V. — JÉSUS AU JARDIN DES OLIVIERS
Commandée à l'artiste, sous l'inspiration de la comtesse de Meulan, par Cave, alors directeur des Beaux- Arts, cette toile fut envoyée à l'église de Saint-Jean-d'Angély, où elle est malheureusement bien perdue aujourd'hui.
Elle fut saluée, dès son apparition au Salon de 1840, par un bel éloge de Gautier dans la Presse. Jules Janin en donna aussi un long commentaire pour les lecteurs de 1 ' Artiste : le peintre, dit-il, « a choisi l'instant suprême où le Sauveur des hommes, seul à seul avec Dieu, son père, se recueille lui-même pour savoir s'il accomplira jusqu'à la fin le douloureux et sanglant sacrifice... Cette tristesse du Christ... a été fort bien comprise par M. Chassériau. Il s'est bien donné garde de nous donner l'abattement d'un homme vulgaire qui va mourir; il s'est tout autant méfié de l'héroïsme non moins vulgaire des moribonds que le monde regarde... ; la tristesse du Christ est simple et par conséquent divine... Il n'y a qu'un mot pour désigner cette résignation : Que la volonté du ciel s'accomplisse I »
Le critique attirait aussi l'attention sur les anges K beaux et divins » si différents des têtes bouffies
flanquées de deux ailes, en honneur dans la peinture religieuse. « Mais c'est à peine si vous pouvez les voir, disait-il, tant vous êtes préoccupé du sujet principal. »
Notre planche ne reproduit pas la toile de Saintdean-d'Angely, mais l'esquisse de l'auteur, signalée par Gautier à la vente de l'atelier Chassériau en 1857 : «La grande esquisse peinte sur papier vaut presque la toile. L'ange agenouillé, qui, les bras tendus, avec un geste désespéré, semble offrir au Christ le calice d'amertume, comme forcé d'obéir à un ordre rigoureux, est d'une beauté vraiment céleste, et jamais le visage humain ne servit mieux à donner l'idée d'un être immatériel ».
L'histoire de cette esquisse mériterait d'être racontée. Après avoir appartenu à la princesse Cantacuzène, elle figura en effet dans l'atelier de Puvis de Chavannes, et il s'en fallut de bien peu qu'à la mort de ce dernier elle ne passât en vente sous le nom de Puvis lui-même ; erreur que le sentiment de l'œuvre, la simplification du geste et du modelé pouvaient faire excuser. M. Moreau-Nélaton, qui l'a acquise alors, l'a donnée depuis au Louvre avec sa belle collection (provisoirement exposée au Pavillon de Marsan).
Plus tard, en 1844, l'artiste devait reprendre ce même sujet, pour en tirer une composition toute différente, qui fut déclarée par Gautier « le tableau le plus important du Salon ». L'État a envoyé cette toile à l'église de Souillac.