LA GIRAFE SAUVAGE
vite, de nos jardins zoologiques. (Il en diffère même tellement que j'ai cru un moment avoir découvert une variété nouvelle du chameau-léopard {cayuelo pardalis) des naturalistes.) Voici d'ailleurs le signalement complet de ma girafe :
Sur tout le corps, le fond de la robe, alezan brûlé ou noisette rougeâtre, presque noir sur le dos (i) ; les taches plus foncées que le fond, à peine perceptibles sur les flancs, invisibles sur le dos, plus distinctes sur les membres; le ventre un peu plus clair; l'entrejambes café au lait foncé ou Isabelle ; le poil très rude, brillant au soleil comme du cuivre rouge; la peau épaisse sur le dos et les épaules (trois centimètres et demi!) et excessivement lourde, aussi pesante que celle du rhinocéros; les cornes surmontées par une petite touffe de poils, les cils longs et soyeux, la queue terminée par un gros bouquet de crins longs et souples. L'aspect général est rude : il évoque la force, la lutte de tous les jours, plutôt que la délicatesse élégante; l'animal exhale une forte odeur de musc; sa chair m'a paru immangeable, sauf la langue, qui, entre parenthèses, est d^une longueur démesurée; les os nous ont fourni une moelle excellente. Quant à la taille, comptée du sommet des cornes à la sole du sabot, elle ne mesurait pas moins de 5'". 225 (I7^3 1/2). Et ce n'est pas là le maximum : des girafes mâles ont été tuées dans l'Afrique du Sud, ayant i8 pieds et iS^i i.
(i) Les femelles sont de couleur un peu plus claire, selon leur âge, mais je n'en ai vu aucune qui eût la teinte des pensionnaires de nos ménageries.
2i6 CHASSES AUX GRANDS FAUVES.
J'aurais voulu garder cette magnifique bête pour notre Muséum; mais, pendant la saison des pluies, il était matériellement impossible de faire sécher une peau de cette épaisseur et de cette dimension ; la transporter aurait été également une grosse affaire : à en juger par une dépouille d'éland, qui atteint déjà plus de trente kilos, celle de la girafe en eût dépassé cent ! Que de pertes pour la science durant cette expédition à cause du manque de moyens de transport! Que de rhinocéros, que d'éléphants, que de grands animaux tués, dont la peau ou le squelette eût été précieux pour nos musées ! . . .
Dans d'autres rencontres, j'ai encore blessé deux girafes, mais sans avoir jamais pu les rejoindre ni les retrouver. Quand on songe que, même à cheval, les chasseurs de l'Afrique australe, en faisant donner à leurs montures tout ce qu'elles peuvent, ne réussissent pas toujours à rejoindre ces animaux, on se rend facilement compte des chances que j'avais, moi, à pied! Je trouve déjà fort satisfaisant d'en avoir tué un.
Pendant ces deux ou trois semaines, nous avons étudié de près les mœurs de la girafe; j'ai observé qu'elle fréquente de préférence les pays de plaine, où, à défaut de V acacia givafœ, qui fait sa nourriture favorite au sud du Zambèze et qui est peu répandu au Barotsé, elle se contente de légumineuses diverses du même genre. Elle ne prend que les jeunes pousses de l'arbre et laisse, partout où elle a mangé, des débris jonchant la terre. Est-elle poursuivie, elle se sauve dans la forêt la plus épaisse avec une facilité