JEU DE CACHE-CACHE
bruit. Aussi jugeons-nous prudent de ne pas passer l'eau, mais de faire le tour de la mare du côté opposé à celui qu'a pris le rhinocéros, de façon à arriver à la termitière par la gauche. Vite nous mettons, sans encombre, cette idée à exécution. A peine sommesnous revenus à notre affût, que nous entendons le pachyderme, qui, lui aussi, a fait le tour de la mare en sens inverse, renifler dans la plaine que nous venons de quitter... Quelques minutes de plus, et nous nous rencontrions de nouveau ! La lorgnette ne me montre qu'une ombre grise, très vague, qui s'avance dans la plaine, mais trop loin, vu l'obscurité, pour que je puisse songer à tirer... Il n'y a qu'à attendre... Pendant une demi-heure, l'animal nous fait passer par toute la gamme des émotions humaines; irrité outre mesure, il va et il vient, il retourne sur ses pas, toujours invisible et toujours reniflant. A un certain moment, il a dû arriver près de l'arbre, à l'endroit où nous nous sommes arrêtés pour écouter, car il souffle avec encore plus de colère et de précipitation; mes hommes disent : « Ce n'est pas un rhinocéros, c'est un steamer. » Ils prononcent « stima ». En eftet, c'est une machine sifflante, soufflante et cornante qui bat les environs et nous cherche partout où sa petite cervelle lui suggère des soupçons; nous craignons surtout qu'il ne revienne par la gauche et ne nous charge de nouveau. En plein jour, ce petit jeu peut encore être admis ; mais au beau milieu de la nuit, alors qu'on y voit à peine pour se diriger, jouer à cache-cache avec un rhinocéros furieux, c'est un
iSS CHASSES AUX GRANDS FAUVES.
passe-temps que je ne recommande pas aux personnes dont les nerfs sont délicats. Votre impuissance à voir vous surexcite outre mesure; vous sursautez au moindre craquement, au moindre froissement, et votre oreille même finit par vous tromper sur la position réelle de l'animal que vous entendez. Le bruit finit par cesser, et nous jugeons que le rhinocéros est parti (i). Plus d'une demi- heure se passe ainsi. Je considère déjà la nuit comme perdue et notre rencontre comme ne devant pas avoir d'autre suite, quand tout à coup mes hommes et moi, nous voyons une ombre qui vient en face, de l'autre côté de l'eau, et je distingue le rhinocéros. Il arrive au petit pas, sans bruit, droit sur nous. Si je n'étais au courant des mœurs de l'animal, je jurerais qu'il nous voit et va traverser l'eau; mais son air calme, sa tête levée, dénotent l'absence de soupçon : il vient tout simplement boire ; sa méfiance est apaisée. Le voici au bord de l'eau, et par conséquent à 6 mètres de nous. Il s'arrête, nous faisant face (F), écoutant et paraissant tellement nous regarder et nous voir que je ne puis m'empêcher de murmurera nos hommes : « Il nous voit !» — « Non, non, il ne nous voit pas ; il va descendre pour boire ; attendez qu'il soit en bas », répondent-ils à mon oreille. Mais un dernier soupçon le prend : il s'arrête sur le bord et se tourne pour regarder derrière lui,
(i) J'ai vu le lendemain que le rhinocéros n'avait pas quit'.é un instant la plaine; il s'était planté au milieu, contre un taillis, (E) et y était resté immobile, attendant sans doute quelque bruit ou quelque saute de vent qui lui apportât des renseignements sur nos mouvements.