‹ ChassériauChapitre 14 sur 48 · XIV. — APOLLON ET DAPHNÉ · texte numérisé non relu

XIV. — APOLLON ET DAPHNÉ

Cette œuvre, qui ne fut pas envoyée au Salon, figura dans une exposition intéressante, en novembre 1845. Bocage, directeur de ll'Odéon, avait eu l'idée en effet de grouper provisoirement au foyer du théâtre quelques peintures d'artistes connus, pour combler le vide des entr'actes. On y voyait, à côté de classiques, comme Abel \de Pujol, des toiles de Delacroix, Leleux, Diaz, Corot, Isabey, Roqueplan et enfin I'Apollon de Chassériau. Théophile Gautier, qui avait lui-même envoyé un tableau à l'exposition, vanta « la grâce étrange, le goût grécoindien » de l'œuvre de son ami.

Arsène Houssaye, dans l'Artiste , publia aussi, sous le pseudonyme de lord Pilgrim, quelques lignes qui méritent d'être retenues :

« M. Théodore Chassériau a envoyé une Daphné POURSUIVIE PAR Apollon, dont l'Artiste a publié la lithographie. Ce tableau a toutes les qualités de l'auteur : composition audacieuse, grand style, quoique un peu tourmenté, goût antique de nouvelle interprétation, coloris d'une harmonie étrange, dessin d'une hardiesse sûre d'être correcte, ce mélange de fougue et d'austérité qui font du jeune peintre un des plus certains espoirs de l'école

moderne. La blancheur de ce corps qui se fond en laurier par des teintes insensibles, rayonne au milieu de l'or et de la pourpre des embrasements d'Apollon d'une manière fatale et poétique. On comprend que lorsque le génie peut saisir l'idéal, il n'étreint que la rude écorce d'un arbre; en poursuivant une femme, on n'atteint qu'un tronc et que des branches. Leçon éternelle, pensée amère et mélancolique, et d'ailleurs les feuilles du laurier ne contiennent-elles pas du poison ? »

Saluons au passage ce commentaire philosophique. Dans leur rôle de juges et de conseillers des peintres, les écrivains devaient fatalement pousser ceux-ci du côté de la littérature. Chassériau a échappé au danger, mais d'autres, qui procèdent de lui, se sont laissés égarer plus d'une fois par les intellectuels. Son goût du mythe et du symbole, son obsession du geste singulier et hiératique, la naïveté voulue — renouvelée des primitifs — de ses conceptions et de ses formes, sa recherche des couleurs précieuses et riches comme les émaux ou les céramiques de l'Orient, tous ces éléments de ce charme u étrange * si souvent constaté par les contemporains, n'ont-ils pas éveillé l'esprit de Gustave Moreau, et Moreau lui-même l'a noblement proclamé. Mais le tourment du disciple n'est-il pas venu d'avoir voulu pousser plus loin encore ce que son initiateur avait conduit déjà jusqu'aux limites propres de son art ?

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