‹ Chasses aux grands fauvesChapitre 110 sur 163 · LES VAUTOURS · texte numérisé non relu

LES VAUTOURS

dans le sud-ouest du camp, et le sentier des Mafsitis que nous connaissons bien passe à peu de distance. Un peu avant d'y arriver, se trouve le lit à sec de la Mtoudzi, une petite rivière qui descend vers le sud.

Or, ces gens, en venant, ont vu les vautours à l'est près de la Mtoudzi, et il y a beaucoup de chances pour que ce soit notre lion ; dans le cas où nous ne nous tromperions pas, j'emporte tout ce qu'il faut pour préparer la peau sur place : piquets, seau, couteaux à dépecer, savon arsenical, etc.

Nous arrivons à l'endroit ou nous avons abandonné lâchasse hier, et, comme les grands arbres masquent le ciel dans l'éloignement, nous faisons un détour vers le sentier des Mafsitis; une demi-heure après, nous commençons à apercevoir les oiseaux de proie. Bientôt nous arrivons au-dessous de l'endroit où ils planent. Au milieu d'une végétation épaisse, que le feu a épargnée, nous nous frayons un passage, et des nuées de vautours blancs et bruns s'envolent à notre approche des arbres environnants. Nous distinguons enfin, un animal brun couché, à moitié caché par un buisson qui fait de l'ombre. Laquantité des mouches ne laisse aucun doute sur sa mort. Approchons! C'est notre lion, mais, hélas! bien abîmé; les hyènes ont mordu les pattes, et sa peau enflée annonce déjà la décomposition. Après avoir fait déblayer les buissons et les herbes, je le photographie; on le traîne à l'ombre, et mes hommes le tiennent, tandis que Tchigallo procède au dépeçage. Tous ont cet air calme que donne un nez philosophe ; ils entourent cette charogne et se

penchent sur elle comme nous nous inclinerions sur une corbeille de fleurs ! Et ce n'est encore rien ! Lorsque les intestins sont mis à jour, une fissure se produit, et il s'en échappe des gaz qui me font fuir, tandis que mes hommes disent simplement, mais sans conviction : Allé kouuoiiuk' a (il sent mauvais), de l'air dont nous dirions : Il fait beau aujourd'hui.

Depuis que je dépèce des animaux moi-même, mon nez s'est fait à bien des choses, mais les intestins des félins, même fraîchement tués, comme leurs excréments d'ailleurs, exhalent une odeur qui est vraiment insupportable! Jugez ce que ce doit être en pleine décomposition !

Aussitôt la peau dégagée, je la fais tremper, sans toucher les poils, dans un bain d'alun préparé dans le seau afin qu'en séchant le poil ne «glisse» pas, puis je la fais étendre immédiatement en plein soleil à un endroit que mes hommes ont nettoyé d'avance. Aidé par Tchigallo, et me tenant le nez, je mesure ensuite la carcasse du lion ; je fais enlever la tête et traîner le corps plus loin. Nous allons ensuite nous reposer à l'ombre, au vent, pendant que la peau sèche et que les vautours festinent à leur aise sur le cadavre. Grâce au soin que j'en ai pris, la dépouille a pu être sauvée; elle porte une splendide crinière presque noire ; malheureusement il a fallu sacrifier les pattes, mais j'ai récolté la plupart des griffes et j'en ai fait confectionner depuis quelques souvenirs pour mes amis.

Voilà un lion sur lequel je ne comptais plus, et je n'ai pas regretté les cadeaux donnés aux deux indigènes

AFFUTS DE JOUR. 201

qui m'on permis de le retrouver. C'est le plus beau que j'aie jamais tué, un des plus grands que j'aie eu l'occasion de voir : il mesurait 3'", 54 (II^9) du bout du nez à celui de la queue, et son crâne o"',427 (i'',5). L'état de décomposition ne m'a pas permis de bien examiner le corps. Je crois qu'une des balles a dû entrer en biais et perforer la partie supérieure des poumons, que l'autre s'est perdue dans les reins.

Trois heures de soleil torride suffisent pour assurer la conservation de la peau, et nous repartons pour le camp après l'avoir roulée, le poil en dehors, et passée sur un bâton que portent deux hommes.

Les vautours, eux, ont depuis longtemps achevé leur besogne, et quelques côtes bien nettoyées attendent les hyènes, cette nuit.

La façon inespérée dont nous sommes rentrés en possession de notre fauve défraye pendant plusieurs jours toutes les conversations; à la suite de cette aventure, je prends un peu de repos; puis, dans le but de varier mes plaisirs, et afin de me procurer des spécimens difficiles à approcher en temps ordinaire, je passe quelques journées à l'affût au bord de mes mares, seulement en plein jour. Je n'attends pas alors que les animaux viennent boire : s'ils s'approchent à cent mètres, cela me suffit, le 303 les atteint avec facilité. J'ajoute ainsi à notre collection deux magnifiques koudous, un énorme babouin (cynocéphale), un beau spécimen de zèbre, un curieux singe à dos roux, etc.

Plusieurs fois, à la fin des affûts de nuit, lorsque j'avais perdu tout espoir de voir venir de grands animaux, j'ai tué des bêtes nocturnes plus modestes, mais très intéressantes : des Ivnx, des civettes, des chats-tigres, un cochon sauvage {koiiinba). Ce dernier qui est assez rare, ne doit pas être confondu avec le phacochère, lequel porte de grandes défenses, tandis que le koumba en a de petites. Sa taille dépasse celle de nos sangliers ; il est essentiellement nocturne et d'un brun rougeâtre; quant à sa chair, elle est excellente. J'ai gardé son crâne.

J'ai aussi abattu un pangolin, cet animal à moitié cuirassé, très curieux et très rare, que les indigènes connaissent àpeine. Cette étrange bête ne venait pas boire ; je ne crois pas qu'elle boive jamais. Elle furetait près de notre affût et nous inquiétait doublement : son bruit nous était inconnu, et je n'arrivais pas à reconstituer son identité. Un matin, au petit jour, je lui lâchai un coup de fusil, et nous ne l'entendîmes plus ; nous trouvâmes ensuite quelque chose d'assez semblable à une grosse pomme de pin : c'était le pangolin pelotonné sur lui-même avec ses écailles soulevées ; il s'ouvrit lorsque la raideur cadavérique passa.

Au nombre des animaux qui ne boivent pas ou qui trouvent sous terre des ressources que nous ignorons, je citerai encore en passant le fourmilier, la tortue, le serpent, les rongeurs de la plupart des catégories, agouti, insectivores, etc., les écureuils de mitsagna, les lièvres, etc. ; et, parmi ceux que l'on ne voit jamais à l'eau, mais qui boivent sûrement dans des endroits

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