XXXIX. — BAIGNEUSE ENDORMIE
A ce même Salon de 1850-51, le plus riche en ceuvres de Chasser iau, l'artiste avait encore une Baigneuse endormie près d'Une Source. Comme l'indique ce simple titre, il renonçait hardiment ici à habiller de mythologie le beau sujet qui a tenté tant de peintres de notre temps : un nu de femme couchée dans un paysage plus ou moins conventionnel, qui fait valoir la splendeur des chairs.
Quelques juges, sévères d'habitude aux innovations du jeune maître, trouvèrent cependant à cette toile une tenue assez classique pour mériter des éloges sans réserves : « Nous louerons M. Chassériau, écrit Louis de Geofroy pour sa Baigneuse..., qui est d'une grâce sévère. Le nu dans ce style là est rare aujourd'hui. On n'aborde plus volontiers ces grandes diifficultés ou bien on les traite avec une gaillardise qui nécessiterait la salutaire intervention du commissaire de police. On a beau abjurer
ses premières croyances, il en reste toujours quelque chose, et, fort heureusement pour M. Chassériau, le goût de lignes de sa Baigneuse décèle l'ancien élève d'Ingres, qu'on ne retrouve plus dans ses autres compositions (Revue des Deux Mondes , mars 1851).
Dans l' Artiste , la même année, le tableau inspirait à Amédée Pommier un sonnet mieux approprié au caractère voluptueux de l'ceuvre :
Chut, avançons sans bruit, gardons de l'éveiller. Nous pourrons contempler sous le rideau des branches L'imprudente dormeuse et ses épaules blanches Et ses bras arrondis lui servant d'oreiller
Elle a cru sans péril pouvoir se dépouiller De sa longue tunique aux onduleuses manches. Car nul ne devait voir le sa in de ses hanches Hormis le flot limpide, heureux de les mouiller...
Achetée par l'Etat, la Baigneuse fut envoyée à la ville d'Avignon. Longtemps reléguée dans un grenier, par un sentiment de pruderie dont les collections de province offrent malheureusement plus d'un exemple, elle a enfin pris rang au Musée Calvet, où il y a peu de temps du moins, elle était encore fort mal placée.
Nous allons retrouver plus loin un portrait plus discret du beau modèle qui a inspiré la Baigneuse d'Avignon et tant d'autres œuvres de la même période.