CHASSES A L'ÉLÉPHANT
\"oyant que je perdais mon temps et ma peine à courir après elles, je résolus de changer de gibier et me mis de nouveau à la recherche d'éléphants. A cet effet, quittant les plaines à végétation rare, je passai dans un pays différent, au sol ondulé, couvert de taillis épais et d'herbes déjà hautes.
J'ai été assez heureux pour y abattre neuf éléphants en une semaine ; la plupart de ces chasses n'ont été marquées par aucun incident anormal : nous avons naturellement été chargés plusieurs fois, mais sans accident. Je n'insiste donc pas, et j'arrive à un certain jour où nous tombons sur quatre éléphants femelles ayant avec elles un petit. Après une longue poursuite, nous les rejoignons au gros de la chaleur ; elles étaient à l'ombre d'un bouquet d'arbres. Le chasseur barotsé, qui ne nous avait pas quittés, avait amené un compatriote, chasseur comme lui, qui se nommait Katchoua ; ce dernier avait commis, dans nos chasses des jours précédents, plusieurs imprudences : armé d'un fusil à pierre sur lequel il comptait trop, il s'approchait des éléphants à une distance inquiétante, et son fusil ratait. J'avais bien eu envie de laisser ces deux hommes au camp ou de les renvoyer chez eux, mais tout chasseur est un peu superstitieux; j'attribuais à leur présence le retour de la chance : n'allais-je pas la faire cesser en les renvoyant? C'est pourquoi je les emmenais chaque matin, et chaque matin nous rencontrions des éléphants.
Or, le jour oi^i nous arrivons sur les quatre femelles, nous n'avons pas plus tôt jeté les yeux dessus que je
m'aperçois qu'il y en a deux sans défenses ; mes hommes murmurent : Niouugoua ( i ) ! comme pour dire : « Bigre! ça va chauffer!... » Aussitôt, et non sans peine (car il ne me comprend pas bien), je recommande au chasseur indigène de ne pas se jeter dans les jambes des éléphants, dès le premier coup tiré, comme il l'a déjà fait plusieurs fois.
De mon côté, je suis sans enthousiasme : les deux femelles sans défenses vont probablement charger sans provocation, surtout à ce moment de la journée, où les éléphants n'aiment pas qu'on les dérange; les deux autres n'ont que des défenses insignifiantes. Mon premier mouvement est de les laisser en paix; mais quand on se trouve en présence de ces énormes animaux, il en coûte de ne pas faire parler la poudre et de s'en retourner bêtement. Seulement, je me tiens à une distance respectueuse : soixante mètres, tandis que. pour un mâle, je me mets d'habitude à quinze ou vingt. Msant l'une des femelles à l'épaule, je fais feu.
Le pays est relativement découvert. La détonation n'a pas plus tôt retenti que deux coups de trompette sonnent la charge : une des femelles (ce n'est pas celle que j'ai tirée) se lance vers la gauche. Comme elle va me sentir, je recule d'une cinquantaine de pas. En même temps, je vois le chasseur indigène qui arrive avec l'intention de couper la retraite à la bête. Celleci le sent immédiatement, comme de juste, et nous
(i) C'est le nom qu'on donne, dans ces pays, aux éléphants sans défenses.