‹ ChassériauChapitre 16 sur 48 · XVI. — LE COUCHER DE DESDÉMONE · texte numérisé non relu

XVI. — LE COUCHER DE DESDÉMONE

Si Chassériau n'avait rien à apprendre de Delacroix pour le métier même de l'eau-forte, il faut bien reconnaître que l'exemple du grand artiste n'avait pas été sans influence sur l'oeuvre dont nous venons de parler. Il suffit, pour s'en assurer, de se reporter à la série de lithographies que Delacroix avait autrefois publiées sur Faust (1828) ou à celles qu'il venait de donner sur Hamlet (1834-43). Les artistes, comme les poètes dramatiques, prenaient alors position contre les classiques en puisant leur inspiration chez Goethe ou chez Shakespeare.

On sait que Delacroix, à mesure qu'il avançait en âge, se montrait de plus en plus touché par le goût classique dans les oeuvres littéraires et qu'il reprochait volontiers à Shakespeare ses longueurs, ses jeux de mots continuels, ses descriptions hors de propos. Mais il ne cessa pas de trouver que la H force secrète » du poète anglais, son exubérance d'homme qui ne conduit pas son génie en faisaient précisément un merveilleux inspirateur pour les peintres.

Les œuvres classiques sont trop achevées, notaitil dans son Journal, pour que l'artiste puisse y ajouter par son interprétation. « Plus l'ouvrage qui donne l'idée d'un tableau est parfait, moins un art

48 rr= L'ART DE NOTRE TEMPS

Yoisin qui s'en inspire aura de chances de faire un effet égal sur l'imagination. » Dans Shakespeare, au contraire, il y a un entassement de détails comme dans la nature elle-même ; le peintre y fait son choix et précise ce qui l'intéresse le plus.

Chassériau n'assignait pas un rôle moins actif à l'artiste dans l'interprétation d'un thème ou d'un sujet donné. « Quand on veut faire une chose forte, notait-il, l'éprouver comme geste et on la fait. Si on a un sujet mystérieux, aller jusqu'au bout, ne pas reculei jusqu'à ce que ce que l'on veut soit rendu à fond jusqu'à l'inconnu, et toujours essayer du nouveau comme ajustement, comme paysage, comme caractère, comme couleur; inventer, toujours inventer, s'échauffer et chercher dans le hasard, qui a quelquefois des forces, et là, savoir s'arrêter jusqu'à ce que la chose ait jailli et arrive à l'aspect fort et doux, au ton merveilleux et approprié au sujet, riche et doux, triste ou sombre; faire saillir les corps et les faire vivre dans l'intimité, la lumière et le fluide de la nature,.. »

Les thèmes que Chassériau avait empruntés à Shakespeare pour ses eaux-fortes lui restèrent familiers toute sa vie. Parmi une dizaine d'œuvres peintes qui répètent, avec des variantes, les planches d'OTHELLO, citons le beau Coucher de Desdémone, peint en 1850 et reproduit ci-contre. Citons aussi ROMÉO ET JULIETTE, LE ROl LEAR POURSUIVI PAR SES SOLDATS, LE ROI LEAR SE JETANT SUR LE CORPS DE SA FlLLE, LE SPECTRE

DE Banquo, Macbeth rencontrant les Sorcières.

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