UN VIEUX MALE
nouveau volte-face dans ma direction et se plante au milieu de la plaine à trente mètres de nous... Malgré le danger, malgré l'imminence de la charge, car je vois bien qu'il cherche à voir ou à flairer son ennemi, je ne puis m'empêcher de l'admirer! Comme il est beau ainsi! La tête haute, la trompe levée, les oreilles étendues, semblables à de grands boucliers, il a l'air d'un de ces puissants bronzes, de colossales dimensions, que les sculpteurs campent fièrement sur les monuments... Mais les balles font bientôt leur œuvre, et, avant que j'aie tiré de nouveau, il s'en va la tète basse, fait encore quelques pas, la trompe pendante, avec une allure triste, abattue, qui contraste péniblement avec celle d'il y a un instant; il s'arrête, et, après avoir oscillé une minute comme une maison qu'on ébranle, le voici qui s'affaisse du derrière, puis s'affale lourdement sur le côté, jetant sa trompe en l'air comme pour adresser un dernier appel à la clémence des hommes. A l'endroit même où s'élevait tout à l'heure dans toute sa beauté sauvage le plus grand et le plus puissant des animaux de la terre , cette majestueuse conception de la nature, il n'y a plus qu'un amas de chair grise qui apparaît dans l'herbe éclaboussée de sang: la vie et l'intelligence ont quitté pour toujours cette énorme enveloppe (i).
Je ne puis m'empêcher de faire ces réflexions et de toujours mêler quelques regrets à chacune de mes
(i) Ce solitaire est un des plus gros éléphants que j'aie tués dans ces régions. On trouvera ses dimensions dans le tableau placé à la fin de cet ouvrage. On y verra que ses défenses pesaient 32 kilogrammes chacune.
victoires sur ces animaux; au camp, je brûle de les exterminer, et, lorsque je les tue, je m'adresse des reproches... en même temps que des félicitations. O inconséquence de la nature humaine !
Débarrassé du solitaire, je me remets le lendemain à la recherche de la femelle que j'ai perdue l'avantveille. Nous ne tardons pas à la découvrir. Elle est tombée à une heure de l'endroit où notre chasseur a été blessé, et elle a subi en ces quarante-huit heures une transformation qui n'est guère à son avantage. L'énorme quantité de gaz qui s'est formée après la mort a complètement distendu son enveloppe : elle paraît toute ronde et soufflée; elle a l'air d'un de ces gigantesques éléphants en baudruche que vendent les marchands de jouets. L'épaisseur du cuir est telle que les gaz sont impuissants encore à le faire éclater, et qu'aucune odeur ne se fraye un passage à l'extérieur. Des vers déposés par les mouches grouillent dans sa bouche et à la commissure des lèvres. Sa face est bouffie, comme tout le reste du corps, devenu informe; jamais pneu ne fut plus gonflé. Lorsque la peau va crever sous la tension des gaz, il ne fera pas bon dans le voisinage, et je crains que, sous le soleil ardent, cette catastrophe n'arrive d'un moment à l'autre.
Msiambiri, qui n'est jamais à court, nous raconte aussitôt une histoire extraordinaire arrivée dans un cas semblable : l'éléphant avait mangé beaucoup de fruits du palmier à éventail, fruits de la grosseur du poing et très durs. Au moment de l'éclatement, ils