‹ Chasses aux grands fauvesChapitre 109 sur 163 · LION PERDU · texte numérisé non relu

LION PERDU

De peur qu'elle ne touche au cadavre qui m'appartient, je fais projeter la lumière sur elle et lui envoie une balle qui la blesse au ventre, je crois ; elle tourne sur elle-même comme un chien qui cherche à s'attraper la queue, avec des hurlements de rage et de douleur entremêlés, et s'éloigne en valsant ainsi par interv-alles d'une façon très comique.

Dès qu'il fait jour, Bertrand, qui a entendu mes coups de fusil, envoie, comme la dernière fois, mes autres chasseurs et des hommes, pour le cas où il y aurait un animal à rapporter. Nous nous apercevons que le lion blessé est le gros solitaire dont nous avions plus d'une fois remarqué les empreintes. Atteint grièvement, il a fait de nombreuses haltes dans la plaine, laissant partout de petites mares de sang; mais la matinée entière se passe à sa poursuite, poursuite lente et périlleuse, car ses traces sont à peine perceptibles sur la terre noircie, et les gouttes de sang isolées ne paraissent que sur des plantes ou des buissons. Afin de voir, mes hommes ont fait aux alentours, dans les endroits touffus, plus de cinquante ascensions sur les arbres. Finalement nous perdons tout à fait la piste ; l'hémorragie a l'air de s'être arrêtée, ce qui arrive souvent lorsqu'un caillot ferme naturellement l'orifice de la plaie.

A mon très grand dépit, nous abandonnons la chasse vers midi ; je déplore vivement la perte de cette bête magnifique. Nous rentrons au camp, je fais mon courrier d'Europe au lieu de me reposer, les hommes qui m'ont apporté ma correspondance devant repartir

ipS CHASSES AUX GRANDS FAUVES.

le lendemain à l'aube pour le porter à de Borely. (Il se trouve à six jours d'ici, dans un village.) Avec nos lettres je lui envoie, comme je le fais chaque fois que j'en ai l'occasion, quelques paquets de beltong et les spécimens d'histoire naturelle qui nous embarrassent. Je couche donc au camp cette nuit-là. Le lendemain matin, vers dix heures, on signale dans le lointain deux étrangers qui se dirigent vers nous ; il n'y apas de doute, ils viennent ici. Ils demandent à me voir, posent contre la palissade leurs armes, fusils et sagaies, frappent des mains en signe de salut et, s'asseyent à mes pieds comme des gens que rien ne presse. Sur ma demande, l'un d'eux s'explique : « Nous sommes des « gens de Bouana Maroungo, et nous avons rencontré « ce matin vos deux porteurs de lettres sur la route « des Mafsitis (i); nous leur avons montré les vau- « tours du côté du levant, sur les bois voisins de la « Mtoudzi. Vos porteurs nous ont dit alors que c'était « un nyama que vous aviez perdu hier, et que vous nous « feriez peut-être un cadeau pour être venus vous le « dire. »

C'est le lion! c'est le lion!! crie tout mon monde. (On avait fait cercle autour de nous pour entendre les étrangers.) Je donne immédiatement à ceux-ci un cadeau d'étoffe avec un paquet de beltong, et ils s'en vont enchantés. Quant à nous, nous partons immédiatement, aussi vite que nous pouvons. L'endroit où nous avons cessé la chasse hier se trouve

(i) Sentier qui conduisait de Tête, sur le Zambèze, au pays des Angonis ; ancienne route d'esclavagistes.

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