HIPPOPOTAMES
tête est même souvent traversée entièrement, et la mort instantanée; dans ce cas, l'animal se renverse en arrière, la bouche ouverte, les deux pieds de devant apparaissent, et un peu d'écume et de sang, montant à la surface, marque seul l'endroit où il repose au fond. Si, au contraire, il tourne sur luimême et que ses quatre pieds battent l'eau, il n'est que blessé ou étourdi; le remous et les tourbillons indiquent alors ses mouvements, et il réapparaît généralement à plusieurs reprises. Vu la difficulté de tirer juste dans ces conditions, il faudra souvent plusieurs balles pour l'achever. Mort, l'animal va au fond, mais la dilatation des intestins le fait remonter à la surface et flotter, après un laps de temps qui varie entre trois et six heures (i), selon la température de l'eau. Dès qu'il a commencé à se soulever, le courant l'entraîne entre deux eaux, et, dans les rivières profondes, il est perdu pour le chasseur. C'est pourquoi je fais mettre en aval quelques mailles très larges en corde de palmier, munies de pierres et de flotteurs, qui retiennent le cadavre quand il s'en va à la dérive.
Les noirs sont très friands de la chair de l'hippopotame; après celle du buffle, c'est celle qu'ils préfèrent. Toutes ces viandes sèches se ressemblent beaucoup. Pour l'Européen, elles peuvent tout au plus servir à améliorer la soupe; elles ne remplacent pas la viande fraîche. Les chasseurs indigènes reconnaissent fort
(i) Moyenne un peu moindre que celle que j'ai notée dans Mes grandes chasses, mais que m'a indiquée l'e.xpérience de ces dernières années.
bien, au goût du beltong, les différents animaux qui ont servi à le confectionner; presque aussi bien que mes hommes, je distinguais à peu près les différentes espèces, mais c'était par leur densité. En effet, ces viandes bien séchées conservent un poids tout différent les unes des autres, ce qui provient sans doute de leurs tissus plus ou moins serrés et de leur teneur en eau. La plus légère est, sans contredit, celle de l'éléphant; viennent ensuite le kob, le reedbuck, l'antilope noire; puis, dans une moindre proportion, le rhinocéros, le zèbre, le phacochère, le koudou, le guib, et enfin les viandes lourdes : éland, hippopotame, buffle.
L'éland jeune fournit à l'Européen, dans ces pays, une chair équivalant à ce qu'il y a de meilleur dans nos boucheries. Après l'éland, les petites antilopes peuvent être citées comme mets de choix, ainsi que le sanglier et le phacochère. Les grandes antilopes sont tout juste mangeables (i). Froide, la viande des jeunes hippopotames est assez bonne. Quant au buffle, à l'éléphant, au rhinocéros, à la girafe mâle, c'est de la nourriture de nègre affamé. Ces beaux coups de fusil-là n'améliorent pas l'ordinaire du chasseur; tout au plus donnent-ils du pot-au-feu.
Les félins sont supérieurs comme chair à tout ce qui précède : le lion, le léopard, le serval, le chat sauvage, fournissent une viande blanche et tendre
(i) Même dans nos pays on ne mange la chair du cerf ou du chevreuil que marinée; sous les tropiques, la viande est gâtée avant de pouvoir s'améliorer par une préparation analogue.