‹ ChassériauChapitre 10 sur 48 · X. — ESTHER · texte numérisé non relu

X. — ESTHER

Wilhelm Ténint, dans son Album de 1842, engageait gravement Chassériau à interroger la nature. Le peintre n'avait pas attendu ce conseil pour inscrire, en manière de mémento, sur un des bouts de papier ou il notait ses pensées, cette formule admirable : « Le grand caractère ne peut exister réellement sans initiation réelle delà nature... Cette liaison de naiveté et de grandeur est le vrai sublime de l'art. Faire des choses saisissantes, mais vraies... Trouver la poésie dans le réel. Ne pas se torturer, chercher ce qui est beau, et l'exécuter. Si dans la nature c'est beau, ce sera beau dans la peinture... La beauté est la vérité... Y penser toujours, travailler: suivre cela sans jamais varier; ne jamais douter et ne s'inquiéter de rien, ou de ce qui peut me détourner de l'idée que voici... » (avril 1842).

Mais le public n'était pas toujours préparé à suivre Chassériau dans sa conception hardie de la beauté. Une de ses toiles qui nous trouble aujourd'hui

entre toutes, VEsther se parant pour paraître DEVANT Assuérus, passa presque inaperçue au Salon de 1842, peut-être il est vrai, à cause de ses petites dimensions. Croirait-on que ceux qui la remarquèrent reprochèrent au peintre de ne pas avoir donné au visage de la jeune femme un peu de cette beauté que célèbre l'Écriture (Louis Peisse dans la Revue des Deux-Mondes) ? u Qu'on ait admiré, accorde W. Ténint, la beauté, la juvénilité de ce corps souple et svelte, rien de mieux...; mais pourquoi cette figure allongée, ces yeux hagards, cet air sauvage ? »

Fort heureusement, le charme singulier et audacieux de ces figures de femme n'échappait pas à un poète comme Gautier : « D'autres artistes — disait-il — ont été sans doute plus purs, plus complets, plus explicites, mais nul ne nous a troublés autant que Th. Chassériau... Ses têtes avaient toujours une expression maladivement étrange, une langueur nostalgique, une volupté douloureuse, un sourire triste, un regard mystérieux s'allongeant à l'infini; il nous semblait les avoir déjà vues en rêve, ou dans des pays lointains, à des époques où nous n'existions pas, au milieu de villes bizarres ou de forêts aux végétations inconnues on eut dit des captives barbares amenées dans notre civilisation, drapées de leurs vêtements bariolés, constellés de leurs joyaux sauvages, et se rencognant comme des gazelles prises, avec des attitudes d'une grâce farouche. » (l 'Artiste , mars 1857.)

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