LE CLUB DES MILLE KILOS
Nous sommes à dix mètres d'eux, cachés par des roseaux; nous nous soulevons lentement et nous les regardons. Un d'eux ne dort pas; il remue ses paupières tachées de ladre ; ses petits yeux se tournent vers nous en clignotant... Je choisis le plus vieux mâle, qui sommeille, bien placé de profil, au centre du groupe, comme si, avant de s'endormir, il avait conté aux autres quelque histoire peu intéressante. Au moment oia je tire, mes hommes se déploient avec grand bruit pour repousser les hippopotames du côté de la terre. Ceux-ci se lèvent tous ensemble comme un seul. . . hippopotame, et deux d'entre eux viennent à notre rencontre, tandis que les deux autres, s'esquivant à droite, courent le long de la bande de sable : seul le vieux reste à se débattre, l'épaule fracassée; je l'achève avec une balle du 303 dans la tête.
En voyant les deux hippopotames qui se dirigent vers nous, mes hommes font feu sur eux, mais cette provocation excite leur colère : ils ouvrent une bouche démesurée, écarlate, armée de crocs énormes, une bouche dont la mâchoire inférieure semble grande comme la couchette d'un enfant de dix ans et des profondeurs de laquelle sortent des grognements d'une voix formidable; accélérant le pas, ils continuent à marcher droit sur nous... Sans songer à utiliser ce jeu de tonneau improvisé, mes hommes et moi, nous nous esquivons prestement, tandis que les deux autres hippopotames, qui ont longé la rive, rentrent dans l'eau en aval, avec de gros poufs. En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, ces pachy-
dermes ont franchi une centaine de mètres et ont disparu dans les eaux profondes et protectrices de l'Aroangoua.
On ne saurait, sans l'avoir vu, se rendre compte de la rapidité de la course de ces massifs animaux : ils ne galopent pas, mais ils trottent vite sous leur gros corps qu'ils dandinent, faisant, beaucoup de chemin, sans en avoir l'air; je suis sûr qu'un homme agile aurait de la peine à les dépasser.
Quelques jours après, néanmoins, ayant remarqué leur position, je fais construire un barrage formé d'un large filet de corde de palmier tendu en aval, et je tue trois des hippopotames dans l'eau, avec le 303.
Cette chasse est très simple ; elle ne demande qu'un peu de patience; il suffit d'avoir, à l'endroit de la rivière où viennent respirer les hippopotames, et sur la rive la plus rapprochée d'eux, une berge escarpée d'où l'on puisse tirer de haut en bas. On se cache, et on profite du moment où tous les animaux ont disparu pour s'installer sur cette berge ; il suffit de de garder une complète immobilité, pour n'être pas vu. Pour changer de place ou de position, pour lever son canon, pour remuer d'une façon quelconque, on attend que les hippopotames soient sous l'eau ; dès qu'ils émergent, on en choisit un avec soin et on vise entre les deux yeux, au haut du chanfrein si la bête se présente de face, sous l'œil et au niveau de l'eau si elle est de profil, entre les deux oreilles et au même niveau si elle apparaît vue de dos. Avec une balle pleine cuirassée du 303, la cervelle est atteinte, la