XXIV. — LE SILENCE
Tous les Parisiens se rappellent les ruines pittoresques du Palais d'Orsay, brûlé sous la Commune. Au milieu des décombres envahis par une végétation invraisemblable, les peintures de Chassériau avaient été préservées de l'incendie, comme par miracle. Elles eussent pu être presque entièrement sauvées si l'État avait fait en leur faveur le moindre des sacrifices qu'il réserve pour les cailloux gallo-romains ou pour sa médiocre clientèle d'artistes officiels.
Port heureusement un petit groupe d'amateurs réparèrent dans la mesure du possible cette incurie regrettable. En décembre 1897, au moment où se commençaient les travaux de démolition, un comité se forma, sur l'initiative d'Ary Renan et de la Gazette des Beaux- Arts. On y relève les noms de Roger Marx, L. Bénédite, A. Chassériau, V . Chevillard, R. Koechlin, H. Marcel, Gustave Dreyfus, A. Alexandre... Une souscription ouverte aussitôt perinit de réunir les ressources nécessaires pour parer au plus pressé.
Le 5 janvier 1898, on put faire opposition à la vente aux enchères annoncée par l'entrepreneur de démolitions. La Compagnie d'Orléans, qui fut reconnue, après plusieurs procès, propriétaire des peintures, en fit don au Comité le 13 janvier en lui laissant dix jours pour procéder à leur enlèvement.
Cette opération délicate dut ainsi être faite hâtivement et par un temps épouvantable. On réussit à sauver environ 60 mètres carrés de surface peinte, arrachés avec le mur qui les supportait, par plaques de 0'",80 sur 0"',60 environ. Quelques figures très dégradées mais aussi quelques morceaux intacts durent être abandonnés.
Parmi les fragments transportés au Louvre, certains (une grande partie de La Paix et une Océanide) purent être aussitôt rentoilés et exposés. Le reste attend toujours à l'état de moellons. Espérons que les aménagements prochains de l'aile conquise par le Musée du Louvre sur le Ministère des Colonies permettront de réserver à ces peintures une place digne d'elles.
Replaçons cette œuvre par le souvenir dans sa disposition primitive.
Le bas de l'escalier, peu favorisé par la lumière, était décoré en grisaille par un groupe de chevaux de guerre que détache un écuyer (c'est un des fragments qui n'ont pu être emportés).
Un peu plus haut, également en grisaille, on rencontrait un groupe de figures symboliques, et tout d'abord Le Silence. « C'est en quelque sorte — disait Gautier — 7e genius loci, l'initiatrice calme et sereine qui prend par la main le visiteur tout assourdi encore des bruits de la rue et l'invite à gravir les degrés d'un pas recueilli. » (La Presse, 1848.)