‹ Chasses aux grands fauvesChapitre 101 sur 163 · ÉMOTIONS NOCTURNES · texte numérisé non relu

ÉMOTIONS NOCTURNES

bons ardents, ne concorde pas avec le centre de la clarté; ainsi je vise au cou, et le point éclairé est au ventre!... Il se passe là une seconde d'angoisse!... Que faire? Eteindre? Impossible! Essayons de tirer au jugé... et je presse la détente !... Un renâclement répond au coup de fusil, et, au milieu de rugissements entrecoupés, je vois, dans la lumière diffuse, au milieu de la fumée, un lion qui se roule par terre. Tout à coup il se relève et essaye de grimper l'escarpement léger de la mare ; je tire encore, mais mal, tandis qu'il réussit à monter et disparaît dans l'obscurité... En promenant mon projecteur, je cherche à apercevoir au delà, mais, sauf quelques buissons éclairés, je ne vois plus rien. Le lion continue à renâcler à peu de distance... J'éteins la lumière, et anxieusement, le cœur palpitant, nous prêtons l'oreille, nos yeux étant redevenus inutiles... Un rugissement de douleur... puis un autre, tout près, derrière nous, tandis que, le doigt sur la gâchette, nous écoutons attentivement... Est-ce qu'il nous tournerait, par hasard?... Non... Une heure se passe. Nous entendons encore une plainte plus faible, mais presque au même endroit... Oh! bonheur! la bête est encore là!... Elle est donc hors d'état de fuir!...

Vous devez penser que, ne songeant pas encore au suicide, je me garde bien de bouger. La lune se lève, quelques antilopes qui viennent boire s'enfuient tout à coup, ayant flairé sans doute le redoutable personnage à proximité. La nuit se passe sans autre incident; le lion se lamente faiblement par intervalles, nous don.

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nant des émotions jusqu'au matin; vers l'aube, on cesse de l'entendre. Au jour naissant, mes hommes, du haut de la termitière, cherchent vainement à le découvrir.

Dès qu'il fait jour plein, nous quittons notre poste et, contournant la termitière, nous nous avançons avec précaution jusqu'à un petit arbre. Kambombé y monte aussitôt et nous signale le lion couché contre un buisson, à vingt mètres de là; ilne distingue que sa queue et ses pattes de derrière ; rien ne bouge. Je fais un détour et, étouffant le bruit de mes pas, j'arrive jusqu'à dix mètres du fauve... Sa tête reste cachée, mais j'aperçois le reste du corps couché sur le côté droit; me dissimulant derrière un taillis, je regarde avec ma lorgnette si son flanc se soulève ; mais deux minutes se passent sans que j'aie observé aucun mouvement. Je fais jeter une motte de terre près du lion, prêt à l'ajuster s'il se lève ; mais il ne se lèvera plus : il est bien mort.

Nous approchons, et j'ai le plaisir de contempler, étendue dans une mare de sang, une bête magnifique sans crinière. La balle a brisé l'épine dorsale ou, tout au moins, a dû la détériorer assez pour qu'elle se casse après que l'animal a eu fait quelques pas; le haut des poumons est haché, ainsi qu'une partie du foie. Aucune trace du deuxième coup.

Comme nous terminons notre examen, nous apercevons un groupe d'hommes dans le lointain : ce sont des gens du camp. Malgré l'éloignement, le silence de la nuit leur a permis d'entendre les coups de fusil,

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et Bertrand a envoyé voir ce qu'il y avait de nouveau. Ce renfort arrive fort à propos, et, grâce à son aide, le lion fait bientôt son entrée au camp, où, deux heures après, sa peau, soigneusement traitée, est exposée au soleil, tendue sur des piquets en acier (i). Son crâne est enterré afin d'être débarrassé de ses chairs ; après examen de l'estomac, qui contient du zèbre, la carcasse est portée loin du camp et abandonnée aux vautours.

Deux ou trois nuits blanches se passent après celle que je viens de raconter. Un soir, à la mare nord, le rhinocéros s'approche de nous, tourne autour de la mare et, après nous avoir mis « l'eau à la bouche », s'en va sans en mettre à la sienne : ses soupçons, plus forts que sa soif, l'ont empêché de «consommer». Comme il fait clair de lune, j'ai bien envie de me mettre à sa poursuite; mais la perspective d'être chargé, même à la lueur douce et poétique de l'astre des nuits, me fait renoncer à cette idée. Je le laisse donc s'éloigner. Il s'en va tranquillement, reniflant de temps à autre avec méfiance comme pour dire : Décidément, cet endroit ne me plaît pas 1 Nous en sommes pour nos frais, après avoirfailli être flairés.. . et chargés.

Ce sont sans doute les traces de nos hommes du matin qu'il a senties et qui l'ont mis en défiance. Il faut éviter de marcher autour d'une mare où l'on attend un rhinocéros; son odorat est si développé

(i) Je donne à la fin de ce livre, pour les chasseurs naturalistes, quelques indications sur la façon de conserver les peaux d'animaux et les trophées qu'ils destinent à leurs collections.

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qu'il s'en aperçoit aussitôt. Aussi mes « brigades de renseignements » avaient-elles la consigne d'arriver à la file indienne et d'entrer dans l'eau; les hommes faisaient ainsi le tour de la mare et examinaient les bords tout en gardant les pieds dans la vase; et enfin ils se retiraient par le chemin qu'ils avaient pris pour venir, de façon à ne laisser qu'en un seul point des traces de leur passage.

Un soir, nous nous installons à la petite mare sud qui est très longue et étroite (i). Pour être à portée égale de tous ses points, nous avons dû nous placer au milieu d'un des grands côtés, profitant d'une termitière qui s'y trouve (A). Cette position offre l'inconvénient sérieux de nous faire sentir par tout ce qui viendra à notre gauche (D). Pour nous ménager une retraite en cas de charge, nous taillons en gradins le bas de la termitière, afin de descendre à l'eau facilement, car les bords, de ce côté, sont à pic, surplombant la mare de près de deux mètres. En face de nous, à 5 ou 6 mètres, le bord opposé, moins escarpé, mène aune plaine dépourvue d'obstacles, à l'exception de quelques touffes d'arbustes disséminées. En cas de danger, nous nous laisserons dégringoler dans l'eau, nous la traverserons et filerons dans la plaine en face, où, à 150 mètres, les branches basses d'un arbre isolé nous offriront un refuge (B). Quant au rhinocéros, ne pouvant sauter deux mètres, il sera obligé de faire le tour, ce qui nous donnera le temps de prendre de

(i) Le croquis ci-joint aidera le lecteur à suivre les péripéties de cette nuit.

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