XXXVIII. — FEMME DE PÉCHEUR
La Sapho de 1850-51 aurait été plus remarquée si la sympathie de tous les visiteurs n 'était allée tout d'abord à une autre petite composition de l'artiste exposée non loin d'elle.
f Entre trois ou quatre tableaux de petite dimension — dit Louis de Geofroy — dont le coloris haché et dur fatigue l'œil, il est une Femme de Pêcheur
DE MOLA DI GAETE EMBRASSANT UN ENFANT, qui
mérite d'être distinguée pour un ressouvenir d'élégance florentine (Revue des Deux Mondes, mars 1851) ».
Cette œuvre est très supérieure à la Sapho de forme, de couleur et d'exécution, dit Sabatier- Ungher, dans sa brochure de 1851. « C'est de l'art grec vivant; c'est la réalité en unité parfaite avec l'idéal; il y a l'élégance d'une grecque et la tendresse d'une mère. Ce petit tableau est pur et noble comme un camée antique. »
L'année suivante, en publiant une lithographie
de Lemoine, d'après le tableau de Chassériau,
l'Artiste, oct. 1852) accompagne la reproduction
du commentaire suivant : « On se rappelle avoir
TU, au Salon de 1851, cette fine peinture, harmo-
92 =z= L'ART DE NOTRE TEMPS
nieuse et sobre dans sa couleur rosée, simple et émouvante par la composition et le sentiment. Une mère embrassant son enfant, c'est là un thème vieux comme le monde, mais Théodore Chassériau l'a poétiquement rajeuni ».
Un peu plus tard encore, Paul Mantz, dans le même journal (oct. 1856) rappelait son agréable surprise devant cette « œuvre tout à fait personnelle et d'une distinction véritable... qu'on aurait dû remarquer davantage... Pour moi — ajoutait-il — j'ai gardé le meilleur souvenir de cette fine peinture parce qu'elle était simple, parce qu'elle avait un aspect original, et surtout parce que, mieux dotée en ce sens que beaucoup de ses aînées, elle contenait un parfum qui vient du cœur et qui y va. Dans cette étude maternelle, dans cet ardent baiser si bien donné, si bien reçu, il y avait un sentiment, une prière, un charme, je ne sais quoi enfin qui révèle chez l'artiste... une tendresse d'âme dont on regrette qu'il n'ait pas plus souvent fait luire sur son œuvre la chaleur bénie ».
Il n'y a qu'un mot à reprendre dans ce cominentaire digne de l'œuvre délicate qui l'a inspiré. Cette forme particulière de tendresse, qui a touché Paul Mantz, loin d'être une exception chez Chassériau est au contraire une de ses notes préférées. Si l'on feuillette ce volume et surtout si l'on peut en rapprocher de nombreux croquis et essais de gravure de l'artiste, on verra le baiser maternel revenir sous son crayon comme une véritable obsession.