III. — SUZANNE AU BAIN
Cette toile qui supporte sans dommage au Louvre, dans la salle des États, le voisinage des plus grands chefs-d'œuvre de son temps, fut d'abord si mal placée, au Salon de 1839, qu'elle attira l'attention d'un très petit nombre de critiques. Charles Blanc, dans la Revue du Progrès, eut la maladresse de classer Chassériau parmi ces « ingristes purs » qu'il admonestait en bloc. Plus perspicace, Jules danin vanta le tableau dans l 'Artiste et le compara justement à « une de ces toiles précieuses de Prudhon, qui ont tant gagné à vieillir ». Thoré-Bùrger, dans le Constitutionnel et Prosper Haussard, dans le Temps, goûtèrent aussi l'originalité de l'œuvre, sa naïveté imprévue, son mouvement plein de noblesse et de candeur, sa gravité un peu mélancolique.
En même temps, dans le feuilleton de la Presse, Th. Gautier traduisait la Suzanne en belle prose romantique :
« Elle vient d'entrer dans l'eau qui se ride autour d'elle en cercles concentriques; l'une de ses mains retient une draperie d'étoffe orientale à zébrures
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blanches ; Vautre arrange dans ses cheveux un collier de perles qui s'est détaché. Sur le premier plan sont jetés ses habits avec des vases de parfums et des boîtes de toilette. Le paysage vigoureux et luxuriant occupe le fond. Entre les feuillages, on aperçoit les deux vieillards couchés à plat ventre, qui écartent les branches avec précaution... Nous prédisons à M. Chassériau l'avenir le plus brillant, et, sans avoir la prétention d'être prophète, nous nous sommes rarement trompés dans nos prédictions. »
Vingt ans plus tard l'enthousiasme de l'écrivain était aussi vif qu'au premier jour : « Nous avons retrouvé une de nos prédilections, la Suzanne et LES Vieillards, cette figure d'un type si orientalement biblique, dont la blanche nudité semblait deviner les regards ardents attachés sur elle et frissonner dans son inquiète pudeur I Jamais le peintre n'a réalisé plus heureusement ce beau exotique qui était son idéal et dont il avait un sentiment si profond... » (l 'Artiste , mars 1857.)
La toile a passé à cette date à la vente posthume de Chassériau. Elle a figuré dans diverses collections particulières, à New-York, Saint-Pétersbourg et Paris. M"^ Alice Ozy l'a donnée, en 1884, au Musée du Louvre.
L'artiste a gravé cette composition au vernis mou. Il a peint aussi, en 1856, sur le même sujet, un petit panneau de composition très différente, aujourd'hui chez M. Arthur Chassériau.