents ans ne vient point ?
Elle semble une figure de l'Avent, qui écoute, un peu penchée, sourdre de la terre les dolentes exorations de l'homme; un éternel Rorate chante en elle; elle serait, dans ce cas, une reine de l'Ancien Testament, morte bien avant la naissance du Messie qu'elle annonça peut-être.
La seconde statue représente encore une femme de monarque, portant un livre. Celle-là est plus jeune, elle n'a ni manteau, ni voile; les seins sont remontés, moulés dans un étroit corsage, très tiré, ajusté tel qu'un linge mouillé sur le buste, ondulant en plis menus, en rides, un corsage pareil au roque carolingien s'agrafant sur le côté. Elle a les cheveux couchés en deux bandeaux sur le firont, couvrant les oreilles, descendant en tresses enrubannées, se terminant en mèche de fouet.
Le visage est volontaire et déluré, un peu hautain. Celle-là regarde au dehors d'elle; elle est d'une beauté plus humaine et le sait; sainte Clotilde? hasarde l'abbé Bulteau.
Il est certain que cette élue ne fut pas toujours un modèle d'aménité et ce qu'on peut appeler une personne commode. Avant que d'avoir été reprise et châtiée, elle se révèle dans l'histoire, vindicative, sans dédit de pitié, avide de représailles. Elle serait alors la Clotilde d'avant la pénitence, la reine avant la sainte.
Est-ce bien elle ? Ce nom lui fut attribué parce qu'une statue de la même époque qui lui ressemble et qui appartint jadis à Notre-Dame de Corbeil fut placée sous ce
vocable. Mais il a été reconnu, depuis, que cette statue portraiturait la reine de Saba. Sommes-nous donc en présence de cette souveraine ? Pourquoi, alors, quand elle n'est pas inscrite au livre de vie, une auréole ?
Il est très probable qu'elle n'est ni la femme de Clovis, ni l'amie de Salomon, cette étrange princesse qui se décèle à la fois plus charnelle et plus spectrale que ses autres sœurs, car le temps l'a dévisagée, lui mâchurant l'épiderme, lui picotant le menton de grêle, encanaillant la bouche, rongeant le nez, le trouant en as de trèfle, mettant l'image de la mort sur cette vivante face.
Quant à la troisième, elle s'étire en un frêle fuseau, s'émince en un gracile cierge dont la poignée serait damassée, gaufrée, gravée en pleine cire; elle monte magnifiquement vêtue d'une robe roide, cannelée, rayée de fibres telle qu'une tige de céleri. Le corsage est passementé, brodé au petit point; le ventre est entouré d'une cordelière à nœuds lâche et précieuse; la tête est couronnée, les deux bras sont cassés; l'un reposait sur la poitrine, l'autre tenait un sceptre dont on aperçoit encore
un vestige.
Et celle-là rit, ingénue et mutine, charmante. Elle considère de ses deux grands yeux ouverts, aux sourcils très relevés, les visiteurs. Jamais, en aucun temps, figure plus expressive n'a été ainsi façonnée par le génie de l'homme; elle est le chef-d'œuvre de la grâce enfantine et de la candeur sainte.
Elle est la grande sœur de l'Enfant prodigue, celle dont saint Luc ne parle point, mais qui dut, si elle exista, plaider la cause de l'absent, insister auprès du père pour qu'il tuât le veau gras, quand revint le fils.
Ce n'est point sous cet aspect indulgent que la connaît Chartres; suivant la tradition locale, elle serait Berthe aux grands pieds, mais outre que cette allégation ne s'appuie sur aucun argument, elle est inane par ce seul fait que la statue a le halo d'un nimbe. Or, ce signe de la sainteté ne saurait ceindre le chef de la mère de Charlemagne dont le nom est inconnu des hagiologues de l'Eglise triomphante.
Elle serait alors, d'après la thèse des archéologues qui voient dans la panégyrie sculptée du porche les ancêtres du Christ, une princesse du Vieux Testament; mais laquelle ? Ainsi que le remarque justement Hello, les larmes sont fréquentes dans les Ecritures, mais le rire y est si rare que celui de Sara ne pouvant s'empêcher de se gaudir lorsque l'ange lui annonce qu'elle concevra, malgré sa grande vieillesse, un fils, reste célèbre. Vainement, l'on cherche à quelle personne du livre de l'ancienne alliance peut se rapporter l'innocente joie de cette reine.
La vérité, c'est qu'elle demeure à jamais mystérieuse, cette créature angélique, fluide, parvenue sans doute aux pures délices de l'âme qui s'écoule en Dieu, et avec cela, elle est si avenante, si serviable, qu'elle nous laisse l'illusion d'un salutaire geste, le mirage d'une bénédiction visible pour ceux qui la désirent. En effet, son bras droit est brisé à la hauteur du poignet et sa main n'est plus; mais cette main paraît exister encore, à l'état de reflet, d'ombre, quand on la cherche; elle est très nettement formée par le renflement léger du sein qui simule la paume, par les plis du corsage qui dessinent distinctement les quatre doigts effilés et le pouce levés, pour tracer le signe de la croix sur nous.
Quelle exquise préfiguratrice de la benoîte Mère, que cette gardienne royale du seuil, que cette souveraine invitant les égarés à rentrer dans l'église, à s'approcher de cette porte qu'EUe garde et qui est elle-même un des symboles de son Fils! Embrassons, d'un coup d'œil, ce vis-à-vis de femmes si différentes : l'une, plus moniale que reine, qui baisse un peu la tête; l'autre, exclusivement reine, qui la redresse; la troisième, saintement gamine, dont le col n'est ni penché, ni haussi, mais se tient dans la position naturelle, modérant le port auguste d'une reine par l'humble et la riante attitude d'une sainte.
Peut-être pourrait-on discerner aussi, dans la première, une image de la vie contemplative, comme l'on pourrait alléguer que la seconde implique l'idée de la vie active et que la dernière incarne, ainsi que Ruth, dans l'Ecriture, les deux?
Quant aux autres statues de prophètes, coiffés de la calotte juive à côtes et de rois tenant des missels ou des sceptres, elles sont, elles aussi, indéchiffrables; l'une d'elles, sise dans l'arche du milieu, au coin de la porte, à droite, séparée par un monarque de la fausse Berthe, intéresse plus spécialement, car elle ressemble à Verlaine. Elle en a la tête plus velue, il est vrai, mais aussi bizarre, le crâne cabossé, le masque un peu épaté, le poil hirsute, l'air commun et bonhomme.
La tradition assigne à cette effigie le nom de saint Jude; et elle est suggestive, cette similitude des traits de l'Apôtre le plus négligé de tous par les Chrétiens, de celui qui fut si peu prié pendant tant de siècles, qu'on s'avisa, un beau jour, pensant qu'il avait moins que les autres épuisé son crédit auprès de Dieu, de l'invoquer
pour les causes désespérées, pour les causes perdues, et du poète si complètement ignoré ou si bêtement honni de ces mêmes catholiques auxquels il apportait les seuls vers mystiques éclos depuis le moyen âge!
Ils furent les malchanceux, l'un de la sainteté et l'autre de la poésie.
La façade s'atteste inouïe, avec des ciselures de flore dessinées sur les carreaux par le gel, avec ses nappes d'église, ses rochets, aux fines mailles, ses guipures en fils de la Vierge, courant jusqu'au premier étage, servant de cadres ajourés aux grands sujets des porches. Puis, elle monte, d'allure érémitique, sobre d'ornements, cyclopéenne, avec l'œil colossal de sa rose morte, entre les deux tours, l'une, fenestrée, niellée comme le portail, l'autre nue comme l'étage qui surplombait le porche.
Mais ce qui domine, ce qui absorbe, c'est quand même les statues de reines.
On finit par ne plus se soucier du reste, par ne plus goûter que l'éloquence divine de leur maigreur, par ne plus les envisager que sous l'aspect de longues tiges baignant dans des tubes guillochés de pierre, s'épanouissant en des touffes de figures embaumant des fragrances ingénues, des senteurs naïves, et le Christ bénissant, attendri et attristé, le monde, se penchait de son trône, au-dessus d'elles, pour humer le tendre parfum qui s'effusait de ces calices élancés d'âmes!
Quel irrésistible nécromant pourrait évoquer l'esprit de ces royales Ostiaires, les contraindre à parler, nous faire assister à l'entretien qu'elles ont peut-être, quand elles paraissent se reculer sous la voûte, se retirer chez elles, le soir, derrière un rideau d'ombre ?
Que se disent-elles, elles qui ont vu saint Bernard, saint Louis, saint Ferdinand, saint Fulbert, saint Yves, Blanche de Castille, tant d'élus, défiler devant elles, alors qu'ils entrèrent dans les ténèbres étoilées de la nef? Causentelles de la mort de leurs compagnes, de ces cinq statues qui disparurent pour jamais de leur petit cénacle ? Ecoutent-elles, au travers des vantaux fermés de la porte, souffler le vent désolé des psaumes et mugir les grandes eaux de l'orgue ? Entendent-elles les exclamations saugrenues des touristes qui rient de les voir si roides et si longues ? Sentent-elles, ainsi que tant de saintes, l'odeur des péchés, le relent de vase des âmes qui les frôlent ? Alors ce serait à ne plus oser les regarder... Et on les regarde quand même, car on ne peut se séparer d'elles; elles retiennent par le charme constant de leur énigme; en somme elles sont, sous une apparence réelle, extraterrestres. Leurs corps n'existent pas, leurs âmes habitent à même dans les gangues orfévries des robes; elles sont en parfait accord avec la basilique qui s'est, elle-même, désincarnée de ses pierres et s'enlève, dans le vol de l'extase, au-dessus du sol.
Le chef-d'œuvre de l'architecture et de la statuaire mystiques est à Chartres; l'art le plus surhumain, le plus exalté qui fut jamais, a fleuri dans ce pays plat de la Beauce.
Et maintenant, après avoir contemplé l'ensemble de cette façade, rapprochons-nous encore pour la scruter dans ses infimes accessoires, dans ses menus détails, pour examiner de plus près la parure des souveraines; aucune draperie n'est pareille; les unes tombent sans cassures brusques, ridulées, semblables à un friselis ondulant d'eau, les autres descendent en lignes parallèles, en fronces
serrées, un peu en relief, telles que les côtes des bâtons d'angélique; et la dure matière se plie aux exigences des habilleurs, s'assouplit pour les crêpes historiés, pour les futaines et les fils de pur lin, s'alourdit pour les brocarts et les orfi:'ois; tout est spécifié; les colliers sont ciselés, grains à grains, les nœuds des ceintures peuvent se dénouer, tant les cordelettes sont naturellement entrelacées; les bracelets, les couronnes sont forés, martelés, sertis de gemmes montées dans leurs chatons, comme par des gens de métier, par des orfèvres.
Et souvent le socle, la statue, le dais sont taillés d'une seule pièce, dans un même bloc!