EN RAMPANT
je me traîne à plat ventre avec le chasseur barotsé ; de temps à autre, nous risquons un coup d'oeil pour disparaître de nouveau dans les herbes. Quand nous trouvons des plantes un peu plus hautes, nous nous remettons sur pied, et, courbés en deux, la poitrine contre les genoux, la tête baissée, nous filons entre les buissons ; dès que ceux-ci cessent et que l'herbe courte reparaît, sans rien qui nous dissimule, nous recommençons à nous aplatir, continuant avec lenteur cette marche de reptile. Pendant que nous rampons ainsi sur un espace d'à peu près cent mètres, les girafes ne cessent de se promener tranquillement entre les arbres, s'arrétant de temps à autre; la tète cachée ou enfouie dans les arbres, plusieurs d'entre elles mangent des feuilles.
Un espace dénudé se présente maintenant, aussi difficile à traverser pour nous qu'un torrent profond; nous nous y traînons avec précaution, laissant entre notre position et les grands animaux des arbres situés plus loin qui font comme un écran. Au soleil, ce métier de couleuvre est très fatigant; à chaque mètre, on s'arrête, la poitrine contre terre; on prend son fusil, qu'on a laissé derrière; on le pose en avant, et on se glisse de nouveau jusqu'à lui pour recommencer. Que tout cela réussisse, on ne regrette pas sa peine; mais si, à 20D mètres de vous, les girafes détalent au galop, on ne sera pas content du tout. Et c'est ce qui nous arrive ce jour-là!
Le chasseur barotsé m'assure, avec raison, que nous avons été vus ; pourtant, à moins de posséder
l'anneau de Gygès, comment ne pas l'être dans les plaines découvertes où se promènent habituellement ces animaux, avec ce cou démesuré qui leur tient lieu de belvédère? Le Barotsé ajoute que c'est le soir qu'on a le plus de chances, et que c'est ainsi qu'il procède souvent; il examine d'abord la position des girafes au coucher du soleil, et^ au crépuscule, il peut s'approcher d'elles sans être ni vu, ni senti, ni entendu.
Ma mésaventure de cette fois se renouvela à plusieurs reprises rtantôt à 250 mètres, tantôt à 300, tandis que nous rampons essoufflés et ruisselants, les girafes nous brûlent la politesse. J'acquiers la conviction qu'elles nous ont toujours aperçus dès le début, même parfois avant que nous les ayons vues, mais elles ne s'enfuient que quand elles croient le danger imminent.
Un jour pourtant, au moment où, sortant d'un épais taillis, nous allons déboucher dans une plaine, nous entrevoyons au loin une troupe de ces animaux; aussitôt, comme un seul homme, nous replongeons tous dans l'ombre pour tenir conseil. Il est décidé que nous continuerons à rester sous le couvert du taillis: comme il contourne la plaine, nous pourrons nous approcher de ces méfiantes bêtes. En conséquence nous rebroussons chemin et, suivant une vieille piste d'éléphants, nous marchons rapidement sous bois, sans le moindre bruit, pendant dix minutes. Halte! Le Barotsé, qui est allé épier sur la lisière du taillis, revient bientôt et nous y mène avec mille précautions. Je discerne alors sept ou huit girafes à 200 mètres, au