UNE CHARGE
c'est tantôt une hyène, qui se reconnaît à sa croupe tombante et ensuite à son lapement, tantôt une antilope avançant comme une ombre sans le moindre bruit, restant pendant plusieurs minutes immobile avant de reprendre sa marche; puis tout disparaît, et le calme reprend. Une de mes plus grosses privations dans ces nuits d'affût est de ne pouvoir fumer; ah! que les heures seraient moins longues si on pouvait passer ainsi une partie de son temps! Mais nous sentons déjà assez par nous-même (pour l'odorat des animaux, et aussi pour celui des Chinois, paraît-il), sans aller augmenter notre odeur sut geueris par les émanations encore plus fortes de la fumée du tabac. Vers onze heures, nous avons brusquement la preuve évidente que nos individus répandent un arôme fort désagréable pour le nez délicat de certains animaux. Nous percevons d'abord comme de longs balayements dans les feuilles sèches du lit de rivière qui est derrière nous Bien éveillé, avant maintenant toute ma présence d'esprit, j'écoute avec émotion, car voici bien le pas lourd d'un animal de grande taille... Il traverse, puis il sort sur notre gauche, et aussitôt un reniflement puissant comme le jet de vapeur d'une locomotive résonne dans le silence de la nuit... Nous avons reconnu l'irascible bicoruis que nous sommes venus chercher, mais que, à vrai dire, nous attendions d'un autre côté... Nous nous demandons avec l'anxiété que l'on pense si, oui ou non, nous avons été sentis... Dans quelques secondes nous allons être tout à fait fixés
i86 CHASSES AUX GRANDS FAUVES.
En effet, une galopade furieuse qui approche, le bruit intermittent d'une petite trompette et d'un souffle puissant, le fracas des buissons brisés, nous apprennent qu'il n'y a pas un instant à perdre, et nous décampons par ce que j'appellerai notre porte de sortie, c'est-à-dire que nous dégringolons en hâte le talus. Entrant dans l'eau jusqu'au ventre, nous gagnons l'autre rive à grandes enjambées, et nous détalons sur la plaine au moment où notre assaillant arrive à la termitière fou de rage, soufflant et reniflant comme une machine à vapeur. A quelques pas de l'arbre protecteur, nous nous arrêtons, tendant l'oreille et écarquillant nos yeux pour regarder. Avec nos petits bagages, nous devons avoir l'air assez comiques : l'un de mes hommes porte ma pèlerine, la bouteille d'eau et la pile électrique; l'autre tient un fusil dans chaque main; moi aussi. Il va sans dire que nous sommes prêts à jeter tout ce qui nous embarrassera; mais, pour le moment, le danger n'est pas imminent, le rhinocéros, en arrivant à notre termitière, avant dû perdre notre vent. Mais où est-il? C'est ce qu'il faut savoir sans retard. Il n'y a guère que l'oreille qui puisse nous renseigner.
Un nouveau reniflement et le bruit des branches nous apprennent qu'il longe la mare à droite de notre poste d affût... Il faut prendre un parti sans perdre un instant! Nous décidons de retourner immédiatement à notre termitière, car la bête ne peut pas nous sentir maintenant : seulement elle est peut-être arrêtée et sur ses gardes; évitons donc de faire du