UNE HISTOIRE D'OBUS
furent projetés au milieu de la foule comme le contenu d'un immense obus, jonchant le sol de morts et de blessés... Tout le monde se tord, tandis que le narrateur affirme l'absolue véracité de cet épisode : c'est historique ! De peur que pareil sort ne nous soit réservé, nous nous éloignons de ce tonneau de poudre à la mèche déjà allumée, nous promettant de repasser dans deux ou trois jours pour enlever les défenses. Inutile de dire que les vautours couvrent tous les arbres des alentours : impuissants à entamer le corps, ils attendent que la décomposition fasse son œuvre. La peau de l'éléphant est toute blanche de la fiente de ces oiseaux, qui n'ont pas cessé de s'y promener, tout en causant, sans doute, de l'événement attendu.
Le lendemain, nous évitons de visiter ces parages, mais le vent nous apporte, à plus de deux kilomètres! la certitude que l'explosion a eu lieu. Ne voulant pas y aller moi-même, j'envoie deux hommes pour savoir si des félins fréquentent l'endroit et pour me rapporter les défenses. En cette saison (les pluies ont commencé depuis quelques jours), il est probable que tout ce qu'il y a de lions, de léopards et de hyènes affamés a été attiré, de plusieurs kilomètres à la ronde, autour de la carcasse de l'éléphant. Pourtant mes hommes ne yoient rien que des vautours et aucune trace dans le voisinage; ce pays est donc bien pauvre en félins. Déjà on n'y trouve pas de rhinocéros ; il en est probablement de même du lion.
Janvier, février, mars et avril 1896 se passent ainsi.
sans rien d'extraordinaire. Au mois de mai, nous nous retrouvons chez les Angonis, où j'ai fait quelques chasses et quelques pêches intéressantes.
Le mois de mai est celui où les serpents s'agitent : vers cette époque ils pondent et vont rechercher l'endroit où ils déposeront leurs œufs, afin que le soleil les fasse éclore. En même temps, les oiseaux et quelques petits mammifères insectivores (i) qui se nourrissent de ces œufs, se mettent à épier les reptiles et arrivent à détruire la plus grande partie de leur progéniture. Certains échassiers, entre autres le serpentaire, le marabout et des gallinacés, comme la poule, la pintade, mangent le serpent lui-mêmic, en ayant soin au préalable de lui briser la tête; grâce à tous ces ennemis, ces reptiles ne se développent pas librement, pour le plus grand bonheur des chasseurs qui battent la brousse, les pieds ou les jambes nus (2).
J'ai vu pondre un de ces hideux animaux un jour que j'étais à l'affût, assis sur un arbre renversé, attendant des antilopes; la bête passa à l'ombre du tronc, à quelques centimètres de mes jambes, sans que je m'en sois douté; j'avais seulement entendu un froissement de feuilles sèches resté inexpliqué, quand le serpent parut, sortant de sous mon arbre et se dirigeant vers le plein soleil. Je ne bougeai pas, voyant qu'il ne m'avait pas aperçu et qu'il s'éloignait de moi. Il se tortillait sur le sable, allant et venant. Que
(ij Civettes, mangoustes, blaireaux, etc.
(2) Sur les mœurs des serpents et les accidents causés par eux, voir Mes grandes chasses, p. 66, 67, 299.