VIII. — LA DESCENTE DE CROIX
Désormais, le peintre à pris rang, à côté de tous les grands artistes de notre temps, parmi ceux qui provoquent, chaque année, des discussions ardentes. Au salon de 1842, la Descente de Croix, aujourd'hui dans une église de Saint-Etienne , ne rencontra pas d'indifférents.
On loua la poésie de la composition, la beauté du visage et du geste de la Vierge, le mouvement hardi et pittoresque de la Madeleine, mais même des critiques relativement bienveillants, comme D. Stem, reprochèrent à l'œuvre d'être trop hâtée et de ne pas avoir réalisé toutes les intentions de l'auteur. La tête du Christ, disait-on, sent le gothique allemand ; le torse manque de modelé; on ne sait où passent les jambes; le ciel et le paysage sont lourds. L'Artiste, particulièrement irrité contre les amis de Chassériau, qui lui font «perdre la raison », ne voit dans cette toile qu' « exagération affectée » et « monstrueuse extravagance ».
Moins sévère, mais bien perplexe fut Louis Peisse, qui, dans son compte-rendu de la Revue des
Deux - Mondes , balance longuement entre la méfiance et l'enthousiasme avant de prendre parti : « Parmi le très petit nombre de compositions à sujets religieux qui valent la peine d'être citées, il en est une dont l'aspect extraordinaire et la singularité ont des droits au moins à la surprise : c'est la Descente de Croix de M. Chassériau. Cette peinture n'est pas modeste. Si les vues ambitieuses qu'elle affiche étaient justifiées, il ne s'agirait de rien moins que de saluer en elle un des événements les plus imprévus et improbables dans nos temps, l'apparition d'un nouveau grand maître... n Mais Louis Peisse chasse, non sans peine, cette « mauvaise tentation » et il s'efforce de montrer que la u première impression de force et de grandeur n donnée par Chassériau faiblit devant un examen attentif, u Disons pourtant, avoue-t-il, que cette impression, dont nous avons eu à nous défendre, n'est pas entièrement illusoire. Malgré ses défauts plus ou moins criants, il y a, selon nous, dans cette page bizarre, quelque chose qui résiste à l'analyse dissolvante de la critique et qu'on chercherait peut-être en vain dans toutes les autres toiles du même genre. Cette concession est grande, très grande. Le temps qui explique tout fera connaître si, et jusqu'à quel point elle est méritée. En attendant, la sévérité était le parti le plus sûr. Nous avons vu assez d'enfants sublimes pour apprendre qu'il faut s'en défier et surtout ne pas les gâter. »