‹ Chasses au lion et à la panthère en AfriqueChapitre 5 sur 9 · L.iyui^L,d by GoogI · texte numérisé non relu

L.iyui^L,d by GoogI

sentiment humble et idolâtre du nègre, vériteble autochthone de TAfrique. L'assimilation était impossible entre des natures hostiles à ce point que TArabe croirait déchoir en s'alliant à une femme de couleur. Quelques oasis perdues dans le Sahara offrent seulement des exemples de ces imions réprouvées par la généralité des croyaiiis. Les Arabes ont toujours maintenu une démarcation absolue entre eux et les peuplades vaincues auxquelles ils se sont contentés d'imposer Tesclavage et le Koran. On comprend pourquoi les noirs regardent en quelque sorte la conquête française comme une délivrance^ tandis que les Arabes l'acceptent si difficilement. Les nè^s ont une prédilection très-prononcée pour nous. Dans les contrées de l'Afrique limitrophes à la domination française^ les nègres maltraités menacent leurs maîtres de passer aux roumis (chrétiens). On sait qu ils sont libres en Algérie.

Avec cette nature expansive, cette ardeur à communiquer leurs sentiments^ à échanger leurs pensées, leurs sensations, comment croire à Tinjuste malédiction lancée sur les noirs, à leur infériorité originelle^ à leur crétinisme incurable I C'est impossible. Gomme leurs frères d'Europe, ils sont perfectibles et capables de se transformer sous Tinfluence du progrès et de la science.

Mais revenons.

La gent nègre est en grande liesse; elle se livre

à toutes les extravagances de la fantasia pour fêter

dignement son nouveau marabout (prêtre). C'est

iO

un maboiU (fou); aussi est-il vénéré comme un santon.

En Occident, on se prosterne devant la raison ; en Orient, on adore la folie. Les fous sont les possédés de Dieu, dit-on; un esprit supérieur s'est incarné en eux. Ils ne s'appartiennent plus, ils sont Tinstrument et le jouet du djinn. De sorte qu'un fou, dans ces contrées, peut se permettre impunément toutes les excentricités. Il est admis sous les tentes les plus riches, le couvert est constamment mis pour lui; ses coreligionnaires s'estiment trop heureux, d'héberger et de secourir Tesprit divin égaré sous cette forme humaine.

Les nègres à cet égard jouissent des mêmes privilèges que les Arabes. J'ai connu plusieurs mabouls dans la province d'Ûran, tous très-inoffensifs. L'un d'eux avait la monomanie des déguisements. Un jour il apparaissait sous le costume arabe, le lendemain il vêtait le paletot français, le surlendemain on le voyait en spahis ou en zouave, en juif ou en américain . — Tel autre, véritable hercule, — avait la passion de décharger les voitures des rouliers et de porter de lourds fardeaux. — Celui-ci, du matin au soir et du soir au matip, salue le levant, embrasse alternativement la terre, ou pirouette sur lui-même comme mi derviche; celui-là prie pour son émir Abdel*Kader; un autre joue du monocorde, du derboukah, du rebab, et danse à la porte des malades indigènes, sous prétexte de les guérir, — superstition très-répandue en Afrique. Il n'y a pas de mabouls dangereux. On ne peut donc les comparer, en aucune

manière, à nos fous d'Occident. Ceux-ci héritent des vices d'une civilisation complexe où les sentiments les plus mobiles^ comme les passions les plus hideuses, sont perpétuellement en jeu. Mais, dans Tétat patriarcal et religieux de TAirique^ où trouver Tenvie, la vanité, l'ambition, ces dépravations du scepticisme, ces énervements qui étiolent et démoralisent les races occidentales? Une tente, un cheval et une femme, c'est lïdéal du bonheur. 11 ne reste après cela que les jouissances paradisiaques promises par le prophète à toutes les âmes dévotes.

Dès Taube, la ville est pleine de tumulte, de bruit et de poussière. De nombreux musiciens jouant du monocorde, des castagnettes et des cymbales, battant du tambour à tour de bras, la sillonnent en tous sens de leurs gammes stridentes et monotones. Les Européens, qui aperçoivent de loin le drapeau nègre représenté par un foulard jaune, frangé d'une bordure verte, vont curieusement au-devant du cortège ' dans les rues de Maskara.

Une nuée de nègres et de négresses, vêtus de leurs draperies les plus éclatantes, accompa^ent en vociférant et en sautant convulsivement, comme des insensés, trois animaux qui marchent au supplice la tête basse et le pressentiment éveillé. Ils vont être sacrifiés à là nature, au soleil, et leurs entrailles palpitantes, présages des influences climatériques et des futures récoltes, diront si la terre fécondée rendra en abondance les germes qui ont été déposés dans son sein.

L'or, les perles, Tambre, le corail, les coquillnges

peints resplendissent sur la peau bronzée de cette

population. Plus coquettes que les blanches EuropéenneS; les filles de Nigritie ont accroché plusieurs cercles d'or, de cuivre et de plomb, de huit à dix centimètres de diamètre, à leurs larges oreilles; de riches colliers s'entortillent en serpent autour de leur cou; leurs poignets sont ornés de bracelets d'ambre et d'or ; des anneaux d'argent massif appelés krolkhrall cerclent leurs jambes et tombent sur leurs babouches.

Pour la fantasia nègre, rien n'est trop beau. Elles ont vêtu le blanc gandourah , lamé d'or ; elles ont drapé le haïck de mousseline, brodé de palmes; et enfin le voile à fleurs, qui cache presque entièrement les soieries multicolores enroulant leur tête ou dessinant leur taille. La joie dilate leurs noires prunelles. Brillantes comme le soleil qui verse sur elles ses ilanunes, elles dansent follement autour des victimes.

Deux nègres tiennent chacun par une corne un superbe taureau. Sa robe noire^ coupée d'une ligne fauve qti suit Tépine dorsale dans la longueur, Ta fait choisir entre ses concurrents. Il est suivi d'un bélier, aux cornes frisées en volute, et un bouc noir, aussi barbu que Platon le philosophe, ferme le convoi funèbre. Ces animaux ne comprennent pas trop pourquoi tant de noirs démons se trémoussent autour d'eux; ils se défient de cette fête bruyante; ils s'avancent très-inquiets, regrettant fort Tétable, au milieu des flots d'encens, des aspersions et des jonchées de sel que les sacrificateurs leur prodiguent '

niniti^Ar» hv Go<>^le

La troupe fait halte devant une mosquée pour rendre hommage à Mohammed, car les nègres d'Afrique sont meslems (musulmans); seulement ils ont conservé certames coutmn^ idolâtres, telles que le sacrifice des animaux, anticpies traditions que ni le temps, ni la religion nouvelle n'ont pu entièrement effacer.

La procession nègre fait irruption dans la cour de la mosquée et s'arrête respectueusement à la porte du temple. Le maboul, le marabout nègre, présente les animaux contrits à Timan, qui, accroupi sur le seuil dans une posture de sphinx, les purifie par ces versets du Koran :

Parmi les animaux, les uns sont faits pour porter des far- . deaux, les autres pour être égorgés. Nourrissez-vous de ce que Dieu vous a accordé et ne suivez pas les traces de Satan » car il est votre ennemi déclaré !

Allah kébir! Allah kébir! ^Dieu est grand!; répètent eu chœur les nègres.

La vie de ce monde , reprend riman» n*est qu'une comédie et une frivolité; la vie future vaut mieux pour ceux qui craignent.

Allah kébir! Allah kébir!

Ces formules dites et redites, un dialogue chanté s'engage entre Timan et le maboul^ et les assistants, comme un chœur de Sophocle ou d'Euripide, approuvent les interlocuteurs en chantant de minute en minute, c'est-à-dire en enflant la voix et en la diminuant brusquement, ce refrain de la foi musulmane ;

— La ila/i Allah, Mohammed ou recoul Allah.

(Il n y a de Dieu que Dieu^ et Mahomet est le prophète de Dieu).

Après la prière, la danse du yatagan en honneur du prophète, car rislamisme mêle sans cesse le sacré au profane; la foule s'écarte, et deux jeunes Arabes, aux vélemeats éclatants, paraissent devant riman.

De la main ganrhe ils tiennent un foulard à franges d'or, de la droite un yatagan. Ils dansent en mesure aux sons de la musique nègre, s'avancent par mouvements saccadés 1 un vers l'autre, en se menaçant de leurs armes, puis font tourner alternativement au-dessus de leur tète le mouchoir et le yatagan : cercles mystiques, signes de Thymen et de la mort qui doit punir de Finfidélité féminine.

Les armes et les foulards se croisent, se séparent, dessinent en Pair une foule d'arabesques. L'iman incline la tôte pour témoigner sa satisfaction et • mettre un terme à la fureur des danses; les négresses jettent des sgarits (cris perçants), et les danseurs, après un quart-dlieure de désarticulation à rompre un serpent, se séparent et se confondent dans la foule. Les tambours battent; la caravane poursuit sa route, ToriHamme de la patrie en tête.

Les nègres sortent de ^laskara, traversent Bab-Aly, et s'arrêtent à une source qui coule en deçà du village arabe. C'est le théâtre de la cérémonie.

Rien de plus imposant que cet autel de la nature. Le regard se perd partout, au nord et au sud, du

côté de la mer et du désert^ au milieu d'une immensité de montagnes phosphorescentes figurant de gigantesques pyramides, des sphinx, des ^échelles de pierre, et ondulant à Thorizon comme les vagues d'un océan. Au-dessous des cases enfumées du village de Bab-Âly, Maskara, entourée de son collier de verdure, apparaît avec ses blanches et coquettes maisons sur un petit mamelon. Une lumière opale, versée par un soleil perpendiculaire, enflamme tous . les tons et frappe d'éclairs les bijoux des négresses. L'àme, émerveillée de ce spectacle grandiose, confond sa prière avec celle de Tharmonieuse source dont les eaux pures comme le cristal, vont tout-àrheure se teindre de sang.

Les négresses s'échelonnent sur une montagne qui domine en amphithéâtre la fontaine; les plus riches occupent le premier rang, les plus pauvres le dernier. Parmi celles-ci, plusieurs sont chargées de leurs en&nts, qui dorment paisiblement sur leur dos, dans une sorte de berceau de toile.

Quant aux nègres, ils forment un cercle de trois rangs de profondeur, et placent, de distance en distance, des sentinelles chargées de tenir hors de portée les Arabes ou les routais (chrétiens) qui voudraient assister à la cérémonie. Néanmoins un thaleb (écrivain français) obtint llnsigne faveur de faire partie de la réunion, sous la condition qu'il se déchaussera et s'y montrerii ini-pieds. Le thaleb se déchausse avec empressement de ses bottes et de ses bas devant un nègre à Tair narquois, qui l'introduit parmi les siens.

Les vases contenant Tencens, les parfums, les

calebasses pleines de sel, les couteaux, tous les ustensiles du sacrifice, sont déposés sur les roches granitiques, détachées de la montagne par un trem- Ijlement de terre, et amenées jusqu'à Torilice de la source.

Alors commence une invocation religieuse que les

nègres exécutent en se tournant vers TOrient et en élevant par intervalles les deux mains h la hauteur des tempes. Ce préliminaire aclievé, la musique couvre de ses accents cuivrés les cris, les bêlements des victimes, qui sont encensées^ parfumées et lavées avec des précautions infinies.

Déjà les poulets blancs et noirs ont été immolés; le sacrificateur tient le bouc couché sur son genou, et il s arme d'un coutelas. Les artistes et les danseurs s'animent étrangement : ils frappent à coups précipités leurs tambours; ils font retentir leurs cymbales. Ces notes métalliques, augmentant d'intensité, exaltent le cerveau des prêtres et des prêtresses qui suivent les opérations du sacrificateur. Ce sont des fous, des malades. Selon la ferme croyance des noirs, ils ne peuvent être guéris qu'en buvant le sang des victimes. Ils exécutent une danse extravagante; leurs yeux roulent avec une vitesse eilrayante dans leur orbite, leurs lèvres grimacent la joie de Thyène. Il faut du sangl C'est le rédempteur universel !

Le couteau est enfoncé dans la gorge du bouc. A peine en est-il retiré qu'un nègre mdbovl se jette sur ranimai, s'attache à sa plaie comme une sangsue,

Un nègre maboul se jelle sur ranimai et s*allache à sa plaie comme une sangsue (P. IGO.)

Oigitized by Goo^Ie

et boit à longs traits les flots de sang qui s'en échappent. Pendant que le bouc et Thonime se débattent dans le ruisseau rouge^ le sacrificateur^ penché sur le corps de la victime, étudie ses palpitations, la fraîcheur ou l'impureté de son haleine/ les trépidations de ses membres pour en tirer augure. Si Taugure est déclaré favorable, les noirs ne se contiennent plus; ils se tordent les membres; les femmes répondent à ces bruyantes manifestations par des cris aigus^ et le prêtre du sang, après avoir épuisé les forces du bouè, se relève ivre, se tient debout un instant, puis tombe comme foudroyé. On Tenlève et on le transporte sur un amas de cailloux. Ses amis Tabandonnent là, laissant au soleil, qui darde des rayons brûlants, le soin de le guérir homœopathiquement de son apoplexie.

Nous arrivons à la seconde phase de la tragédie. Le bélier, parfumé et lavé, subit le même sort, et dans les mêmes conditions que le bouc. Le prêtre, qui suce sa plaie jusqu'à épuisement, reste ivremort sur une des pierres de la fontaine. Les nègres Tentourent, récitent une prière dictée par leur marabout, chant monotone et cadencé, en élevant et en abaissant toujours les mains en mesure; puis, voyant qu'il ne revient pas à la vie, ils Tabandonnent et se préparent, au son du tam-tam et par des danses furibondes, au dernier sacrifice.

Évidemment Ton touche à la péripétie, car les acteurs de cette scène de cannibales redoublent de fureur. Le tour du taureau est venu. Il résiste et ne peut être terrassé que par des bras vigoureux.

A ce moment s'avance sur le théâtre de Texécu-

tion une négresse jeune et belle, aux formes charnues, aux extrémités fines, à peine vêtue d'un gandourah. Elle danse à se briser le corps, et s'anime extraordiuairement, le regard toujours fixé sur la victime. Son visage bouleversé traduit une horrible expression de férocité; elle se lèche les lèvres avec la langue, comme un tigre qui va bondir sur sa proie.

En effet, elle se précipite furieuse sui- le taureau égorgé par le marabout. Elle aspire voluptueusement le sang qui sort en bouillonnant de sa blessure. Mais, ô surprise! il se relève, il marche 1... Présage des plus heureux... La négresse est suspendue sous l'animal, la bouche toujours collée à sa plaie, les mains accrochées à ses cornes. Un duel horrible s'engage entre la prèticsstî et le taureau, qui se débat vainement sous rétreinte de ce vampiie femelle. Vaincu dans la lutte, il tombe épuisé et roule dans le misseau en mugissant sourdement.

La prétresse se dresse triomphante, les vêtements, le visage, les mains, le corps entier, maculés de sang. La musique célèbre sa victoire, les fenmies applaudissent de leurs cris sauvages; hideux spectacle, qui n est plus de I humanité, la sanglante bacchante, en délire, se livre à une danse incroyablement folle pour qui n'en a pas été témoin. Les nègres dansent avec elle et imitent tous ses mouvements. Voir les contorsions et les grimaces de ces étranges créatures, leur joie féroce, leurs danses fuiibondes, leurs gestes extravagants, Texpression

bestiale de leur physionomie^ c'est avoir vu Tenfer.

Enfin la sarabande diabolique cesse; la prêtresse du sang, exténuée par le tourbillonnement, s'abat comme un cadavre sur une pierre de la fontaine. On remporte en triomplie jusqu'à sa case de Bab- Aly, devant laquelle se donne le bal du sacrifice, présidé par le nouveau marabout. Les trois victimes, le bouc, le bélier, le taureau, sont dépouillées, dépecées en autant de morceaux que de convives. Le festin se prépare. En attendant qu il soit prêt, les musiciens appellent à la danse, en frappant sur le tam-tam et sur des calebasses couvertes d'une peau légère.

Aussitôt le rond est formé. Deux nègres ouvrent

le bal; ils se démènent, en simulant par des ligures expressives leurs peines et leurs joies, leurs travaux et leurs amours, jusqu'à ce qulls tombent en épilepsie.

Deux jeunes négresses, coiffées par leurs compagnes du mouchoir de prédilection, leur succèdent. Elles sautent alternativement d'un pied sur l'autre, en marquant une mesure de trois temps. Leurs gestes, d'abord rares, deviennent très -expressifs; les musiciens s'enthousiasment; ils chantent en jouant et en agitant la tête comme les Chinois de porcelaine; ils encouragent ainsi les danseuses qui, d'ailleurs, applaudies par Fassistance frappant des mains en cadence, redoublent de vigueur et d'entrain. Elles prennent alors un nerf de bœuf et sil* lonnent do coups leurs flancs et leurs reins, puis le jettent loin d'elles pour exprimer des sensation^

plus agréables. Leur pas suit toujours la musique :

si elle hâte la mesure, leurs mouvements, d'une incroyable vivacité^ révèlent une vive passion. Elles impriment à leur corps une trépidation indicible. Une danseuse tombe mourante, hors d'haleine, et l'autre la suit un instant après.

Le même exercice est répété par d autres négresses dont les poses, les figures et les attitudes ne seraient assurément pas tolérées par les sergents de ville du Château-Rouge ou de la Closerie des Lilas.

Enfin, un noir vient faire un signe cabalistique à rassistance. Les musiciens jettent au diable leurs instruments, et la foule se précipite sur les morceaux de viande à peine effleurés par le feu.

— Bon appétit, noirs enfants de l'Afrique 1.... Qu'Allah vous pardonne vos sanglantes folies 1....

Page 1