CHAMS
ainsi les voir tomber, comme une grosse bordée de neige grise, sur les Boutures aux alouettes, à l'entrée du Saguenay ; sur les Bancs de Portneuf, vis-à-vis de Eimouski ; sur la Batture de Manicouagan, et autres endroits où leurs essaims sans nombre semblent se donner rendez- vous, à la fin d'août, chaque année.
C'est de ces chef-lieux de réunion qu'elles se répandent par bandes moins considérables, bien que nombreuses encore, sur tous les rivages de notre grand fleuve.
Le soleil est déjà visible à l'horizon, l'air est frais, le temps calme ; nous voici qui arpentons la grève de la pointe sud-est de l'ile-aux-Grues. (1)
— Mais avant d'aller plus loin, d'où vient ce nom, demande un des interlocuteurs ?
— C'est tout simple
"Du temps que la Reine Bertha filait" pas précisément, mais vers l'époque où M. de Montmagny chassait . . .
long-temps après et même de nos jours, l'oiseau-
voyageur, chante par Horace, ce rêveur des marais, y faisait étape et, pourtant, l'oiseau mélancolique n'est pas de nos endroits : les vastes prairies du sud-ouest le réclame pendant l'hiver ; l'été, il va confier ses pudiques amours aux savanes, aux îles solitaires et aux paisibles lacs des pays du Nord.
— Si c'était des grands hérons bleus au lieu de grues .....
les amis de Wilson, au lieu des vengeurs d'Ibycus
(2) que diriez- vous ?
(2) On trouvera l'épisode de la mort d'Ibycus relatée dans V Ornithologie du Canada, page 323.
(1) L'ile-aux-Grues est désignée sur les cartes anglaises comme Crâne Uland;cQ qui semble expliquer la singulière traduction qu'en fait un touriste lettré de nos jours qui évidemment n'était pas chasseur, en la transformant en Ile-aux-Crâne$.
— Je dirais, sur ce point comme sur bien d'autres : Fiai lux ! Qu'avez- vous donc, chasseurs, mes amis ; d'où yient cet ébahissement ? est-ce que, par hasard, vous étiez sous l'impression qu'il n'y avait que Québec, le Saguenay ou les mille Isles qui présentent des points de vue imposants ? Je vous entends vous écrier : " Quel spectacle !
Voyez, en effet, au nord, ces sublimes montagnes, en aval de la Baie St Paul, une notable portion du fameux " turban des LaurentHes " ; puis, les massifs de verdure, et ces vastes toitures et ces flèches luisantes au sud. Ce sont les toits et les flèches des églises de Saint-Thomas et des paroisses voisines Suivez, en descendant, le cordon de
.blanches maisonnettes, coupé çà et là, par des clairières ou des bocages d'arbres fruitiers ou forestiers, et vous arriverez au pittoresque promontoire ou rocher appelé le Petit Cap, presqu'en ligne avec l'église du Cap St-Ignace: cette langue de terre, pour peu qu'elle continue de se fondre, sera bientôt un îlot. Voyez deux ou trois lieues plus bas la spacieuse église de l'Islet, avec ses deux tours. Dans le lointain, audessus des ondes qui, selon l'expression de Byron, semblent danser de joie „ vous distinguez, bien imparfaitement il est vrai, le clocher de l'église au milieu du village de Saint-Jean Port-Joly ; paysage obligé dans nos campagnes : un amas de maisons dominées par l'église paroissiale, l'on dirait les petits autour de la mère !
Tout en admirant ce riant tableau, nous prîmes la direction de la grève en causant ehasse et gibier.
— Au fait ? N'avez- vous pas écrit quelque part qu'un superbe cygne avait été tiré ces années dernières, sur cette même plage, et que le seigneur de céans, en fit hommage, en 1829, à Lord Gosford ? .
— Concedo.
. — N'avez- vous pas donné ce fait comme fort remar-
CHASSI
quable, rare comme le merle blane, une corneille
blanche, que dirai-je enfin, quelque chose qui se voit aussi peu souvent sur notre fleuve, que le grand serpent de mer, le Kraken ?
— Distinguo. Pas tout-à-fait aussi rare, mais guère s'en faut
— Eh bien i monsieur le naturaliste, sachez que depuis cinq minutes que je scrute l'horizon, j'ai compté nonseulement un, mais beaucoup de cygnes, plongeant dans le fleuve à qui mieux mieux : tenez, en voilà un, qui tournoie en battant des ailes, prêt à aller chercher son déjeûner sous la vague ?
— De grâce, monsieur le citadin, ces blancs plongeurs que vous prenez pour des cygnes, ne sont que des goélands argentés : les voraces ! voyez comme ils avalent les éperlans. Mais, baissez-vous à terre, bien bas ; silence ! I !
— Saints du paradis ! quelle nuée de volatiles !
Chacun, alors, de se couler à terre, et la mouvante colonne, après avoir rasé l'eau rapidement, se forme en une vaste spirale, se replie sur elle-même, chaque individu, faisant reluire au soleil sa blanche poitrine, s'élève de quelques pieds au-dessus du rivage, et se rue sur le sable comme un tourbillon.
Mes camarades, comme abasourdis de cette avalanche de gibier, se préparaient à faire feu, lorsqu'un signal de ma part les arrêta. Je me mets de suite tête baissée à à faire l'approche, conduisant le gibier devant moi vers le fleuve, où le rapport de la marée était prêt de se fixer là et où se trouvaient quelques petits ilôts que l'eau n'avait pas encore recouverts. Chacun sait combien sont peu farouches les alouettes du mois d'août.
Pour peu qu'on y aille avec mesure, il est facile de conduire devant soi le vol entier qui s'occupe industrieuse-
ment, en courant, à recueillir des graines de plantes marines dans le rapport, au moment où il attérit. Les alouettes alors s'embarquent par centaines sur des morceaux de bois, sur des joncs flottants ou sur les petits îlots formés au rivage, pour y attendre le départ des eaux : la décharge d'une arme à feu, produit en ces occasions des effets surprenants. C'est un massacre colossal, qui se double si l'on tire un second coup, à l'instant où les bandes, se reformant, se posent de nouveau parmi les blessés qui se lamentent et s'agitent en tous sens.
Ayant réussi cette fois à faire attrouper les alouettes sur un petit banc de rocher entouré d'eau à quelques pieds de la rive, je lâchai, sans remuer, mon coup de fusil sur leurs bataillons serrés, les prenant à la file. Le rocher resta jonché de morts et de mourants ; les survivants prirent leur essor en tournoyant.
Quelques minutes plus tard et au moment où les ailes tendues et presque immobiles, elles se posaient au lieu du sinistre, mes camarades fixent feu ensemble.
Le résultat de nos décharges, nous donna cent pièces de gibier, sans compter les blessés qui prirent le large.
Et les bandes se succédaient sans interruption presque, et le plomb meurtrier les abattait par centaines : c'était bien la grande oner des alouettes. Le garçon de ferme, après tout n'avait pas eu tort : les paniers n'étaient pas de trop.
Moissoner d'avantage et sans fatigue, de si nombreuses victimes, n'était-ce pas déroger aux canons de la vénerie ?
Nous le pensâmes et, expédiant au manoir nos paniers gonflés, nous nous dirigeâmes à la fraîcheur du matin, vers la vaste batture qui réunit à marée basse l'Ile-aux-Grues
à la petite Ile-aux-Oies, espérant découvrir, le l chenal, dont les rives sont frangées d'ajoncs, qi sarcelles, ou des pluviers des champs ; mes amis nous Bavions désormais ce que c'est qu'une chas alouettes à la grande marée. du mois d'août.
(Soirées Canadiennes, lî