‹ Chasses au lion et à la panthère en AfriqueChapitre 3 sur 9 · LA FANTASIA DU RAMADAN · texte numérisé non relu

LA FANTASIA DU RAMADAN

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• AnlAl ailiô! mM! Fias vite

mon courtier. Tnes agilccommf U punthère, gracieux comae la gatelle; tu bundia comme tolioo; le lira wrt de tci auerax. Aelid, uM» le paradis est à uMi. Tole M eeptifaw del du prophète. »

{Légtiide arabe.)

Obi, elle a jeûné pendant une lune entière ; oui, elle a suivie jusque dans ses prescriptions les plus cruelles, la loi de son prophète, cette race austère et croyante^ fille d'Ismaël le bâtard et le maudit; — oui, pendant trente jours, de Taurore au couchant, elle s'est abstenue de tout aliment. — Effrayantes macérations, qu'elle seule au monde puisse supporter avec cette résignation et ce stoïcisme dignes de Tantiquitél

Mais voyez s'illuminer tout à coup de rayons de gaité toutes ces physionomies mortes^ tous ces visages hâves et anguleux, aux rides creusées par la maigreur et la faim. C'est que la dernière heure du ramadan a sonné I Aussitôt des troupes de nèigres

font irruption dans Maskara. Ils vont de porte en porte en criant, dansant, faisant un infernal charivari; les uns frappent sur de grosses caisses, avec un bambou, trois coups précipités d'une étemelle monotonie, les autres battent des mains de petits tams-tams de forme cylindrique, qu'ils retiennent sous Taisselle, tandis que ceux-là remuent vivement d'énormes castagnettes en cuivre, ressemblant assez à des bouches de soupape, rendant un son discordant comme des casseroles en rés olution, et que ceux-ci pivotent sur eux-mêmes avec la rapidité d'une toupie. Les deux nègres qui tourbillonnent sont entourés de musiciens, dansant alternativement sur le pied droit et sur le pied gauche, se baissant et se relevant en cadence par mouvements convulsifs. Les Arabes ou les juifs qui sont Tobjet de ces honneurs ne sont délivrés du vacarme diabolique des nègres qu'après leur avoir donné un boudjoud.

La dernière heure du ramadan a sonné. . . Quelle joiel quel délire! Il est enfin permis de se nourrir, de manger à loisir du couscoussou. On ne saurait trop célébrer I heureux jour de délivrance, la Pâque musulmane. Les moukères, entourées do musiciens, exécutent la danse du yatagan. Fantasia! fantasia I vite la splendide parure du cheval! D'abord sa housse brodée de palmes, sa bride lamée d'argent, sa selle damasquinée et poinçonnée d'or. Quel luxe! quelle magnificence I Comme le coursier arabe dresse fièrement sa tête intelligente et fine sous ce somptueux harnachement ! Conouue ses veines, où coule un sang impétueux, dessinent leurs lignes sous sa blanche

robe? Orgueil de TArabe, Theureux animal est plus

choyé que la houri reléguée sous la tente. A la femme Tisolemeat^ Tesclavage^ la nuit; — au cheval les honneurs^ les riches draperies, le soleil, la fan tasia I

Pour être digne de son coursier, l'Africain a

chaussé ses larges bottes de maroquin rouge; il s'est drapé de son superbe haïck ; il a endossé son burnous brodé d arabesques, au capuchon orné d'une myriade de glands de soie ; il a coilïé son chapeaupyramide tressé de pailles jaunes et rouges ; il a pris son yatagan et son fusil au long canon cerclé d'anneaux d'argent, et dont la crosse, petite et trèsaplatie, est surmontée d'une grossière batterie à pierre, serrée par une vis à rouet, comme les arquebuses du moyen âge.

A cheval ! à cheval ! et courons au rendez-vous général de la fantasia, aux plaines de Haskara.

Avant de parler de la pièce et des acteurs, quelques mots du théâtre.

C'est grandiose et vaste comme la mer. L'admirable bassin qui entoure Maskara, assis sur une éminence, étend au loin ses immenses nappes de chaume et de palmiers nains. Elles sont cerclées du côté du désert par des vagues de mamelons, qui moutonnent sous le dôme profond d'un ciel dont pas une teinte ne trouble l'azur. Au levant, trois assises parallèles de granit, comme une trinité de monstrueux sphynx, allongent leurs blocs dans la vallée. Une chaude et limpide lumière baigne ces plaines fertiles, coloriées de mille nuances diverses

et coupées par intervalles de larges oasis, chatoie sur les roches anguleuses, et comble de grandes ombres les ravins des montagnes au-dessus desquelles planent aigles et vautours.

Mais à rhorizon glissent des années de nuages, poussées par une brise sud-est entre les étroites vallées qui fuient en perspectives infinies à travers les assises aiïaissées des monts. Ce sont les belliqueuses tribus des Beni-Chougrans et des Hachem, qui arrivent à frano-étrier des montagnes du désert. En un instant la plaine se tatoue, comme par enchantement féerique, d'une myriade de bouquets * de lys, qui scintillent aux rayons du soleil. Chaque sillon vomit un burnous. Tous ces groupes mobiles convergent vers un même but ot y sont bientôt réunis. Mais telle est riumiensité de ce théâtre, de ces plateaux, vastes comme Thorizon, que cinq à six mille Arabes tourbillonnant sur un seul point, se confondant dans un pêle-mêle inextricable où une foule de teintes légères bariolent le fond blanc des burnous, ressemblent à une fourmihère en travail, où chaque insecte remue.

Quels signes pourraient exprimer la majesté de cette nature, au milieu de laquelle Thomme apparaît comme un ciron à côté d'un mastodonte? A-ucun, si ce n'est Tadoration de ce pauvre nègre tout meurtri de fatigue, et qui pourtant oublie la fantasia pour remercier Allah. Les curieux le voient prosterné, enibrassant de tout cœur et à pleine bouche la terre, roulant son front meurtri dans la poussière. 11 se relève à genoux, et, tourné àrers Torient, reste im-

mobile, enseveli dans une muette contemplation. La chaude lumière qui embrasse ces espaces incommensurables, se joue dans les labyrinthes de ces profondes perspectives^ ondule avec les lignes azurées des monts, éblouit sa vue et son esprit. Ce n'est pas un Prométliée ni un idéaliste; il n'a pas le courage de soulever le coin du voile qui lui cache la Divinité; il n'a pas la force de mesurer de Toeil et de la pensée les mystères grandioses de la création; cette puissance incompréliensilile le renverse à terre; il retombe accablé de toute la grandeur de Dieu, en murmurant un nouvel acte de soumission et de respect. Sinaplicité religieuse, que tu es grande sous le ciel 1

Déjà les chevaux arabes bondissent en vraies gazelles à travers les palmiers nains; les tribus s'enchevêtrent, et leurs coursiers, lancés au trot ou au galop, forment des cercles, des anneaux, des losanges, une foule de figures plus ou moins géométriques qui se brisent à peine formées. Mais Theure de la fantasia a sonné, et, à la voix des aghas et des caïds, qui jettent des sons gutturaux dont les Européens ne distinguent que ces syllabes souvent répétées : Arroi fissa! (marche vite), les Arabes, toujours dociles à leurs chefs, viennent se ranger autour des bannières de leurs tribus. Et ces chevaux si turbulents, si emportés tout à l'heure, sont maintenant d'une iniunobilité surprenante : le lion s'est fait agneau. C'est là du reste le caractère de la race arabe : désordonnée et furieuse dans Taction, pétrifiée» dans le repos. La modération bourgeoise du

pàle Occident est une vertu inconnue à ce peuple du soleil.

Les cavaliers se disposent en guirlandes sur le

terrain qui leur est assigné par le commandement. 11 se forme là un chapelet vivant de huit à dix goums et d'une quarantaine de tribus, accourues de toutes les montagnes dépendant de la subdivision de Maskara. Chacune d'elles se compose de cent à cent vingt hommes. Ce ne sont que les notables du douar, ce qu'on pourrait appeler Taristocratie arabe, les guerriers. Les pauvres, qui n'ont pas eu assez de boudjouds pour acheter une monture, en sont réduits au rôle de spectateurs et de piétons, posture de la dernière humiliation pour les Arabes.

Chaque tribu, — signe distinctif de Torganisation politique des Arabes, — a son drapeau qui lui est particulier et qui la différencie des autres; ces bannières, d'une nuance unique, pour la plupart vertes, oranges, jaunes ou bleu lapis, sont de soie brochée. La hampe est couronnée d'une boule en cuivre doré, supportant un croissant d'argent. Dans Tampleur de rétoffe, une main, invariablement brodée de soie blanche, indique de ses cinq doigts un mot mystérieux qui doit préserver la tribu ou le goum de Tinfluence du djinn, du mauvais esprit. Celui qui porte le drapeau, — très-haute dignité, — est vêtu d'un manteau écarlate. Toutes ces bannières, dé nuances très- vives, flottant au-dessus de blancs escadrons arabes, produisent un effet enchanteur.

Nous pouvons nous approcher sans danger pour admirer de plus près ces Africains, majestueusement

drapés dans leurs manteaux, fièrement campés sur leurs selles, dont les deux extrémités très-relevées leur emboîtent Fiibdomen et les reins, tandis que leurs pieds sont chaussés à Taise dans leurs larges étriers. Tous ces cavaliers, dont les figures sont visiblement amaigries et parcheminées par le jeûné du ramadan, regardent avec admiration leur chef, leur agha, qui se tient à quelques pas devant eux. n est facile de deviner quils ne supportent pas l'autorité à la manière occidentale, mais qu elle est pour eux une religion, qu'ils Taiment et la respectent sans prêter la moindre attention à ses nombreux écarts ou à ses actes d'arbitraire.

Aussi quelle magnificence, quel luxe éclatant couvre la personne vénérée de Tagha ! Son chapeaupyramide est couronné de plumes d'autruche; son burnous, de la laine la plus fine, d'une blancheur iomoaculée, est à moitié couvert d'un autre manteau de drap rouge dont les plis retombent à profusion sur la croupe de son admirable cheval à la crinière ondoyante, à la belle encolure, qui porte orgueilleusement la téte, et semble comprendre de quel précieux fardeau il est chargé. La selle n'est qu'un massif d'or, de brillantes arabesques; les brides et les étriers sur lesquels reposent les bottes de Tagha sont plaqués d'argent. La poignée de son yatagan recourbé est incrustée de pierreries, et la crosse de son fusil sillonnée de serpents diamantins. Toutes les richesses luxuriantes et prodigues de l'Orient sont accumulées sur cette magnifique statue équestre.

ûû bât aux champs pour signaler rarrivée des troupes françaises. Les spahis^ en grande partie re-

crutés parmi les Arabes, ouvrent la marche, et les chasseurs la ferment. Au milieu défilent un ré^ment de ligne et le 1**" bataillon d'Afrique (compagnie de discipline) qui porte le glorieux trophée de Mazagran. Ce drapeau criblé de balles, réduit en charpie, inspire à tous les Français qui le voient une sainte émotion, le légitime orgueil d'appartenir à une nation qui compte dans ses annales de tels faits d'armes; et le philosophe est heureux de penser que rhérotque défense de Mazagran a été faite par des hommes mis au ban de larmée, par des disciplinés. U ne faut jamais désespérer d'un être diez lequel la grandeur et la dignité originelles de la créature de Dieu restent toujours empreintes d'un signe ineffaçable.

Mais un grand mouvement se fait dans les tribus, qui, pour laisser place aux bataillons français, sont contraintes de briser leur anneau et d'élargir leur zone. Elles galopent alors en masse avec une tellè rapidité, que leur bannières ressemblent à des mâts de navires glissant sur Tonde. C'est à peine si, d'un morne élevé, le spectateur peut suivre ces évolutions; la plaine n'oUre plus à rœil ébloui qu'un vaste incendie. Les rayons solaires éclaboussent sur les yatagans, les fusils, les brillants harnachements des chevaux. Ce n'est partout qu'or et argent ruisselant dans les flots de lumière; la nature a enflaniuné tous ses tons, les montagnes sont effacées et noyées par les teintes dorées. Rien ne peut don-

ner une idée de cette lumineuse fusion, de cet enfer africain.

Les spahis, couverts de leurs manteaux écarlate, qui ressortent vivement sur les blanches draperies des Arabes, se placent à quelque distance de leurs compatriotes^ dont ils sont plus redoutés qu'aimés. L'ombre légère du tableau est faite par les lignes des régiments français qui se portent en face des tribus. Toutes ces troupes ne prendront pas de part active à la fantasia ; ce drapeau mutilé de Mazagran, ces canons qui allongent sîgnificativement leurs gueules,, ces bataillons et ces escadrons disciplinés et alignés au cordeau, ont Tutile but de convaincre les Arabes de la puissante valeur de leurs conquérants, dans le cas où ils s'aviseraient de changer en guerre sérieuse les combats simulés auxquels ils vont se livrer tout à rheure.

Le général, commandant la subdivision de Maskara, arrive, suivi de son état-major. Il parcourt au galop le champ de manœuvre sur son cheval Isabelle, et commence la revue des tribus, qui, à son passage, élèvent en son honneur des colonnes d'encens en tirant en Tair des coups de feu. Les nuages de poudre, qu'aucune brise ne repousse, forment au-dessus des Arabes un ciel brumeux.

Cependant la foule de curieux presse, de ses flots impatients, la banderole circulaire formée par les escadrons arabes et les troupes françaises. La plaine est couverte de tentes et de groupes; les tribunes regorgent de dames. On attend anxieusement le si^ gnal de la course, qui a été tracé sur un terrain d'une

lieue de longueur, et dont le point de départ et le

Lut sont marqués par des trophées de feuillages couronnés de drapeaux tricolores. Enfin le canon

retentit et aussitôt une foule de cavaliers volent sur la pelouse

Oui n'a. pas vu de levrettes lancées dans une plaine sur un lièvre, qui n'a pas fait sortir de son gîte un cerf effrayé, ne peut pas se faire une idée de la vélocité de ces petits chevaux arabes, se ramassant sur eux-mêmes et se détendant avec une fougue furieuse. Le sol s'enflamme sous leurs pas; leurs crinières flottent en désordre et se mêlent aux draperies de leurs cavaliers. Les concurrents se suivent également, se mesurent et se pressent jusqu'à la moitié de la course; mais alors deux coureurs plus agiles se détachent du gros de la troupe.

Les tètes ardentes de leurs chevaux sont au même

niveau. Le noir a plus de feu, mais le blanc plus de mesure et de nerf dans son galop. Trente mètres seulement les séparent du but. Lequel triomphera? Les deux tribus intéressées ne se contiennent plus, elles sortent de leurs rangs malgré les ordres de leurs chefs... elles hurlent, jettent des cris sauvages, encouragent du geste et de la voix leurs représentants La lutte touche à sa péripétie, et les deux coursiers semblent n'en faire qu'un. Ils ne peuvent se dépasser. La partie sera-t-elle nulle? Q^i remportera donc du blanc ou du noir? C'est ce dernier. Il franchit d'un bond de tigre le dernier espace qui le séparait du trophée ; mais, à peine arrivé, il tombe à terre et se roule ensanglanté : l'Arabe lui avait enioncé ses

longs éperons dans les flancs. Cependant le courageux animal se relève^ il peut m$a*cher encore. Son cruel maître reçoit des mains du général le prix du vainqueur, un magnifique fusil, et le porte tout triomphant à sa tribu, qui manifeste par toutes sortes de cris et de contorsions son exubérante joie.

Un autre escadron volant sillonne la plaine. Cette fois se sont les burnous rouges qui montent les coursiers les plus agiles. Les spaliis, se serrent de près. La victoire doit appartenir à Fun d'entre eux : mais une espèce de gnome,, un Marocain nu connue ver, qui, par ruse, s'était un peu écarté de la troupe, coupe tout à coup le terrain en diagonale ; son cheval, rapide comme Foiseau, dépasse bientôt ses adversaires et arrive le premier au but, à Tébahissement général du public.

Le Marocain, dans son costume par trop primitif,

surtout pour les spectatrices, se présente devant la tribune du général, qui Tadmoneste sévèrement sur son inconvenante tenue et cependant lui donne le prix ; un riche sabre.

Deux 'autres courses auxquelles prennent part Arabes, spahis et chasseurs suivent celle-ci; ce sont toujours les Africains qui remportent la palme et qui sont accueillis en triomphe par les vociférations de leur tribu.

Hélas ! le soleil a ses nuages, chaque chose à son ombre ici-bas, toute beauté sa caricature, — sarcasme du néant jeté sur la création entière. La femme a la vieillesse, les gracieux rires de la joie, les grimaces de la douleur, Thomme a le singe, et le cheval lïme... Oui, pardieuî c'est bien d'un troupeau d'ânes qu'il s agit.

Toutes les bourriques du pays, — et ce n'est pas peu dire, — ont été réunies, se sont donné rendezvous pour concourir. Mais , que c'est triste ! Gomme ces Aliborons échinés de fatigue , le corps tout pelé par les caresses du maitre, ont un air penaud qui contraste avec la fierté de* port du cheval arabe f II faut une peine infinie et un déluge de coups de matrak pour les placer en rang. Enfin, après une foule d'épisodes comiques, les Arabes sont maîtres de leurs montures.

Le signal est donné.... Mais le départ des ânes est accueilli par un rire universel. Au lieu de suivre la

ligne directe^ ils se jettent de tous côtés, comme une fusée qui éclate dans les mains d'un artificier; ils se

répandent à tort et à travers dans la plaine. Cependant trois bourriques d'un esprit plus droit s'acheminent en trottinant paisiblement vers le but. Mais tout à coup, ennuyées des coups de bâton que les cavaliers leur administrent pour accélérer leur marche, elles s'arrêtent en jetant des braiements formidables. On a beau les frapper, elles ne remuent pas plus qu'une roche. Un Arabe, mieux avisé que les autres^ triomphe de l'empêchement en chargeant l'âne sur son dos et en le portant jusqu'aux trophées, au milieu des huées et des rires des spectateurs. Ce * trait d'esprit est couronné de succès. L'Arabe reçoit le prix, d'une modique importance, etl ane se retire triomphalement à pied.

Une multitude d'enfants arabes grouillent d'impatience dans un pêle-mélp où Ton ne distingue que deux nuances : celle de leur longue chemise, de leur blanche tunique et celle de leur calotte rouge. Ils sont du reste nu-pieds. La baguette du commissaire est à peine levée qu'ils courent en désordre, se culbutant, sautant les uns par-dessus les autres, pour arriver plus promptement. Chose bizarre, c'est le plus petit de la troupe qui met le premier le pied dans Tenceinte et remporte la victoire. Que sa mère n'est-elle là pour jouir de son succès f Mais l'absurde coutume la retient esclave au gourbi (1).

Autant les enfants sont faits pour courir, autant les hommes paraissent ridicules dans cet exercice. C'est ce que nous prouvent des soldats, qui sont certes plus gracieux, quand ils chargent Tennemi. La course à pied avec sac et fusil, exécutée par trente

(1) Hutte, demeure.

militaires, otfre pourtant quelque intérêt. G'esl un zéphyr (bataillon d'Afrique) qui remporte; mais le général, parfaitement instruit des mœurs rusées de ces soldats, ordonne de visiter le sac du vainqueur : on le trouve vide. Étonnez -vous de la légèreté du zéphyr ! Le général ne parait pas enchanté de ce tour d'espiègle, et il donne le prix au coureur qui a suivi de plus près le zéphyr, à un voltigeur qui avait eu la boiilionùe de remplii^ son sac, selon Tordonnance.

Arrièi^e les jeux d'enfante.... Ils sont tenninéset la véritable fantasia commence. La fougue africaino se donne libre carrière. Deux cavaliers se détachent des tiihus et traversent au galop le champ de course en faisant tournoyer au-dessus de leur téte leurs longs fusils, qu'ils jettent en lair et qu'ils reçoivent dans la main droite, en habiles jongleurs. Puis, se dressant de toute leur hauteur sur leurs étriers, ils l)lacent la crosse dtî leur arme sous leur aisselle et ajustent leur ennemi^ pendant cinq ou dix miuutes; avec une précision admirable, sans paraître le moins du monde gênés par la course furibonde de leui^ chevaux , qui s'animent étrangement aux cris de leurs maîtres et bondissent comme des gazelles.

Ces deux éclaireurs sont suivis de trois^ de quatre, | de huit, puis de dix autres. Enfin, des tribus entières s'ébranlent^ tournoient comme une boïnbe dans la | plaine en répétant Texercice des premiers cavaliers

et faisant retentir Tair de nombreuses détonations.

Aussitôt les armes déchargées, les chevaux, rompus à ce manège, pivotent sur eux-mêmes et reviennent sur leurs pas avec la même rapidité pour reconmiencer une nouvelle cliai'ge guerrière.

Quelle rage anime ces Africains au visage sombre, au teint oxydé, aux yeux enflammés par la passion ! Quelle sauvage fureur I Ck)nmie ils se précipitent sur rennemi, le yatagan d'une main, le fusil de l'autre ! — comme ils manœuvrent à Taise sur leurs chevaux rapides ! La lutte les exalte. Ils chargent au milieu d'une ronde infernale, en jetant des cris aigus, assourdissants.

Les tribus roulent comme un tonnerre dans la plaine, où Ton ne voit plus que des tourbillons de fumée et de flammes, à travers lesquels flottent les blancs burnous. Pendant une heure, elles donnent ainsi le spectacle de leur ardeur belliqueuse sur ce vaste champ de bataille digne des Pyramides. Mais les Arabes n'ont pas Torganisation ni Taudace des mamelucks; ils ne ôherohent pas même à entamer les bataillons français. Toute leur tactique consiste à charger avec fougue leur ennemi, à tirer avec adresse un coup de fusil et à s'enfuir aussi promptement qu'ils sont venus. C'est la manière scythe^ Mais ils ne peuvent se mesurer sérieusement avec des ti^oupes disciplinées à Teuropéenne. Aussi les engagements en Afrique ne sont- ils jamais que des escarmouches plus ou moins meurtrières pour les ennemis de la France.

Cependant les coups de feu difiiinuent; la poudre

(listril)uéi' pour la fantasia s'épuise. Alors une procession d 'Arabes piétons^ au nombre de cinq à six cents, traverse gravement le champ de course. Les uns portent au bout de pieux aiguisés aux extrémités des quartiers de mouton rôti, d'autres des agneaux entiers. Ceux-ci sont chargés d écuelles de couscoussou, ceux-là de marmites en bois remplies d'une saure épaisse autour desquelles dansent follement une troupe de nègres et d'Arabes en frappant à coups redoublés leurs tams-tams. Tous ces Africains, qui vont renouveler sur une grande échelle les noces de Gamache, se rendent au point central de la plaine, où les rejoindront tout à l'heure les tribus à cheval pour célébrer avec eux la fin du jeûne du ramadan.

L'agha de Maskara fait présenter par ses esclaves un mouton entier au général, qui en coupe un morceau et le partage avec son convive. Un agneau rôti,

c'est le plus grand cadeau des Arabes, leur plus éclatant témoignage d'estime et d amitié. Aussi faut-il bien se garder, à peine de devenir son ennemi mortel, de refuser cette singulière offre lorsqu'elle vous est présentée par un fils d'Ismaêl.

Les détonations ont entièrement cessé. Alors les spahis et les cliasseurs d'Afrique détilent au trot allongé devant le général et son état-major. Les chasseurs, la meilleure cavalerie française, sans contredity se distinguent par leur tenue sévère et la précision mathématique de leurs mouvements. Pas une téte de clieval ne dépasse Tautre. Les rangs restent toujours de niveau, alignés au cordeau.

A leur tour, les tribus défilent au triple galop, toutes brides lâchées, toutes voiles dehors, en tirant leur dernier coup de feu C'est la mêlée la plus fougueuse, le chaos le plus épouvantable qu'on puisse imaginer : six mille Arabes chai^eant à fond de train et se culbutant en hurlant comme des forcenés. Leur entraînement et leur joie sauvage tiennent du délire, et les longs éperons s'enfoncent dans les flancs ensanglantés des chevaux, qui soulèvent dans leur course désordonnée des flots de poussière, sous lesquels les spectateurs sont littéralement noyés. C'est une véritable apothéose de soleil, de sable et de poudre. Les curieux se retirent comme ils peuvent de ces nuages enflanunés, très-satisfaits, même à ce prix, de connaître la fantasia arabe.

LA

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