XVIII. — LE KHALIFAT
A ce même Salon de 1845, un autre envoi de l'artiste, plus heureux que la Cléopâtre, échappa à la sévérité du Jury. C'était le Portrait équestre
D'ALI-HAMED, KHALIFAT de CONSTANTINE.
Nous verrons bientôt le peintre faire en Algérie, sur l'invitation de ce même Ali-Hamed, un voyage qui devait laisser dans son œuvre des traces profondes. Mais c'est à Paris qu'il avait fait la connaissance de son modèle et exécuté son tableau.
« Ali-Hamed — dit Gautier dans la Presse — que tout le monde a pu voir à l'Opéra, aux Italiens, dans les promenades, est d'une ressemblance frappante. Ce sont bien les yeux terribles et doux, mornes et flamboyants, qui semblent tournés en dedans et qui pourtant vous traversent de part en part, ces yeux de gazelle et de lion qui ont fait frissonner et rougir tant de belles parisiennes au fond de leurs loges. »
Nous avons vu déjà évoquer incidemment, à propos des dernières ceuvres de Chassériau, le nom de Delacroix. Au Salon de 1845, Delacroix figurait avec son fameux portrait de Muley-abder-Rahmann, Sultan du Maroc. Le rapprochement entre les deux artistes s'imposait et l'on ne
manqua jamais dès lors d'accabler Chassériau sous la comparaison, parfois à juste titre, parfois aussi bien injustement.
D'un article très favorable de Baudelaire (réimprimé dans les Curiosités esthétiques), détachons quelques passages qui résument bien la nouvelle attitude des critiques.
(( Cette défilade de chevaux et ces grands cavaliers ont quelque chose qui rappelle l'audace naïve des grands maîtres. Mais pour qui a suivi avec soin les études de M. Chassériau, il est évident que bien des révolutions s'agitent encore dans ce jeune esprit, et que la lutte n'est point finie.
« La position qu'il veut se créer entre Ingres, dont il est élève et Delacroix, qu'il cherche à détrousser, a quelque chose d'équivoque pour tout le monde et d'embarrassant pour lui-même. Que M. Chassériau trouve son bien dans Delacroix, c'est tout simple; mais que, malgré tout son talent et l'expépérience précoce qu'il a acquise, il le laisse si bien voir, là est le mal... Mais avec des goûts aussi distingués et un esprit aussi actif que celui de M. Chassériau, il y a tout lieu d'espérer qu'il deviendra un peintre, et un peintre éminent. »
La toile fut emportée à Constantine. Elle est revenue à Paris pour passer en vente à l'Hôtel vers 1896. Rachetée par M. Arthur Chassériau, qui l'a sauvée à temps d'une mutilation imminente, elle a été offerte par lui au Musée de Versailles, après avoir figuré à l'exposition des orientalistes.
xviii. — Le Khalifat