IV. — VÉNUS MARINE
C'est encore au Salon de 1839 que parut la VÉNUS Anadyomène ou Vénus Marine.
<( Il est impossible — écrivait Gautier dans la Presse — de voir un plus charmant tableau. La blanche déesse, dans tout l'éclat de sa belle nudité antique et tout humide encore des baisers de la mer amoureuse, tord les perles de ses cheveux en pleurs et développe par la gracieuse cambrure de son attitude des formes d'une beauté et d'une jeunesse divines. A côté, scintille la conque de nacre fin qui l'a apportée et, dans le fond, s'étend l'azur paisible de la mer et du ciel, séparés à peine par une ligne de rochers. Le tableau nous a fait penser à ces vers de Rolla :
Regrettez-vous le temps où le ciel sur la terre, Marchait et respirait dans un peuple de dieux. Où Vénus Astarté, tille de l'onde amère. Secouait, vierge encor, les larmes de sa mère, Et fécondait le monde en tordant ses cheveux?
<( Le sentiment est tout à fait le même : c'est la mythologie comprise et rendue avec cette élégance rêveuse et passionnée qui manque sou-
vent aux artistes grecs et qui ferait croire qu'ils ne comprenaient pas toute la pensée de leurs symboles. »
La toile a reparu en 1848, à l'exposition de l'Association des Artistes. Après avoir appartenu à M. Marcotte de Quivières, elle a passé récemment dans une autre collection privée.
Par la lenteur harmonieuse du geste, la douceur caressante de la lumière, le rythme et la simplification du décor, l'œuvre ouvrait la voie à bien des recherches modernes. Elle a été popularisée par une lithographie exquise, dessinée par l'artiste lui même, et que nous reproduisons ici.
Comme la plupart des peintres de son temps, Chassériau fut tenté parfois par le crayon lithographique. Il en a tiré des effets si délicats que l'on regrette la rareté de ses travaux en ce genre. Tout l'œuvre gravé de Chassériau se réduit à vingtneuf planches, parmi lesquelles on compte seulement quatre lithographies : La Vénus, publiée d'abord chez Bry, puis retirée chez Bertauts ; Apollon et Daphné, parue dans l'Artiste en 1844 (voir notre pi. xiv), un portrait d'A. de Tocqueville et enfin La Trahison de Iaco, réplique d'une eauforte du maître dans la série d'OTHELLO. Les épreuves de cette dernière lithographie sont de la plus grande rareté.