XVII. — LA MORT DE CLÉOPATRE
Chassériau peignit en 1844 son tableau de Cléo- PÂTRE, présenté au Salon de l'année suivante. Présenté mais non admis. Cet échec n'avait rien que d'honorable — sinon pour le Jury — puisqu'on trouve, entre autres, Delacroix et Paul Huet parmi les exclus de 1845. Chassériau en fut cependant très affecté, et, dans son dépit, il s'en prit malheureusement à son ceuvre, qu'il détruisit entièrement.
Pour nous consoler de cette perte, nous n'avons qu'une eau-forte — très belle d'ailleurs — exécutée par l'artiste sur le même sujet. C'est un des deux exemplaires connus de cette pièce rarissime que nous reproduisons ici. On en rapprochera la description du tableau telle que Gautier la donna dans la Presse en 1845 : «Nous l'avons vu, dit-il. C'est la composition la plus simple, la plus grande, la plus antique ^qu'on puisse rêver. On se croirait devant une fresque détachée des murs de Pompéi. La reine est retirée dans la chambre aux trésors, couchée sur un petit lit, en compagnie de deux suivantes, qui regardent, avec un effroi mêlé de douleur, l'aspic noir et venimeux qui va verser le poison dans le beau corps de marbre vivace que
les fatigues de la royauté et du plaisir n'ont pas rayé d'une seule ride... Cette exclusion n'empêchera pas M. Théodore Chassériau d'être l'espoir de la jeune école et le peintre qui, dans un avenir prochain, occupera la première place. »
Une autre description de la Cléopàtre devait paraître dans l'Artiste. En attendant de réaliser sa promesse, qui fut d'ailleurs oubliée, le rédacteur anonyme de l'article accordait à l'auteur des éloges mêlés de réticences un peu perfides, où l'on pourrait peut-être deviner la manière d'Arsène Houssaye. K M. Chassériau n'est pas de ceux qui attendent patiemment la renommée, il court au-devant d'elle, il la saisit avec force et audace, on pourrait même dire qu'il la viole... Il a commencé par faire du bruit, plus de bruit que son œuvre n'était grande... Ce que j'aime avant tout (chez lui) c'est la hardiesse des tentatives ; comme toutes les riches natures, il ne s'arrête point à une idée, il ne poursuit point un but; il a mille idées, il veut aller partout. Tantôt on le rencontre dans le royaume de M. Ingres, amoureux des lignes sévères, cherchant l'austérité de la touche. Tantôt on le rencontre dans l'empire de M. Delacroix, plein de fougue et de passion, ébloui dans les lumières, perdu dans l'audace. Il arrivera un jour — mais ce jour n'est-il pas arrivé ? — où M. Th. Chassériau aura conquis lui-même sa place au soleil; car, tout en passant à travers le talent des autres, il réussit à montrer son empreinte personnelle, c'est-à-dire un talent original. »