XL — LES DEUX SŒURS
« Dans mes portraits à venir, notait Chassériau en 1841, chercher dans la simplicité des effets forts et nets, être extrêmement naturel et toujours très élevé; voir dans les têtes en les copiant, la beauté éternelle et choisir la minute heureuse... » Et il avait dit, quelques lignes plus haut : « Ne jamais oublier qu'un effet sérieux et simple est le point essentiel dans une grande peinture. Peu de tons, de la force, de l'éclat dans l'harmonie, et c'est tout. » Tel est le programme sévère que l'artiste semble s'être appliqué à réaliser dans le célèbre portrait de ses deux sœurs, Adèle et Aline, exposé au Salon de 1843.
Cette sobriété un peu austère dérouta, il faut l'avouer, la plupart des critiques. Arsène Houssaye, dans la Revue de Paris, l'accuse de s'enfermer dans le « parti-pris de la laideur » et d'employer un talent incontestable à « blesser le goût et le bon sens ». Wilhelm Ténint, dans son Album de 1843, lui reproche la u rigueur inexorable » de sa manière. Paul Mantz, qui devait plus tard, en un commentaire extrêmement juste, traiter cette toile de chefd'œuvre, reconnaît qu'elle l'avait d'abord » inquiété étrangement» (l'Artiste, 1856).
L'hésitation à se prononcer est visible chez les critiques hostiles, comme chez les critiques favo-
rables à l'œuvre, u M. Chassériau — dit Louis Peisse — dans la Revue des Deux Mondes, a voulu, peut-être sans nécessité, entreprendre une chose difficile, faire un tableau avec deux figures de femmes, toutes deux en pied, de même taille, toutes deux vêtues d'une robe de même couleur, de même étoffe, avec le même châle, posé de la même manière, et soutenir cette espèce de gageure sans employer aucun artifice de lumière ou d'effet, uniquement par l'autorité du style, de la forme, du caractère. A-t-il suffisamment réussi? Nous ne le pensons pas. Cependant il a exécuté ce tour de force avec une résolution et une habileté qui méritaient de triompher... »
Pour rendre justice à cette ceuvre — lit-on d'autre part dans les Beaux-Arts de Curmer, en 1843 — il suffit de la regarder « avec l'attention, avec l'intérêt que mérite le nom du jeune peintre et le souvenir de tant de beaux ouvrages dignes de lui... Le grand tort peut-être de M. Chassériau c'est d'avoir été trop modeste, trop simple, trop vrai. II n'a rien accordé à l'effet, au bruit, à la mode. Il se serait fait honte à lui-même, s'il avait obtenu un succès de fleurs, de rubans, de gazes, de satin, un succès de marchande de modes, pour tout dire... »
C'est une admiration unanime qui a accueilli récemment Les Deux Sceurs quand elles ont reparu à la Centennale de 1900. Il n'est personne qui n'ait souhaité alors de voir un jour cette belle toile représenter au Louvre un des aspects les plus forts du talent de l'artiste.